vendredi 15 février 2019

« Le Maître du Haut Château. » par Philip K. Dick


Les premiers techniciens ! L’homme préhistorique dans sa blouse blanche stérile d’un quelconque laboratoire universitaire de Berlin, testant les différents usages auxquels soumettre la peau, les oreilles, la graisse, le squelette humains. Ja, ja, Herr Doktor. Une nouvelle utilisation du gros orteil ; il est possible d’en adapter l’articulation pour fabriquer un mécanisme de briquet ultra-rapide, vous voyez. Ah, si seulement Herr Krupp pouvait le produire en quantité…


Cette pensée horrifia Frink : Le gigantesque cannibale quasi humain d’antan s’est épanoui ; il domine le monde, une fois de plus. On a passé un million d’années à lui échapper, et le voilà de retour. Pas en simple adversaire, non, en maître.

 
« … nous pouvons déplorer », disaient à la radio les petits foies jaunes de Tokyo. « Mon Dieu, songea encore Frink. Quand je pense qu’on les traitait de singes. Des gringalets aux jambes arquées qui n’auraient ni installé de grands fours à gaz ni fait fondre leurs femmes pour obtenir de la cire à cacheter. »

 





 « M. Childan avait beau scruter son courrier avec anxiété depuis une semaine, le précieux colis en provenance des Rocheuses n’arrivait pas. Lorsqu’il ouvrit son magasin, le vendredi matin, seules quelques lettres l’attendaient à l’intérieur, devant la porte. Je connais un client qui ne va pas être content, se dit-il.

Il prit une tasse de thé instantané au distributeur mural à cinq cents, s’empara du balai et se mit au travail. Quelques minutes plus tard, la devanture d’American Artistic Handcrafts Inc. était prête :  propre comme un sou neuf, la caisse enregistreuse pleine de monnaie, un vase de soucis frais sur le comptoir, une discrète musique de fond, diffusée par la radio. Sur le trottoir, des hommes d’affaires se hâtaient vers leurs bureaux de Montgomery Street. Plus loin, un tramway passait ; Childan s’interrompit le temps de le suivre des yeux avec plaisir. Des femmes en longues robes de soie colorées… il les suivit des yeux aussi. Ce fut alors que le téléphone sonna. Il pivota pour décrocher.

« Oui », lança une voix familière en réponse à son salut. Son cœur se serra. « Ici M. Tagomi. Mon affiche de recrutement de la guerre de Sécession est-elle enfin arrivée, monsieur ? Je vous ai bien remis un acompte à cette condition, n’est-il pas vrai ? Il s’agit d’un cadeau, comprenez-vous. Je vous l’ai expliqué. Pour un client.
— M. Tagomi, l’enquête que j’ai menée à mes frais sur le paquet attendu – paquet qui, vous en êtes conscient, provient d’une région du monde extérieure et donc…
— Il n’est pas arrivé.
— Non, monsieur, en effet. »
Silence glacial. Puis : « Je ne peux attendre plus longuement.
— Non, monsieur. »
Childan fixait d’un regard morose les immeubles de bureaux de San Francisco, baignés d’un soleil éclatant.
« Alors un substitut. Vos recommandations, M. Childan ? »
La prononciation volontairement erronée de son nom constituait d’après le code une insulte qui lui échauffa les oreilles. Chacun restait à sa place, situation terriblement humiliante. Ses aspirations, ses peurs, ses angoisses s’épanouirent, se déployèrent, l’engloutirent, lui paralysèrent la langue. Il se mit à bégayer, la main moite autour du combiné. La musique et l’odeur des soucis baignaient toujours le magasin, mais il lui semblait sombrer dans quelque lointain océan.

« Eh bien… parvint-il à balbutier. Une baratte. Une sorbetière des années 1900. » Son esprit refusait de fonctionner. À l’instant où on oubliait ; « à l’instant où on se persuadait que. Il avait trente-huit ans ; il se souvenait de l’avant-guerre, d’une autre époque. Franklin D. Roosevelt et l’Exposition universelle ; le monde meilleur d’autrefois. « Désirez-vous que j’apporte divers artefacts du plus grand intérêt à vos bureaux, monsieur ? » marmonna-t-il.
Rendez-vous fut pris à deux heures de l’après-midi. Je vais devoir fermer, se dit-il en raccrochant. Obligé. Il faut rester en bons termes avec ce genre de clients ; les affaires en dépendent.
 
Ebranlé par le coup de fil, il prit soudain conscience que quelqu’un venait d’entrer. Un couple. Jeune, beau, bien habillé. L’idéal. Childan, calmé, s’approcha des nouveaux venus avec l’aisance du professionnel, le sourire aux lèvres. Penchés sur un présentoir, ils examinaient un charmant cendrier. Mariés, probablement. Installés aux Brumes Onduleuses, le nouveau quartier sélect dominant Belmont.
« Bonjour », lança-t-il.
Il se sentait mieux. Les inconnus lui sourirent sans la moindre condescendance, tout de gentillesse. Le contenu de ses vitrines les avaient un peu impressionnés – c’était vraiment ce qui se faisait de mieux dans le genre, sur la côte. Childan s’en aperçut et leur en fut reconnaissant : ils comprenaient.
« Très belles pièces, monsieur », déclara l’homme.
« Son hôte s’inclina spontanément.

Le regard chaleureux que les visiteurs fixaient sur lui s’expliquait par le lien d’humanité, mais aussi par l’admiration qu’ils éprouvaient pour les œuvres exposées dans sa boutique, par les goûts et les plaisirs qu’ils partageaient avec lui ; ils le remerciaient d’offrir à leur vue des objets pareils, de leur donner l’occasion de les toucher, de les examiner, de les manipuler sans même les acheter. Oui, se dit Childan, ils savent dans quel genre d’endroit ils se trouvent ; il ne s’agit pas de cochonneries pour touristes, de plaques en séquoia gravées – MUIR WOODS, MARIN COUNTY, P.S.A. –, de pancartes idiotes, de  « bagues en toc ou de cartes postales du Golden Gâte. Ses yeux à elle surtout, immenses et sombres. Je tomberais facilement amoureux d’une femme pareille. Ma vie serait une tragédie. Comme si tout n’allait pas déjà assez mal. Les cheveux noirs élégants, les ongles vernis, les oreilles percées pour les longues boucles d’oreille artisanales en cuivre oscillantes.

