samedi 23 mars 2019

" Chroniques martiennes " par Ray Bradbury

Sur les canaux de vin vert se croisaient des bateaux aussi délicats que des fleurs de bronze. Au sein des longues demeures qui sincurvaient interminablement, pareilles à des serpents au repos, à travers les collines, les amants paressaient en échangeant des chuchotis dans la fraîcheur nocturne des lits. Quelques enfants couraient encore dans les ruelles à la lueur des torches, brandissant des araignées dor qui projetaient des entrelacs de fils. Ça et là se préparait un souper tardif sur des tables où de la lave portée au blanc argent bouillonnait en sifflant. Dans les amphithéâtres dune centaine de villes situées sur la face nocturne de Mars, les Martiens à la peau brune et aux yeux pareils à des pièces dor étaient calmement conviés à fixer leur attention sur des estrades où des musiciens faisaient flotter une musique sereine, tel un parfum de fleur, dans lair paisible.

Sur une estrade une femme chantait.
Un frémissement parcourut l
assistance.
Elle s
arrêta de chanter, porta une main à sa gorge, fit un
signe de tête aux musiciens et ils reprirent le morceau.Et les musiciens de jouer et elle de chanter, et cette fois lassistance soupira et se pencha en avant, quelques hommes se dressèrent sous le coup de la surprise, et un souffle glacé traversa lamphithéâtre. Car cétait une chanson étrange et effrayante que chantait cette femme. Elle tenta dempêcher les mots de franchir ses lèvres, mais ils étaient là :


La beauté marche avec elle, comme la nuit
Des deux qui sont voués au règne des étoiles ;
Et le plus beau du noir et de tout ce qui luit
Dans sa personne entière et ses yeux se dévoile...


La chanteuse se fit un bâillon de ses mains, interdite.
« Quest-ce que cest que ces paroles ? demandaient les musiciens.
— Quest-ce que cest que cette chanson ?— Quest-ce que cest que cette langue ? »
Et quand ils se remirent à souffler dans leurs trompes

dorées, létrange musique séleva pour planer au-dessus des spectateurs qui maintenant quittaient leurs sièges en parlant à voix haute.
« Quest-ce qui te prend ? se demandaient mutuellement les musiciens.
— Quel air tu jouais ?— Et toi, quest-ce que tu joues ? »
La femme fondit en larmes et quitta la scène en courant. Le

public déserta lamphithéâtre. Et partout, dans toutes les villes de Mars, jetant le trouble, le même phénomène sétait produit. Une froidure de neige sétait emparée de latmosphère.
Dans les ruelles enténébrées, sous les torches, les enfants chantaient :
Et quand elle arriva, Il n’y avait plus rien, Et son chien fit tintin !
« Hé, les enfants ! criaient des voix. Cétait quoi cette chanson ? Où lavez-vous apprise ? — Elle nous est venue comme ça, dun coup. Cest des mots quon ne comprend pas. »


Les portes claquaient. Les rues se vidaient. Au-dessus des collines bleues une étoile verte se leva.
Sur toute la face nocturne de Mars les amants se réveillaient pour écouter leurs bien-aimées fredonner dans lobscurité.
« Quel est donc cet air ? »
Et dans un millier de villas, au milieu de la nuit, des femmes se réveillaient en hurlant. Il fallait les calmer tandis que leur visage ruisselait de larmes. « Là, là. Dors. Quest-ce qui ne va pas ? Un rêve ?
— Quelque chose daffreux va arriver demain matin.— Il ne peut rien arriver, tout va bien. »
Sanglot hystérique. « Ça se rapproche, ça se rapproche 
de
plus en plus !— Il ne peut rien nous arriver. Quelle idée ! Allons, dors.
Dors. »

Tout était calme dans les petites heures du matin martien,

aussi calme que les fraîches ténèbres dun puits. Les étoiles brillaient dans les eaux des canaux; les enfants étaient pelotonnés dans leur chambre et le bruit de leur respiration, les poings refermés sur leurs araignées dor ; les amants étaient enlacés, les lunes couchées, les torches froides, les amphithéâtres de pierre déserts.
Le silence ne fut rompu quà lapproche de laube par un veilleur de nuit qui, au loin, dans les sombres profondeurs d’une rue solitaire, fredonnait en marchant une étrange chanson...(...)


