samedi 17 juillet 2010

" Les Nouveaux Chiens De Garde " par Serge Halimi



Coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses complicités croisées, le journaliste de base n'a plus guère d'autonomie. Mais il trouve encore de quoi exhiber devant ses confrères un petit détail qu'il a « fait passer » dans son journal ou à l'antenne, et qui prouverait son reliquat de pouvoir. Car, dans la profession, ne jamais disposer de ses deux mots ou de ses deux secondes de dissidence fourgués en contrebande relève surtout de l'incompétence. Et, pour un patron de presse, ne pas concéder à ses employés une soupape aussi anodine que ces miettes de dignité constituerait une forme de maladresse.

Provenant de ceux-là mêmes qui ne cessent d'exalter la grande contre-révolution capitaliste de la fin du siècle, qui savent si bien expliquer aux ouvriers belges de Renault que leur remplacement par des opérateurs brésiliens moins payés est « incontournable », que décidément la mondialisation impose à chacun de s'adapter, un tel aveuglement peut surprendre. Mais comment annoncer avec ménagement à un journaliste que, pour lui aussi, « Lip, c'est fini », qu'il dispose dorénavant d'à peine plus de pouvoir sur l'information qu'une caissière de supermarché sur la stratégie commerciale de son employeur (4) ? Tant de stages, tant de précarité, tant de CDD pour en arriver là: on se rêvait l'héritier de Bob Woodward, on est le tâcheron de Martin Bouygues.

4. Rien que depuis 1998, les journalistes de La Tribune, du Figaro, de Télérama, de L'Express, d'Europe 1, de France 3, de l'AFP, etc., ont émis des avis, parfois à une majorité écrasante, dont les directions d'entreprise, désignées par l'actionnaire, n'ont tenu aucun compte. ( ... )

Là encore, nous sommes tous américains: de 1990 à 1999, alors que le nombre d'homicides diminua aux États-Unis, le nombre de sujets que les journaux télévisés des networks avaient consacrés à des homicides augmenta de 474 % (10). Audience garantie, coût de fabrication et temps d'exécution dérisoires, possibilité de traiter ce genre de question dans un format de plus en plus court (un journal de TF1 peut aborder plus de vingt-cinq sujets en trente-huit minutes): gageons que l'insécurité et la pédophilie n'ont pas fini de nous « intéresser ». Avec pour conséquences le durcissement des peines prononcées et la multiplication du nombre des prisons.

10. Harper's, juillet 1999.

( ... )Or peu importe après tout que MM. Sylvestre, Le Boucher, Évrard, Helvig, Izraelewicz ou Beytout soient sarkozistes, chiraquiens, villepinistes ou strauss-kahniens si, à travers leurs commentaires, TF1, Le Monde, Europe 1, Libération, Les Échos et Le Figaro ressemblent tous un peu à des « porteurs d'eau chargés d'assurer le confort des champions qui font la course en tête ». Pourtant, que d'obstination dans l'erreur. .. Il y a environ vingt-cinq ans, on nous serinait que plus de profit, ce serait plus d'investissements et plus d'emplois; pour impressionner le chaland, on donna même à cette découverte - providentielle pour le patronat - le nom de « théorème de Schmidt ». Aujourd'hui, la Bourse flambe dès qu'une entreprise annonce un plan de licenciements et, tandis que la répartition de la richesse nationale n'a cessé de favoriser les détenteurs du capital, le chômage a plus que doublé*.

* Rien qu'entre 1983 et 1998, la part des salaires dans le produit intérieur brut français est passée de 68,8 % à 59,9 %, En 1997, Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l'Économie et des Finances, estimait qu'une part du chômage français «trouve sa source dons un partage de la valeur ajoutée trop défavorable aux salariés pour que les entreprises puissent bénéficier d'une croissance dynamique» (Conférence de presse du 21 juillet 1997). ( ... )

Toutefois, pour convaincre les plus sceptiques de sa soif de rectitude, Le Monde devra également se défaire de l'habitude qu'il a prise de traiter d'antidémocrates ou d'antisémites ceux qui ont eu le malheur de critiquer un jour la presse. Voire, crime suprême, Le Monde lui-même *.

* [Note de l'éditeur] Il faut préciser ici que Le Monde fut le seul quotidien politique national à n'avoir pas rendu compte de ce livre, publié en 1997. Interrogé par Acrimed sur ce silence en mars 1998, le médiateur du Monde, Thomas Ferenczi, eut cette réponse:
« Le Monde, c'est vrai, n'a pas encore parlé du livre de Serge Halimi. Je le regrette. Comme vous le savez, Le Monde des livres reçoit une centaine de livres par semaine: il est donc obligé de foire des choix, et de se limiter aux livres qu'il juge, pour une raison ou pour une autre, intéressants. Ses responsables ont estimé que l'essai de Serge Halimi n'appartenait pas à cette catégorie. Le succès de ce livre les a conduits à réviser leur position [sic]. Nous avons demandé, selon l'usage, à des spécialistes des médias extérieurs ou journal de rendre compte du livre. Ils ont refusé.» Malgré les « choix » du Monde, cet ouvrage a été réédité à vingt-cinq reprises et traduit dans une dizaine de pays. ( ... )

INTERNET ARCHIVE

1 commentaire:

condorcet64 a dit…

Vous m'avez parlé de votre blog ; idée originale que celle qui consiste à proposer des documents et des liens vers d'autres articles, pour nous permettre de piocher ça et là, de quoi nous rendre un peu plus ouvert à la complexité des êtres et du monde.
Merci
condorcet64

Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.