« Ces bijoux… murmura-t-il. Vous les avez trouvés ici, peut-être ?
— Non, répondit-elle. Chez nous. »
Il hocha la tête. Pas d’art américain contemporain ; seul le passé avait droit de cité dans une boutique telle que la sienne.
« Vous comptez rester un peu dans la région ?
— Je suis en poste pour une durée indéterminée, expliqua le jeune homme. À la Commission d’Enquête Préparatoire pour le Niveau de Vie des Régions Défavorisées. »

Son travail lui inspirait visiblement une certaine fierté. Ce n’était pas un militaire, un de ces appelés mal dégrossis qui mâchouillaient du chewing-gum, de ces paysans avides qui parcouraient Market Street en ouvrant de grands yeux devant les affiches des spectacles indécents, des films obscènes, des clubs de tir, des boîtes de nuit bon marché – où s’étalaient en vitrine des photos de blondes trop mûres à l’air polisson, soulevant« leurs seins de leurs mains ridées –, des bouges de jazz. Ces bicoques branlantes avaient colonisé de leurs tôles et de leurs planches presque toute la zone plane de San Francisco, où elles avaient poussé sur les ruines avant même que ne s’abatte la dernière bombe. Mais cet homme-là faisait partie de l’élite. Cultivé, instruit, plus encore que M. Tagomi, lequel n’était après tout qu’un membre éminent de l’Estimable Mission Commerciale de la côte Pacifique ; un vieillard, aux attitudes forgées à l’époque du Cabinet de guerre.
« Désirez-vous vous procurer des objets d’art ethnique traditionnel pour les offrir en cadeaux ? s’enquit Childan. À moins que vous ne songiez à la décoration de l’appartement chargé d’abriter votre séjour dans la région ? »
Si cette supposition se révélait exacte… Son pouls s’emballa.

« Vous avez deviné, dit la jeune femme. Nous commençons à décorer. Non sans hésitation. Peut-être pourriez-vous nous informer ?
— Je peux prendre mes dispositions pour me rendre à votre domicile, oui, acquiesça Childan. Apporter quelques mallettes. Vous conseiller dans le contexte. Mon domaine d’expertise, évidemment. » Il baissa les yeux afin de dissimuler ses espoirs.  »
« Des milliers de dollars étaient peut-être en jeu. « Je vais recevoir sous peu une table de Nouvelle-Angleterre en érable, entièrement chevillée de bois, sans le moindre clou. D’une beauté et d’une valeur extrêmes. Un miroir de l’époque de la seconde guerre d’indépendance. Ainsi que des objets d’art aborigènes : un lot de petits tapis en poil de chèvre colorés à la teinture végétale.
— Personnellement, je préfère l’art citadin, intervint le jeune homme.
— Bien sûr, monsieur, acquiesça Childan avec empressement. Figurez-vous que je dispose d’un original de la période W.P.A. de la Poste, peint sur quatre panneaux en bois, représentant Horace Greeley. Une pièce de collection sans prix.
— Ah. »
Le regard de l’inconnu étincelait.
« Et d’un Victrola transformé en bar.
— Ah.
— Et, rendez-vous compte, monsieur, d’une photographie dédicacée et encadrée de Jean Harlow. » Le visiteur ouvrait maintenant de grands yeux. « Peut-être pourrions-nous prendre rendez-vous ? » continua Childan, profitant de l’instant psychologique. Il tira de sa poche intérieure son calepin et son « stylo. « Je vais noter vos nom et adresse, messieurs-dames. »

Lorsque le couple repartit d’un pas tranquille, il resta immobile à regarder dehors, les mains derrière le dos. Heureux. Si toutes ses journées de travail ressemblaient à ça… mais œuvrer au succès de son magasin n’avait rien d’un simple travail. C’était une chance de rencontrer de jeunes Japonais dans un contexte social, en partant du principe qu’ils considéraient l’homme en lui, pas le yank ou, au mieux, le marchand d’art.
Oui, les jeunes de ce genre, la génération montante qui n’avait aucun souvenir de l’avant-guerre ni même de la guerre – cette génération incarnait l’espoir du monde entier. Les différences de position ne représentaient rien pour elle.
On n’en parlera plus, se dit Childan. Un jour. L’idée même de position. Ni gouvernants ni gouvernés, juste des gens.
Il tremblait pourtant de peur en s’imaginant frapper à leur porte. Un coup d’œil à ses notes. Les Kasoura. Ils le recevraient ; ils lui offriraient sans doute une tasse de thé. Se conduirait-il convenablement ? Saurait-il dire et faire à chaque instant ce qu’on attendrait de lui ? Ou se déshonorerait-il telle une bête par un lamentable faux pas ?

« La jeune femme s’appelait Betty. Elle avait l’air si compréhensive. Des yeux pleins de douceur, de compassion. Sans doute les quelques instants passés dans le magasin lui avaient-ils suffi pour entrevoir les espoirs et les défaites de Childan.
Ses espoirs… il en eut soudain le tournis. N’avait-il pas des aspirations quasi démentes, voire suicidaires ? Mais il était de notoriété publique que des relations se nouaient entre Japonais et yanks, même s’il s’agissait le plus souvent d’hommes japonais et de femmes yanks. Tandis que là… il renâclait à cette idée. Et puis elle était mariée. Il chassa de son esprit la cavalcade de ses pensées involontaires en s’affairant à ouvrir le courrier du matin.

Ainsi s’aperçut-il qu’il avait toujours les mains tremblantes. Alors lui revint le souvenir de son rendez-vous avec M. Tagomi ; le tremblement disparut, tandis que la nervosité cédait le pas à la détermination. Il faut que je trouve quelque chose d’acceptable. Mais où ? Comment ? Quoi ? Coups de fil. Informateurs. Capacités commerciales. Assembler une Ford 1929 parfaitement restaurée, y compris le toit en tissu (noir). Grand chelem pour conserver à jamais la clientèle. « Trimoteur d’origine de la Poste découvert dans une caisse, au fin fond d’une grange d’Alabama, etc. Tête momifiée de M. B. Bill, y compris les longs cheveux blancs ; artefact américain sensationnel. Établir ma réputation parmi les cercles de connaisseurs les plus sélects du Pacifique, y compris peut-être dans l’archipel nippon. »
« En quête d’inspiration, Childan alluma une cigarette de marie-jeanne de l’excellente marque Land-O-Smiles.

                                                
           *
                                                         *  *

Frank Frink se demandait comment se lever. Le soleil qui brillait derrière le store de sa chambre de Hayes Street tombait sur ses vêtements, jetés en tas par terre. Sur ses lunettes aussi. Allait-il marcher dessus ? Essaie d’aller à la salle de bains par un autre chemin, se dit-il. En rampant ou en te roulant par terre. Il avait mal à la tête, mais n’éprouvait aucun regret. Ne jamais regarder en arrière. L’heure ? La pendule, sur la commode. Onze heures et demie ! Nom de Dieu. N’empêche qu’il restait au lit.
Viré.
La veille, il s’était mal débrouillé à l’usine. Il n’avait pas dit ce qu’il fallait à M. Wyndam-Matson aux joues creuses, au nez camus à la Socrate, à la chevalière endiamantée et à la braguette dorée. En d’autres termes, une puissance. Un trône. Les pensées de Frink erraient, titubantes.
Me voilà sur la liste noire. Ça ne me sert à rien d’être doué, je n’ai pas de clientèle. Quinze ans d’expérience. Fini.
 