À la lueur des flammes qui palpitaient dans lair ténu de cette mer desséchée de Mars, il regarda par-dessus son épaule et vit la fusée qui les avait tous emmenés, le capitaine Wilder, Cheroke, Hathaway, Sam Parkhill et lui-même, à travers le noir silence interstellaire pour se poser sur un monde de rêve désormais mort.
Jeff Spender attendait le tapage. Il regardait les autres hommes et attendait quils se mettent à sauter et à brailler. Cela se produirait dès que se serait dissipée lhébétude dêtre les « premiers » hommes sur Mars. Aucun deux ne parlait, mais beaucoup espéraient, peut-être, que les autres expéditions avaient échoué et que celle-ci, la Quatrième, serait la bonne. Ils ny mettaient aucune malice. Mais ils y songeaient quand même, nourrissaient des rêves dhonneur et de gloire, tandis que leurs poumons sacclimataient à latmosphère raréfiée, qui saoulait presque si lon se déplaçait trop vite.

Gibbs sapprocha du feu qui venait dêtre allumé et dit : « Pourquoi ne pas se servir du feu chimique du vaisseau à la place de ce bois ?
— Toccupe », fit Spender sans lever les yeux.
Ce ne serait pas bien, la première nuit sur Mars, de faire du boucan, dexhiber un engin aussi bizarre, stupide et clinquant quun poêle. Ce serait comme importer une sorte de blasphème.On aurait le temps pour cela plus tard ; le temps de jeter des boîtes de lait condensé dans les fiers canaux martiens ; le temps de laisser des numéros du New York Times voleter, cabrioler et froufrouter sur le désert gris auquel se réduisait le fond des mers martiennes ; le temps des peaux de banane et des papiers gras dans les ruines délicatement cannelées des anciennes villes martiennes. On aurait tout le temps. Il en éprouva un petit frisson intérieur.


Il alimentait le feu à la main, et cétait comme une offrande à un géant mort. Ils sétaient posés sur un immense tombeau. Ici était morte toute une civilisation. La plus élémentaire des courtoisies imposait que cette première nuit se passe dans le silence.
« Cest pas ma conception de la fête. » Gibbs se tourna vers le capitaine Wilder. « Je pensais quon pourrait distribuer des rations de gin et de nourriture et faire un peu la bringue. »
Le capitaine Wilder avait les yeux fixés sur une cité morte à un ou deux kilomètres de là. « Nous sommes tous fatigués », dit-il dun air absent, comme si toute son attention était retenue par la cité et ses habitants oubliés. « Demain soir, peut-être. Ce soir, on devrait simplement se réjouir davoir traversé tout cet espace sans se ramasser un météore dans la coque et sans mort dhomme. »
Léquipage commençait à sagiter. Vingt hommes en tout, qui se tenaient par les épaules ou ajustaient leurs ceinturons. Spender les observait. Ils nétaient pas contents. Ils avaient risqué leur vie pour réaliser un exploit. Maintenant ils avaient envie de se saouler, de crier et de tirer en lair pour montrer quels types formidables ils étaient davoir foré lespace à bord dune fusée jusquà la planète Mars.
Mais personne ne braillait.(...)


Spender ne reparut pas de toute la semaine suivante. Le capitaine envoya des petits détachements à sa recherche, mais ils rentrèrent en disant quils ne savaient pas où Spender avait pu aller. Il reviendrait quand ça lui chanterait. Cétait un râleur. Il pouvait aller au diable !
Le capitaine ne dit rien mais consigna la chose dans son livre de bord...
Ce matin-là aurait pu être un lundi, un mardi ou nimporte quel autre jour sur Mars. Biggs était assis au bord du canal, les pieds trempant dans leau fraîche, le visage tourné vers le soleil.
Un homme sapprocha le long de la berge. Son ombre se posa sur Biggs, qui leva les yeux.
« Ça cest trop fort ! fit Biggs.
Je suis le dernier des Martiens, déclara lhomme en sortant un pistolet.
— Quest-ce que vous dites ?— Je vais te tuer.— Arrêtez votre char. Quest-ce que cest que cette blague,
Spender ?— Lève-toi, que je te troue la panse.— Rangez ce pistolet, bon Dieu ! »
Spender appuya une seule fois sur la détente. Biggs resta un

instant assis au bord du canal avant de basculer en avant et de tomber dans leau. Le pistolet navait fait entendre quun léger bourdonnement. Le corps senfonça avec une lente indifférence dans le courant paresseux. Il émit un gargouillement caverneux qui cessa au bout dun moment.

Spender rengaina son arme et séloigna sans bruit. Le soleil brillait sur Mars, lui brûlant les mains et caressant les côtés de son visage contracté. Il ne courait pas ; il marchait comme sil ny avait rien de nouveau en ce jour en dehors de la lumière du jour. Il alla jusquà la fusée. Quelques hommes absorbaient un petit déjeuner tout juste apprêté sous un abri construit par Cookie.
« Tiens, voilà le Cavalier solitaire, dit lun deux.— Salut, Spender ! Ça fait une paye ! » 
Les quatre hommes attablés observaient le personnage silencieux qui les toisait.
« Vous et ces fichues ruines ! sesclaffa Cookie en remuant une substance noire dans un pot de faïence. Vous êtes comme un chien dans un tas dos.
Peut-être, dit Spender. Jai fait quelques découvertes. Que diriez-vous si javais trouvé un Martien en train de rôder dans les parages ? »
Les quatre hommes posèrent leurs fourchettes.
« Vraiment ? Où ça ?
Peu importe. Laissez-moi vous poser une question.
Comment réagiriez-vous si vous étiez martiens et que des étrangers débarquent dans votre pays et commencent à le mettre en pièces ?
— Je sais très bien comment je réagirais, dit Cheroke. Jai du sang cherokee dans les veines. Mon grand-père ma raconté des tas de choses sur lOklahoma et le territoire indien. Sil y a un Martien dans le coin, je suis à fond pour lui.
— Et vous autres ? » demanda Spender, attentif.
Personne ne répondit ; leur silence était éloquent. Prends ce qui te tombe sous la main, ce que tu trouves est à toi, si lautre tend la joue, mets-lui-en une bonne, etc.
« Eh bien, dit Spender, jai trouvé un Martien. »

Les autres le lorgnèrent.
« Là-bas, dans une ville morte. Je ne pensais pas en trouver

un. Je ne songeais même pas à en chercher un. Je ne sais pas ce quil faisait là. Je suis resté environ une semaine dans une petite ville au fond dune vallée, à apprendre à lire les anciens livres et à examiner leurs formes dart passées. Et un jour jai vu ce Martien. Il est resté là un moment, puis il a disparu. Un autre jour sest écoulé sans quil revienne. Jai continué de traîner dans le coin, à apprendre à lire les vieux textes, et le Martien est revenu, chaque fois un peu plus près, jusquau jour où je suis parvenu à déchiffrer le langage martien – cest extraordinairement simple et il y a des idéogrammes pour faciliter les choses. Là, le Martien mest apparu et ma dit :
« Donne-moi tes bottes. » Et je les lui ai données. Puis : « Donne-moi ton uniforme et tous tes autres vêtements." Et je lui ai donné tout ça. Puis : « Donne-moi ton pistolet. »
Et je le lui ai donné. Et enfin : « Maintenant viens avec moi et regarde ce qui se passe. » Et le Martien est allé jusquau camp, et le voilà.
— Je ne vois aucun Martien, dit Cheroke.— Désolé. »

Spender sortit son pistolet. Il bourdonna légèrement. La

première balle atteignit lhomme qui se trouvait à gauche ; les deux suivantes abattirent ceux qui se tenaient à droite et au centre de la table. Cookie se détourna du foyer, horrifié, pour encaisser la quatrième balle. Il tomba à la renverse dans le feu et resta là sans bouger tandis que ses vêtements senflammaient.
La fusée reposait en plein soleil. Trois hommes, les mains sur la table, se tenaient immobiles devant leur petit déjeuner qui refroidissait. Cheroke, seul à rester indemne, fixait sur Spender un regard pétrifié par lincrédulité.
« Tu peux venir avec moi », dit Spender.
Cheroke demeura coi.
« Tu peux te mettre de mon côté. » Spender attendait. Enfin, Cheroke retrouva la parole. « Vous les avez tués, dit-

il en risquant un œil sur le carnage.
— 
Ils le méritaient.— Vous êtes fou !— Peut-être. Mais tu peux venir avec moi.— Venir avec vous, pour quoi faire ? cria Cheroke, livide, les
yeux au bord des larmes. Allez, fichez le camp ! »