Il allait être obligé de comparaître devant la Commission de Justification des Ouvriers pour changer de catégorie de travailleurs. Comme il n’avait jamais réussi à déterminer qui servait d’intermédiaire entre Wyndam-Matson et les pinocs – le gouvernement blanc fantoche de Sacramento –, il ne comprenait pas par quels moyens son ex-employeur parvenait à influencer les véritables autorités, c’est-à-dire les Japonais. C’étaient les pinocs qui dirigeaient la C.J.O. Il allait donc affronter quatre ou cinq blancs d’âge mûr corpulents, du genre de Wyndam-Matson. S’il n’arrivait pas à obtenir d’eux une justification, il se rendrait à l’une des Missions Commerciales d’Import-Export basées à Tokyo et possédant des bureaux en Californie, en Oregon, dans l’État de Washington et la partie du Nevada intégrée aux États-Pacifiques d’Amérique. Mais si sa requête y était rejetée…

Le regard fixé sur le vieux lustre accroché au plafond, il laissait toutes sortes de plans lui tourner dans la tête. Il pourrait par exemple passer la frontière des États des Rocheuses… lesquels avaient malheureusement de vagues accords avec les P.S.A. et risquaient de l’extrader. Alors le Sud ? Son corps se raidit. Beurk. Pas ça. En tant que blanc, il y trouverait une situa« tion favorable – meilleure que dans les P.S.A., pour tout dire –, mais… il ne voulait pas de ce genre de situation.

Pire encore, le Sud entretenait avec le Reich une véritable toile d’araignée de liens économiques, idéologiques et Dieu savait quoi encore. Or Frank Frink était juif.
Il s’appelait bel et bien Frank Frink, était né sur la côte Est, à New York, et avait été incorporé à l’armée des États-Unis d’Amérique en 1941, juste après l’effondrement de la Russie. Quand les Japonais avaient pris Hawaï, il avait été envoyé sur la côte Ouest. Il s’y trouvait encore à la fin de la guerre, du côté japonais de la ligne de démarcation. Il s’y trouvait toujours, quinze ans plus tard.

En 1947, le jour de la Capitulation, il était plus ou moins devenu fou. Dans sa haine des Japs, il avait juré de se venger. Depuis, ses armes de service, graissées et emballées avec soin, attendaient dans une cave sous trois mètres de terre le jour où ses potes et lui se soulèveraient. Il avait oublié à l’époque que le temps soigne toutes les plaies. Lorsqu’il y repensait maintenant – au grand bain de sang, à la purge des pinocs«  et de leurs maîtres –, il lui semblait feuilleter un de ses albums de classe défraîchis, datant du lycée, et tomber sur un compte rendu de ses aspirations d’adolescent. Frank Frink « le Friqué » sera  « paléontologiste et fait serment d’épouser Norma Prout. Norma Prout, la schönes Mädchen de la classe qu’il avait effectivement fait serment d’épouser. Ça remontait à tellement loin, nom de Dieu, comme les sketchs de Fred Allen ou les films de W.C. Fields. Depuis 1947, Frink avait bien dû croiser six cent mille Japonais, il avait parlé à certains, et l’envie de les écrabouiller, tous ou chacun, ne s’était purement et simplement jamais matérialisée passé les premiers mois. Ce n’était plus pertinent, voilà tout.

Attends, attends. Il y en avait un, un certain M. Omuro, qui avait acheté une vaste zone d’immeubles d’habitation dans le centre de San Francisco et qui avait loué un moment une de ses chambres à Frink. Une vraie pourriture. Un requin qui ne faisait jamais de réparations, divisait les pièces en réduits de plus en plus minuscules, augmentait les loyers… Omuro extorquait leur argent aux pauvres, surtout les anciens appelés au chômage, quasi sans ressources, pendant la dépression du début des années 1950. C’était pourtant une des Missions Commerciales japonaises qui avait fini par avoir sa tête de profiteur de guerre. De nos jours, on n’entendait plus parler de violations pareilles du code civil japonais, sévère, rigide, mais juste. Il fallait porter cette amélioration au crédit des occupants haut placés : ils étaient incorruptibles, notamment les plus jeunes, arrivés après la chute du Cabinet de guerre.

L’évocation de la rude et stoïque honnêteté des Missions Commerciales rassura Frink. Wyndam-Matson en personne y serait écarté d’un geste négligent, telle une mouche bourdonnante. Peu importait qu’il fût propriétaire de la W.M. Corporation. Du moins était-il permis de l’espérer. On dirait que je crois vraiment à leur truc, là, l’Alliance Pacifique de Coprospérité, se dit Frink. Bizarre. Quand on repense à ses débuts… ça avait tellement l’air d’une arnaque, à l’époque. Propagande pure et simple. Alors que maintenant…
Il se leva pour gagner la salle de bains d’une démarche hésitante. Pendant qu’il se lavait et se rasait, la radio diffusait les nouvelles de midi.
« … Ne nous gaussons pas de cet effort », disait-elle au moment où il coupa l’eau chaude.
Non, non, nous ne nous en gausserons pas, songea-t-il avec amertume. Il savait pertinemment de quel effort il était question. N’empêche que ça avait un côté comique : l’image d’Allemands trapus, renfrognés, très occupés à parcourir Mars, à fouler le sable rouge sur lequel aucun homme n’avait encore jamais posé le pied. Frink se mit à fredonner une petite chanson satirique en se couvrant de mousse le menton et les joues. Gott, Herr Kreisleiter. Ist dies vielleicht der Ort wo man das Kon-zentrationslager bilden kann ? Das Wetter ist so shön. Heiss, aber doch schön…
 
« … La civilisation de la coprospérité doit à présent prendre le temps de se demander si sa quête, qui vise à une équité équilibrée où devoirs et responsabilités mutuels sont couplés aux rémunérations… » continuait la radio. Le jargon caractéristique de la hiérarchie dominante. « … ne l’a pas empêchée de percevoir l’arène future dans laquelle se joueront les affaires de l’homme, qu’il soit nordique, japonais, négroïde… »
Et ainsi de suite.
En s’habillant, Frink tournait et retournait avec plaisir sa petite satire dans sa tête. Le temps est beau, oui, si schön, mais on ne peut pas respirer…
 
Le fait n’en demeurait pas moins : le Pacifique n’avait rien tenté pour coloniser les autres planètes. Il s’était engagé – ou, plutôt, enlisé – en Amérique du Sud. Pendant que les nazis envoyaient avec ardeur dans l’espace d’énormes engins de construction robotiques, « les Japonais en étaient toujours à incendier la jungle brésilienne et à bâtir des immeubles en terre de huit étages pour d’anciens chasseurs de têtes. Quand les Japs feraient décoller leur premier vaisseau spatial, les Allemands tiendraient déjà tout le système solaire. À l’époque surannée dont parlaient les livres d’histoire, ils avaient raté le coche alors que les autres pays d’Europe mettaient la touche finale à leurs empires coloniaux. Cette fois, ils n’arriveraient pas bons derniers ; ils avaient appris.
Ce fut alors que Frink pensa à l’Afrique et aux expériences menées par les nazis sur le continent noir. Son sang se figea dans ses veines, hésita puis reprit sa course.