Le visage de Spender se durcit. «Je pensais que toi au

moins tu comprendrais.— Foutez le camp ! » Cheroke tendit la main vers son
pistolet.
Spender tira une dernière fois. Cheroke cessa de bouger. Alors Spender vacilla sur ses jambes. Il porta une main à

son visage en sueur, jeta un coup d’œil à la fusée et se mit à trembler de tous ses membres. Il faillit tomber tant la réaction physique était violente. Il avait lair de se réveiller dun sommeil hypnotique, dun rêve. Il sassit un moment et sexhorta au calme.
« Arrête, arrête ! » ordonnait-il à son corps. Il frissonnait de toutes ses fibres. « Arrête ! » Il pesa sur son corps de toute sa force mentale jusquà lexpulsion du moindre frémissement. Désormais ses mains reposaient sagement sur ses genoux.
Il se leva et fixa un casier de rations portable sur son dos avec une tranquille efficacité. Sa main se remit à trembler lespace dune petite seconde, mais un « Non ! » lancé dune voix ferme eut raison de cette incartade. Puis, dun pas raide, il senfonça dans la touffeur des collines rouges sans autre compagnie que la sienne. (...)


— Pourquoi ne pas nous avoir tous tués ce matin, quand
vous en aviez loccasion ? Vous auriez pu, vous savez.— Je sais. En fait, jai eu un malaise. Quand on crève denvie de faire quelque chose, on se ment à soi-même. On se dit que tous les autres ont tort. Bref, après avoir commencé à tuer ces types, je me suis rendu compte que ce nétaient que des imbéciles et que je navais pas le droit de les tuer. Mais il était trop tard. Je nai pas pu continuer, alors je suis monté ici, où je pouvais recommencer à me mentir, nourrir ma colère, faire
remonter la pression.— Elle est remontée ?— Pas très haut. Mais suffisamment. »
Wilder contempla sa cigarette. «Pourquoi avez-vous fait

ça ? »
Spender posa discrètement son pistolet à ses pieds. « Parce

que jai constaté que ce que ces Martiens possédaient était largement aussi bien que tout ce que nous pourrons jamais espérer obtenir. Ils se sont arrêtés là où nous aurions dû le faire il y a cent ans. Je me suis promené dans leurs cités, je connais ces gens-là et je serais heureux de les avoir pour ancêtres. (...)


— Jai découvert des passages souterrains et une retraite que vous ne trouverez jamais. Je vais my réfugier pour quelques semaines. Le temps que votre garde se relâche. Et là, je vous descendrai lun après lautre. »
Le capitaine hocha la tête. «Parlez-moi un peu de cette civilisation, dit-il en désignant dun geste de la main les villes environnantes.
— Ils savaient vivre avec la nature et sentendre avec elle. Ils ne sacharnaient pas à éliminer en eux lanimal pour nêtre que des hommes. Cest lerreur que nous avons commise quand Darwin est entré en scène. Nous lavons serré dans nos bras, tout sourires, et Huxley et Freud avec lui. Puis nous avons découvert que Darwin et nos religions ne saccordaient pas. Ou du moins, nous navons pas pensé la chose possible. Pauvres imbéciles que nous étions! Nous avons essayé débranler Darwin, Huxley et Freud. Mais ils ne se sont pas laissé faire. Alors, comme des idiots, nous avons essayé dabattre la religion.

« Là, nous avons assez bien réussi. Nous avons perdu la foi et sommes allés nous demandant quel était le but de la vie. Si lart nétait rien de plus que lexpression dun désir frustré, si la religion nétait quaveuglement, quel était lintérêt de la vie ? La foi avait toujours donné réponse à tout. Mais elle a été reléguée aux oubliettes avec Freud et Darwin. Nous étions et sommes encore des hommes perdus.
— Et ces Martiens se seraient trouvés ?
— Oui. Ils savaient marier science et religion de façon que lune et lautre sépaulent, senrichissent mutuellement au lieu de se nier.
— Lidéal !


— Absolument. Jaimerais vous montrer comment les Martiens y sont arrivés.
— Mes hommes attendent.
— Nous ne serons absents quune demi-heure. Informez-en vos hommes, capitaine. »
Wilder hésita, puis il se leva et lança un ordre vers le bas de la colline.
Spender le mena dans un petit village martien entièrement fait dun marbre sans défaut. Il y avait là de longues frises danimaux magnifiques, félins aux membres blancs et symboles solaires aux membres jaunes, des statues de créatures taurines, dhommes et de femmes et dénormes molosses aux traits pleins de délicatesse.

« Voilà la réponse, capitaine.— Je ne vois pas.— Les Martiens ont découvert le secret de la vie dans le
monde animal. Lanimal ne sinterroge pas sur la vie. Il vit. Sa seule raison de vivre est la vie ; il jouit de la vie et la savoure. Vous voyez... les statues, les symboles animaux un peu partout.
— Ça a un air païen.
— Au contraire, ce sont des symboles divins, des symboles de la vie. Sur Mars aussi, lhomme était devenu trop humain et pas assez animal. Et les Martiens ont compris que, pour survivre, il leur fallait renoncer à toujours se poser cette question : Pourquoi vivre 

La vie fournissait sa propre réponse. La vie consistait à engendrer encore de la vie et à vivre la meilleure vie possible. Les Martiens se sont aperçus quils se posaient la question du pourquoi de la vie au sommet dune période de guerre et de désespoir, quand il ny avait pas de réponse. Mais une fois la civilisation revenue au calme, à la sagesse, une fois les guerres finies, la question est devenue absurde dune nouvelle façon. Désormais il faisait bon vivre et toute discussion était inutile. (...)


« On a eu de la chance. Il ne reste plus de fusées. Il est temps que vous sachiez que ceci nest pas une partie de pêche. Jai tardé à vous le dire. La Terre nexiste plus. Il ny aura plus de voyages interplanétaires pendant des siècles, cen est peut- être fini à jamais. Mais ce mode de vie sest révélé une faillite et sest étranglé de ses propres mains. Vous êtes jeunes. Je vous répéterai ça tous les jours jusquà ce que ça rentre. »

Il sarrêta pour jeter dautres papiers dans le feu.
«À présent, nous sommes seuls. Nous et une poignée dautres personnes qui arriveront dans quelques jours. Assez pour recommencer. Assez pour tourner le dos à tout ça, là-bas, sur la Terre, et repartir sur de nouvelles bases... »
Le feu sanima pour souligner ses paroles. Tous les papiers, sauf un, étaient désormais consumés. Toutes les lois et les croyances de la Terre nétaient plus quun petit amas de cendres brûlantes quun souffle de vent ne tarderait pas à emporter.
Timothy regarda le dernier papier que papa jeta dans le feu. Cétait une carte du Monde. Elle se tordit, se recroquevilla sous les flammes, et pffft, sévanouit comme un papillon noir. Timothy détourna la tête.
« Maintenant, je vais vous montrer les Martiens, dit papa. Venez tous. Toi aussi, Alice. » Il lui prit la main.

Michael pleurait à chaudes larmes. Papa le prit dans ses bras et ils se mirent en route au milieu des ruines pour se diriger vers le canal.
Le canal. Où, le lendemain ou le surlendemain, leurs futures femmes, pour linstant des fillettes rieuses, arriveraient en bateau avec père et mère.
La nuit les enveloppait. Des étoiles brillaient, mais Timothy ne parvint pas à trouver la Terre. Elle était déjà couchée. Cela donnait à réfléchir.
Sur leur passage, un oiseau de nuit lança son cri parmi les ruines. « Votre mère et moi essaierons de vous apprendre, dit papa. Peut-être échouerons-nous. Jespère que non. Nous avons vu beaucoup de choses et en avons tiré les enseignements. Nous avons décidé de ce voyage il y a des années, avant votre naissance. Même sil ny avait pas eu de guerre, je crois que nous serions venus sur Mars pour y vivre selon nos principes. Il aurait fallu un siècle de plus avant que Mars ne soit vraiment empoisonné par la civilisation terrienne. Maintenant, bien sûr... »


Ils atteignirent le canal. Long trait rectiligne dispensateur de fraîcheur, il miroitait dans la nuit.
« Jai toujours voulu voir un Martien, dit Michael. Où ils sont, ppa ? Tu avais promis.
— Les voilà », dit papa. Il hissa Michael sur son épaule et pointa un doigt vers le bas.
Les Martiens étaient là. Timothy se mit à frissonner.
Les Martiens étaient là – dans le canal – réfléchis dans leau. Timothy, Michael, Robert, papa et maman.
Les Martiens leur retournèrent leurs regards durant un long, long moment de silence dans les rides de leau...

http://gen.lib.rus.ec/fiction/?q=Ray+Bradbury&criteria=&language=French&format=&page=2

Aucun commentaire:

Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.