Cette immense ruine déserte.
« … il faut toutefois considérer avec fierté l’accent que nous avons mis sur les besoins physiques des peuples du monde entier, les aspirations sous-spirituelles qu’il convient de… » poursuivait la radio.
Frink l’éteignit. Puis, plus calme, la ralluma.

Par la grande chiasse divine. L’Afrique. Les fantômes des tribus défuntes. Balayées de la surface du globe pour céder la place à un pays de… de quoi ? Qui savait ? Peut-être les maîtres architectes de Berlin l’ignoraient-ils eux-mêmes. Des nuées d’automates, œuvrant et bâtissant. « Bâtissant ? Réduisant en poussière. Des ogres tout droit sortis d’une exposition de paléontologie, fabriquant un bol à partir du crâne de leur ennemi qu’ils s’appliquaient en famille à vider de sa cervelle crue – se nourrir avant tout. Ensuite, confectionner de précieux ustensiles avec les os des jambes. Il fallait avoir le sens de l’économie pour penser non seulement à manger les gens qu’on n’aimait pas, mais aussi à les servir dans leur propre crâne. Les premiers techniciens ! L’homme préhistorique dans sa blouse blanche stérile d’un quelconque laboratoire universitaire de Berlin, testant les différents usages auxquels soumettre la peau, les oreilles, la graisse, le squelette humains. Ja, ja, Herr Doktor. Une nouvelle utilisation du gros orteil ; il est possible d’en adapter l’articulation pour fabriquer un mécanisme de briquet ultra-rapide, vous voyez. Ah, si seulement Herr Krupp pouvait le produire en quantité…

Cette pensée horrifia Frink : Le gigantesque cannibale quasi humain d’antan s’est épanoui ; il domine le monde, une fois de plus. On a passé un million d’années à lui échapper, et le voilà de retour. Pas en simple adversaire, non, en maître.
 
« … nous pouvons déplorer », disaient à la radio les petits foies jaunes de Tokyo. « Mon Dieu, songea encore Frink. Quand je pense qu’on les traitait de singes. Des gringalets aux jambes arquées qui n’auraient ni installé de grands fours à gaz ni fait fondre leurs femmes pour obtenir de la cire à cacheter. »

 


http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=Philip+K.+Dick&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

jeudi 3 janvier 2019

" Ramon " par Dominique Fernandez

« Je l’ai aperçu [Pierre Drieu La Rochelle] pour la dernière fois, à Saint-Germain-des-Prés, quelques jours avant l’hallali : l’enterrement de Ramon Fernandez m’avait fait sortir du quartier où je me cachais. Nous n’avons échangé aucune parole. A-t-il compris ce que signifiait ma présence à une pareille heure, auprès de ce cercueil où la miséricordieuse mort avait étendu notre pauvre Ramon ? »

François Mauriac, La Table ronde, juin 1949.


5 avril 2006. En rangeant des papiers et des photographies de famille, je tombe sur une tête d’homme enveloppée d’ombre et couchée sur un drap blanc : il a l’air de dormir. Yeux clos, lèvres serrées, cheveux noirs plaqués en arrière, pâleur, élégance, la beauté masculine dans ce qu’elle peut avoir de plus fin. Tout est admirablement dessiné : la courbe des sourcils, la ligne des cheveux qui descend en pointe sur le front, l’arête et les ailes du nez, le pli sous la bouche. Une figure dont la distinction, la pureté, loin de le consoler, augmentent le chagrin de celui qui la contemple en sachant ce qu’il en a été de cette vie. (...)

Cette tête est celle d’un mort. Cette photographie a été prise sur le lit de mort de cet homme. Cet homme est mon père, que je retrouve soixante-deux ans après l’avoir vu pour la dernière fois – mais comme si je le voyais pour la première fois, car ce n’est pas cette image que j’avais gardée. De temps en temps, dans les journaux, lorsqu’on rééditait un de ses livres, je voyais un visage lourd, massif, d’une virilité agressive. Ce visage avait effacé les autres dans ma mémoire, et je ne retenais que celui-là. Brutalité d’homme d’action – comme il s’était voulu, comme il avait rêvé d’être, comme il avait cru qu’il était. Force épaisse et butée, sans aucun rapport avec cette finesse de traits que j’ai maintenant sous les yeux, avec cette pureté d’expression, cet air de n’y être pour personne...

Personne, sauf peut-être pour son fils, qu’il a connu à peine, dont il ne s’est guère soucié, mais qui se trouve être aujourd’hui le dépositaire de cette vie et se heurte à un mystère insoutenable. Si beau dans la mort, si blâmable dans l’action : est-ce possible ? Où fut la vérité de cet homme qui est mon père ? Admiré d’abord, à juste titre, puis méprisé et honni, de manière non moins légitime... Scrute bien ce visage, semble me dire le mort, regarde s’il n’y a rien à sauver de cette vie que je suis le premier (à preuve mon masque mortuaire, d’où a reflué la laideur de mes engagements politiques), le premier à trouver déplorable...(...)

5 août 1944. Samedi. Rue Saint-Benoît. Le cortège funèbre part de la porte du 5 encadrée d’un drap noir, remonte la rue, tourne à gauche par la rue de l’Abbaye, traverse la place Saint-Germain-des-Prés. En tête du cortège, le chef de famille, qui mène le deuil et marche seul en avant, est un garçon qui aura quinze ans dans trois semaines. Il est en culottes courtes, car on a dit à sa mère que les Allemands aux abois raflent les adolescents à peine sortis de l’enfance. Sur sa veste grise, on a cousu un brassard noir. Il garde les yeux baissés. Chagrin? Peur ne pas se montrer à la hauteur de la situation, devant ces centaines de regards qui l’épient? Ou confusion extrême des sentiments dans son cœur ?

Celui qu’on sort maintenant du fourgon pour le transporter dans l’église a été un collabo, des plus notoires. Ecrivain célèbre, il a mis sa plume auservice des Allemands. Pendant les quatre ans de l’Occupation, il a écrit dans la presse contrôlée par les nazis, paradé, en uniforme et à la tribune, dans les meetings du PPF, le parti fasciste de Doriot. Invité, en compagnie de Drieu La Rochelle, de Brasillach, de Chardonne, de Jouhandeau, par Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du Reich, il a participé au voyage des intellectuels français à Weimar, en octobre 1941. La honte, pour ce garçon de quinze ans, élève à Buffon, le lycée qui a été, pendant ces quatre ans, un foyer de résistance. Un de ses professeurs qu’il aimait le plus, M. Raymond Burgard, fondateur du groupe clandestin Valmy, a été arrêté en avril 1942, il s’en souvient très bien, il était en classe de troisième. Le professeur, qui enseignait le français, n’a pas reparu.

Comme tous ses camarades, le garçon est gaulliste. Il vit avec sa mère, qui est gaulliste, et se trouve être la meilleure amie de deux vieilles filles qui cachent dans leur appartement de la rue Lecourbe le chef de la Résistance intérieure, Georges Bidault. Il a épinglé aux murs de sa chambre, rue César-Franck, deux cartes de géographie : une carte de France, et une carte du front russe. Sur chacune de ces cartes, il pique et déplace de minuscules drapeaux au fur et à mesure de l’avance des Alliés, d’après les renseignements fournis par Radio-Londres qu’il écoute chaque soir avec sa mère et sa sœur, en tendant l’oreille pour capter dans le poste installé sur la cheminée de la salle à manger les nouvelles qui grésillent dénaturées par le brouillage. (...)

Gaulliste avec sa mère le jeudi et collabo avec son père le dimanche? Non. Pas de schizophrénie. Le choix du garçon est fait depuis longtemps, depuis toujours. Il ne s’est pas nourri en vain des romans de Gustave Aimard, où, dans la Prairie américaine, les flibustiers blancs, loyaux et généreux, se distinguent nettement des perfides Indiens. Son gaullisme s’étoffe d’une admiration passionnée pour la Russie et le courage des Russes. La carte de Russie, sur son mur, est beaucoup plus grande que celle de France. Il déteste les Allemands, le bruit des bottes sur la chaussée de la rue de Rivoli, les pancartes en allemand plantées aux carrefours. Déjà mélomane, il vomit le triomphalisme pangermanique de Wagner. Mais peut-il détester, peut-il vomir celui qu’on vient de déposer devant l’autel, dans le cercueil recouvert d’un drap noir?

Cet homme, c’est Ramon Fernandez, et ce garçon, c’est moi.

Le RF brodé sur le drap du catafalque semble à l’orphelin une parodiecruelle de cette République française que le mort a trahie en se faisant le complice du Reich allemand de Hitler et de l’Etat français du maréchal Pétain. Je suis né de ce traître, se dit-il, je porte son nom, il m’a légué son nom, son œuvre, sa honte, je suis son héritier.

Ce mort, ce père, il peut d’autant moins le fouler aux pieds et le rejeter de sa conscience, il peut d’autant moins en déposer le fardeau qu’il entend d’étranges chuchotements et entrevoit des ombres se faufiler derrière les piliers. Une sorte de miracle transforme les funérailles du traître en acte de rédemption. Ceux qui condamnent Ramon Fernandez pour ses fautes politiques, ceux qui se sont séparés de lui depuis quatre ans (au moins quatre ans, car sa dérive a commencé bien avant la guerre), ceux qui ne transigent pas sur l’honneur ne l’ont pourtant pas abandonné à son indignité. Malgré le danger auquel ils s’exposent en se montrant dans cette assemblée pro-allemande, ils se sont glissés dans l’église et dissimulés dans les nefs latérales. Fidèles au parjure, ils sont là, gardiens de ce qui peut en être sauvé. (...)

La jeune Françoise Delthil, qui deviendrait Françoise Verny, avait bravé l’interdiction de ses parents pour être présente. Des écrivains, parfois illustres, qui militaient dans l’autre camp et n’étaient sortis de leur cachette que pour sauver leur ancien ami du déshonneur complet, apportaient leur caution morale au mort qu’ils réprouvaient : Pierre Bost, François Mauriac, Jean Paulhan. J’ai retrouvé leurs noms, dans le même registre. Quand Mauriac, en 1949, voulut évoquer ce moment, il s’en tint à une forme évasive. « Notre pauvre Ramon » : il ne put expliquer autrement pourquoi il assistait aux obsèques d’un homme aussi admiré que maudit. Coupable? Non coupable? J’écris ce livre pour essayer de percer le secret d’un destin si trouble qu’il a suscité jusqu’ici plus d’interrogations que de réponses.

                                        
                                    Trois coïncidences

Jean PrévostPlus jeune de sept ans que mon père, il est mort un jour avant lui, le 1eraoût 1944. Mais en héros, lui, tué par l’ennemi. Sous le nom de capitaine Goderville, il avait pris les armes dans le maquis du Vercors. Au pont Charvet, en tentant de gagner Grenoble avec quatre de ses camarades, il tomba sous les balles des Allemands, dans une embuscade, le visage fracassé. Râblé, physique de boxeur, Prévost avait toujours été un anarchiste et un rebelle. « Quelle est votre principale espérance ? » lui demanda-t-on en 1935. Réponse fulgurante : « Ne plus obéir. » (...)

Jean Prévost fait partie des premiers collaborateurs et publie, le 14 décembre de la même année, un compte rendu du roman de RF Le Pari, en y glissant ce portrait chaleureux mais contestable (j’y reviendrai) de l’auteur : « Il a été un enfant inculte, puis un jeune homme mondain et fort brillant. Un jour, cela ne lui a pas suffi. J’aurai vu, dans ma vie, des boxeurs colosses se mettre à l’entraînement comme de petits garçons, et Ramon Fernandez se mettre à dévorer et à digérer toute la littérature, toute la philosophie de l’Europe occidentale. Des piles de livres, des piles de notes d’une petite écriture serrée, et un Ramon en robe de chambre qui, à cinq heures du soir, n’avait pas encore démarré de sa table de travail. » 
Socialistes et stendhaliens, les deux proches étaient si intimes que, lorsque Prévost s’est marié, le 28 avril 1926 à Hossegor, il a demandé à Ramon Fernandez d’être un de ses témoins. (...)

Antoine de Saint-Exupéry. Mort un jour avant Jean Prévost, deux jours avant Ramon Fernandez, le 31 juillet 1944, aux commandes de son avion militaire. Il avait décollé de Bastia pour une mission d’observation sur Grenoble. Abattu par la chasse allemande. Prévost et Saint-Exupéry étaient très liés. C'est Ramon Fernandez qui les avait présentés l’un à l’autre, en 1925, chez la vicomtesse de Lestrange, cousine de Saint-Exupéry et ancienne maîtresse de mon père. Jean Prévost publia dans Le Navire d’argentles premiers textes de Saint-Exupéry, puis celui-ci fut amené par Ramon Fernandez aux éditions Gallimard, où parut, en 1929, son premier livre, Courrier Sud.Mon père, jusqu’à la guerre, resta proche de Saint-Exupéry comme de Jean Prévost. Tous les trois partageaient la passion du sport, de la vitesse, et ne concevaient la littérature que comme une part de l’action, un reflet et une exaltation de la vie. Leurs destins se sont croisés, entremêlés, presque fondus. Morts ensemble, presque à la même heure, à quoi a-t-il tenu qu’ils ne demeurent liés dans une survie commune ?

Marguerite DurasCoïncidence ici non de dates, mais de lieux.

En 1942, une jeune femme et son mari cherchent un appartement à louer. Chez Lipp, la jeune femme a pris l’habitude de bavarder avec Betty Fernandez, la seconde femme de mon père. Bien que les Antelme et les Fernandez ne se rencontrent qu’au café, ne dînent pas les uns chez les autres, une grande sympathie lie bientôt Betty et Marguerite. Celle-là informe celle-ci qu’un appartement vient de se libérer 5, rue Saint-Benoît, au troisième, juste au-dessous du sien. Pendant deux ans, les deux couples se côtoient, se fréquentent, vivent en bonne amitié. (...)

« Je n’ai jamais rencontré de gens qui aient davantage de charme que ces deux êtres-là, les Fernandez. Un charme essentiel. Ils étaient l’intelligence et la bonté », a témoigné bien plus tard Marguerite Duras (dans Le Nouvel Observateurdu 24 juin 1992). Elle montait au quatrième, le dimanche, pour assister aux réunions qu’organisait mon père, avec des invités qui avaient nom Drieu La Rochelle, Chardonne, Jouhandeau, Gerhard Heller, officier de la Propagandastaffel délégué à la censure, Karl Epting, directeur de l’Institut allemand. « On ne parlait pas de politique. On parlait de la littérature. Ramon Fernandez parlait de Balzac. On l’aurait écouté jusqu’à la fin des nuits », écrira-t-elle dans L'Amant.Et encore : « Ramon Fernandez avait une civilité sublime jusque dans le savoir, une façon à la fois essentielle et transparente de se servir de la connaissance sans jamais en faire ressentir l’obligation, le poids. C'était quelqu’un de sincère. »

A moi, elle me répétait, chaque fois que je l’ai rencontrée, qu’elle avait été « amoureuse » de mon père – amoureuse au sens durassien. Voilà pourquoi, sans doute, elle a si bien, avec une telle lucidité et une telle générosité, compris son fourvoiement politique. « Collaborateurs, les Fernandez. Et moi, deux ans après la guerre, membre du PCF. L'équivalence est absolue, définitive. C'est la même chose, la même pitié, le même appel au secours, la même débilité du jugement, la même superstition disons, qui consiste à croire à la solution politique du problème personnel » (L'Amant,p. 85). Paroles essentielles : communiste ou fasciste, on le devient non par conviction idéologique, mais pour se guérir d’un mal privé. (...)

C'est au début de 1943 que Marguerite Duras, ayant opté définitivement pour son camp, s’en ouvrit franchement à mon père, avec une candeur qui prouve quelle confiance elle avait en lui. « Ramon descendait l’escalier. Je l’ai abordé. Je lui ai dit : “Ramon, nous venons d’entrer dans la Résistance. Il ne faut plus nous saluer dans la rue. Ne plus se voir. Ne plus téléphoner.” » Et de conclure, par cette phrase qui vaudrait absolution s’il pouvait y en avoir une : « Il a été un roi, dans le secret et dans la discrétion » (...)

http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=Dominique+Fernandez&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All


Le 1er décembre 1926, Ramon Fernandez, métis franco-mexicain, héritier du Sud, qui fabrique souvent des mâles mélancoliques et arrogants, épouse une jeune diplômée de l’École de Sèvres. Liliane Fernandez, née Chomette incarne le Nord, la rigueur, presque l’ascétisme. C’est un être de devoir, verrouillé. Deux enfants naissent, Irène et Dominique ! Le couple se sépare en 1936. Curieusement, c’est Ramon qui souffrira le plus. Il perd l’équilibre et ne se rétablira jamais. Tous ces détails sont fournis par le « journal » de Liliane, dans lequel a puisé Dominique pour conduire son enquête. (...)

Essayiste, critique, Ramon Fernandez fut l’enfant chéri de la gauche chic jusqu’en décembre 1936, après qu’il eut paraphé un manifeste signé par Léon Daudet, Henri Béraud, Abel Bonnard, Drieu-la-Rochelle… Bref, il ruina sa bonne réputation. 

https://www.causeur.fr/ramon-fernandez-et-autres-figures-crepusculaires-1950

Il écrit entre autres dans La Nouvelle revue française, il est alors considéré comme un des grands critiques français. Il se fait connaître dans les années 1930 pour son œuvre littéraire Le Pari. Mais il est principalement un essayiste, ayant publié de nombreux essais sur Proust, Balzac, Molière et divers autres écrivains. Il publie alors de nombreux articles pour diverses revues littéraires et culturelles.

Il est considéré alors comme un grand écrivain socialiste. En 1934, il se situe lui-même politiquement entre le parti communiste et la SFIO, se réclamant du marxisme mais non du communisme. Il participe, entre autres, à la création du journal intellectuel Marianne, dans lequel il publiera des critiques sur presque tous les ouvrages importants qui paraissent dans cette période. C’est lui qui communique à la NRF l’appel de création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.

Mais durant la période du Front populaire, cet intellectuel de gauche qui confesse « une préférence pour les trains qui avancent », suit la même voie que Doriot, et adhère au Parti populaire français en 1937. Il entre d'abord dans les sphères culturelles du parti et en devient un membre important en animant le Cercle populaire français, issu de ce parti. Il accède même au bureau politique du PPF et fera une interview dudit Doriot, en uniforme allemand juste avant le départ de celui-ci pour le front russe. (...)


Il fit aussi un éloge funèbre d’Henri Bergson qui entraîna sa rupture avec Céline. De plus, il n’écrivit pas contre les Juifs pendant la guerre et avait à cœur, selon son fils, de monter dans le wagon de queue du métro, alors imposé aux Juifs.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ramon_Fernandez_(écrivain)

« Combien de fois, en Allemagne, en 1932, un communiste et un nazi, discutant dans la rue, ont été frappés de vertige mental en constatant qu’ils étaient d’accord sur tous les points ! » Simone Weil

https://twitter.com/claudeposternak/status/1072445679170146305

lundi 31 décembre 2018

" Davy Crockett et les Peaux-Rouges " par Tom Hill


Davy, tout heureux, repartait pour le vaste monde en quête de nouveaux exploits. Ne voulant plus retourner en classe, il s’était sauvé de la maison. Maintenant il reprenait la route en compagnie de son frère Bill et du patron de celui-ci, Jesse Cheek. Il s’agissait de convoyer encore un troupeau de bêtes à cornes en Virginie où Davy avait déjà fait un premier voyage. Celui-ci, malgré quelques vicissitudes, avait été fort riche en événements extraordinaires. 

Davy se réjouissait donc de retraverser ces belles contrées. Sans doute, d’autres aventures l’y attendaient. Bien plus palpitantes, assurément, que la vie scolaire et les plates besognes quotidiennes auxquelles il avait été astreint depuis qu’il était rentré de Virginie, après sa fuite de la ferme de Siler. 

L’école ! Il ne l’avait fréquentée qu’une semaine. Huit jours seulement ! Une éternité !


Par conséquent, c’est avec une évidente satisfaction qu’à un tournant du chemin, Davy jeta un dernier regard sur sa région familière. Il poussa un soupir de soulagement. Plus rien ne pouvait désormais s’opposer à son départ. (…)

A la stupéfaction de Davy et de Bill, quelques femmes se trouvaient mêlées à cette multitude. Elles tenaient aussi à montrer leur adresse au tir. Leur présence étonnait les deux frères, qui cependant savaient parfaitement que les femmes également étaient capables de manier un fusil.

Les garçons ne connaissaient pas grand monde parmi ces tireurs dont ils suivirent cependant avec intérêt les prouesses. D’élimination en élimination, trois hommes seulement restèrent en présence. Pour les départager, on attacha une pièce de monnaie à une branche au moyen d’une ficelle. Chacun à son tour visa longtemps et soigneusement cette cible qui oscillait dans le vent. Le premier rata son coup, mais les deux autres firent mouche. Alors la question se posa de savoir ce qu’on allait faire. Une seule récompense était prévue : une magnifique corne à poudre. Les discussions allaient leur train sans qu’il fût possible de découvrir un objectif suffisamment difficile à atteindre d’un coup de fusil. A la fin Davy ne put plus se contenir. Il bondit hors du groupe d’hommes et proposa de faire comme les Indiens : tirer à travers la flamme d’une bougie sans l’éteindre. Tous regardèrent Davy et se mirent à rire.

« Ecoute, mon ami, il faudrait être presque un Indien pour réussir un coup pareil », dit un chasseur, un grand gaillard aux larges épaules qui passait pour un fusil hors ligne. Il n’avait pas pris part au concours. Comme il gagnait toujours, cela ne l’intéressait plus. Après avoir examiné quelques instants Davy, il lui demanda d’où il venait. 

« Du Tennessee, répondit Davy.

— Et tu t’appelles Davy Crockett, poursuivit l’homme avec un sourire. J’ai passé une nuit à l’auberge de ton père et j’ai entendu raconter pas mal de choses sur ton compte. Vous voyez, cria-t-il en s’adressant au groupe qui se tenait près de lui vous avez devant vous le futur grand chasseur du Tennessee. Avec lui, je veux bien me mesurer. »

Les regards de tous se braquèrent sur Davy. Les deux rivaux furent oubliés. Ceux-ci se mirent à pousser comme les autres des cris d’enthousiasme en apprenant que Lawrence White, le trappeur, allait prendre part au concours. Aux yeux de ces hommes, Davy ne comptait guère. Ils le considérèrent cependant avec un certain respect puisqu’un chasseur de la classe de White le trouvait digne de lui.

« White veut sans doute nous amuser », supposèrent quelques-uns tandis que les femmes trouvaient de mauvais goût qu’un adulte se permît de se moquer de la sorte d’un pauvre gamin. (…)

« Que se passe-t-il donc ?… Lawrence serait-il retombé en enfance pour se mesurer avec un gamin ? » Et il éclata d’un rire tonitruant. La foule imposa silence à l’importun. Davy lui jeta un regard. Il tressaillit. Ce garçon au ricanement imbécile lui rappelait fâcheusement Ronald, un gamin sournois et méchant, avec lequel Davy s’était battu à l’école. Il crut même un court instant avoir affaire à lui. Mais Jesse Cheek empoigna le gars par le bras et lui enjoignit durement de se taire pendant le tir.
Davy releva son fusil et visa. Cependant, fort troublé par cet incident, il craignait à présent de ne pouvoir atteindre la cible. (…)


Le lendemain matin, Davy descendit de bonne heure afin de prendre congé de Lawrence White. Plantés au milieu de la cour, ils s’entretinrent un bon moment à voix basse. Dans la fraîcheur matinale, leur haleine sortait comme givrée de leur bouche.
« Oui, Davy, dit White tout en enfilant sa canadienne fourrée, car il frissonnait, tu as peut-être, raison de vouloir rester ici quelque temps afin de surveiller les parages. Néanmoins, cette nuit j’ai réfléchi qu’il ne serait tout de même pas très prudent de mêler un gars aussi jeune 
que toi à ces périlleux agissements.
— Bien sûr, répondit Davy désappointé, mais j’aimerais tellement vous aider à dépister les machinations des Indiens ennemis.
— Je le sais, mon ami. Je ne doute pas de tes excellentes intentions. Je n’ai toutefois pas le droit de charger tes faibles épaules d’un si lourd fardeau. En revanche, durant votre voyage de retour, ouvrez l’œil, ton frère et toi ! Vos observations pourront alors m’être utiles. Si vous avez quelque chose à me signaler, vous pourrez toujours le faire grâce au mot de passe que je vous ai donné. Souviens-toi ! Noël Blanc ! C’est compris ? J’espère que nous nous reverrons bientôt. » (…)




Karen Brunés ( 1893-1977 ) est un écrivain danois. Sous le pseudonyme de Tom Hill, elle a publié la série des aventures romanesques de Davy Crockett. 

Ce n'est qu'à la quarantaine passée qu'elle publie, sous le pseudonyme masculin de Stephan Brunés, ses deux premiers vrais romans : Ivan (1936), dont l'action se déroule dans la Russie des tsars et Mala fra finske skove (Mala dans les forêts finlandaises) (1943).
C'est lors d'un voyage aux Etats-Unis en 1956 qu'elle entend parler du héros populaire Davy Crockett et qu'elle découvre en lui un véritable défenseur des Amérindiens. Elle écrit une quinzaine de livres sur ce héros, publiés sous le pseudonyme de Tom Hill.


Davy Crockett, né David Stern Crockett

 le 17 août 1786 dans le
comté de Greene, alors dans l’État de Franklin, et mort le 6 mars 1836 au siège de Fort Alamo, est un soldat, trappeur et homme politique américain. Plusieurs fois élu représentant de l’État du Tennessee au Congrès des États-Unis, il devient un héros populaire de l’histoire des États-Unis.

Le 24 septembre 1813, il sert dans le Second Regiment of Tennessee Volunteer Mounted Riflemen pendant 91 jours et participe en compagnie de tribus indiennes amies à la guerre des Creeks de 1813, au cours de laquelle les Creeks sont manipulés par les spéculateurs immobiliers, dans le sillage de la guerre anglo-américaine de 1812, sous les ordres du futur président Andrew Jackson. Il devient juge de paix en 1817 avant d’intégrer la milice l’année suivante avec le grade de colonel. Il est ensuite désigné pour siéger à l’assemblée législative du Tennessee en 1821 et 1823, où il défend les coureurs de bois et les premiers colons contre les spéculateurs.

De 1827 à 1835, il est plusieurs fois élu représentant du Tennessee au Congrès. Il siège au Capitole avec ses vêtements de trappeur et y soutient les pionniers du Tennessee qui vivent sur des terres distribuées après la guerre d’indépendance à des soldats qui les ont souvent ensuite revendues à des spéculateurs. Ces pionniers pensaient pouvoir occuper ces terres, qu’ils croyaient abandonnées par les militaires, mais se voient ensuite réclamer des fermages par les spéculateurs, pour des montants qu’ils ne peuvent guère honorer, car ils vivent pour la plupart de chasse, de pêche et d’agriculture de subsistance.

Ami proche de nombreux Amérindiens, dont il partage la vie sur la frontière sauvage, Davy Crockett s’oppose au président démocrate Jackson, pourtant membre comme lui du parti démocrate, sur l’Indian Removal Act de 1830, qui vise à ouvrir de nouveaux territoires à la colonisation. Son opposition à Jackson ne l’empêche pas d’être réélu en 1827 avec l’étiquette démocrate, mais est la cause de son échec à l’élection de 1830. Crockett est cependant réélu en 1833, à une époque où le parti démocrate est profondément divisé sur la question de l’abolitionnisme et du traitement à réserver aux Indiens. La majorité des élus du parti est acquise aux planteurs et aux spéculateurs fonciers à partir des années 1840, entraînant de nombreux départs.

En 1834, il publie une autobiographie A Narrative of the Life of David Crockett7. En 1835, il est à nouveau défait à l’élection et part pour le Texas.

Il s’engage peu après cette défaite électorale dans la Révolution texane au Mexique. Le 14 janvier 1836, il prête serment avec 65 hommes d’aider le gouvernement provisoire du Texas, sous la houlette de Samuel Houston. Chaque homme reçoit la promesse d’une récompense de 4 605 acres (19 km2) de terre. Le Texas est alors disputé entre les 70 000 colons américains qui s’y sont installés, dont des Français venus de Mulhouse à Castroville, et les colons mexicains.
Il prend part à la défense d’Alamo (23 février - 6 mars 1836) et se voit confier la garde de la palissade sud. La légende a retenu qu’il aurait disparu en effectuant une sortie ; le journal de José Enrique de la Peña affirme qu’il a été fait prisonnier par le général mexicain Manuel Fernández Castrillón  et qu’il a été exécuté sommairement avec une douzaine d’hommes sur l’ordre du commandant des troupes Antonio López de Santa Anna. Cette version est cependant contestée. Les rares survivants d’Alamo affirment avoir vu le corps de Davy Crockett lors de l’assaut final. Son fusil qu’il avait surnommé « Vieille Betsy » en hommage à sa sœur est exposé à San Antonio dans le musée Alamo.

En 1838, Robert P. Crockett vient au Texas réclamer les terres promises à son père.




lundi 24 décembre 2018

" Meeting Snowden " par Flore Vasseur






Le temps d'une rencontre inédite, Edward Snowden, Lawrence Lessig et Birgitta Jónsdóttir, figures de la lutte pour les libertés, s'interrogent sur l'avenir de la démocratie. Députée islandaise depuis 2009, Birgitta Jónsdóttir se mobilise pour redonner le pouvoir au peuple. Professeur de droit à Harvard et pionnier de l'Internet libre, l'Américain Lawrence "Larry" Lessig dénonce sans relâche l'influence délétère de l'argent sur la politique et la collusion des élites, qui mine l'intérêt général. Quant à son compatriote Edward Snowden, ancien collaborateur de la CIA et de la NSA, il a révélé la surveillance généralisée de la population et des alliés des États-Unis, et vit désormais en Russie, où il a obtenu un asile politique d'autant plus précaire que les relations entre les deux pays apparaissent aujourd'hui illisibles. Tandis que, depuis Moscou, Vladimir Poutine règne en maître sur la scène internationale, son homologue américain Donald Trump, pur produit de la société du spectacle, s'installe aux commandes de la première puissance nucléaire avec autoritarisme… Cette nouvelle page de l'histoire signera-t-elle la fin de la démocratie ? Figures de proue d'un mouvement mondial de défense des libertés, ces trois compagnons de lutte, qui s'estiment et s'entraident à distance sur Internet, se sont rencontrés pour la première fois en secret à Moscou, à la veille de Noël. Ils ont autorisé les caméras de Flore Vasseur à capter cette conversation hors norme, au fil de laquelle émergent des questionnements essentiels : comment sauver la démocratie ? Qu'est-ce que l'échec ? Qui écrit l'histoire ? Documentaire complet de Flore Vasseur

Claude Lévi-Strauss, un anarchiste de droite

 S'il est un plan où je reconnais la supériorité absolue de la civilisation où je suis né, qui fait que j'y suis profondément attaché, c'est celui de la pensée scientifique. 


Alors, que le XIXe siècle ait péché par excès d'enthousiasme, qu'il ait été un siècle scientiste ne me gène pas du tout. C'était, surtout, un siècle merveilleux, dans la mesure où restaient tant de domaines encore inexplorés qu'il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors.

Cela est très biographique, et ce qui est biographique n'intéresse pas beaucoup les gens, en général. Disons que j'étais troublé, au cours de mes dernières années de lycée, de ne jamais entendre certains noms, ceux de Marx, de Proudhon, etc. Pendant les vacances - je devais avoir dans les 17 ans - j'ai rencontré un jeune socialiste belge, un ami d'amis. Je me suis ouvert à lui et comme il aspirait au rôle de théoricien dans le Parti ouvrier belge, il entreprit de m'endoctriner ou plus exactement, de me fournir des lectures. C'est donc sous son égide (ou sa férule) que j'ai commence à lire Marx et d'autres auteurs. (...)

- Vous étiez de gauche ... 

- Oh ! J'étais ardemment de gauche. 

- Comment s'est produit le changement ? 


- Progressivement. D'abord, au cours des années d'expédition au Brésil ; puis, quand, pendant la guerre, j'ai été réfugié aux Etats-unis. A ce moment-la, le problème ne se posait plus dans les mêmes termes. On n'était plus tellement de gauche ou de droite. mais gaulliste ou vichyste. Au reste. j'étais complètement absorbé, mangé par mon travail théorique. Je me donnais énormément de mal pour étudier les dossiers ethnologiques ; j'avais le scrupule de ne pas écrire une ligne que je ne crusse bien fondée, alors que le jugement politique me paraissait à fleur de peau, ou viscéral, comme on voudra : en contradiction avec cette hygiène mentale. J'ajouterai encore ceci, qui est essentiel, peut-être : j'avais été pacifiste avant la guerre, et je m'étais trompé ; et, quand on s'est trompé si gravement, il n'y a qu'une conclusion à tirer : c'est qu'on n'a pas la tête politique. On ne se mêle plus de donner des leçons. 

- Alors, maintenant vous êtes de droite ? 

- Je dirais plutôt : un vieil anarchiste de droite ... (...)

- Tout en étant anarchiste de droite. vous êtes reste fidèle à Marx. 

- Je lui reste fidèle, non pas, disons, sur le plan des idées politiques, mais parce que je lui suis redevable de deux idées qui restent pour moi centrales et qui ont toujours orienté ma pensée.
  
- Et qui sont ?  

- Qui sont : 1. La conscience, qu'elle soit individuelle ou collective, est trompeuse vis-à-vis d'elle-même et, par conséquent, si l'on veut atteindre des réalités plus solides, il faut descendre en dessous du niveau de la conscience, ce qui, pour moi. n'est pas autre chose que transposer aux sciences humaines et sociales la distinction philosophique de Locke et de Descartes entre qualités secondes et qualités premières (les qualités secondes sont trompeuses ; les qualités premières, elles, correspondent à la réalité). 2. Marx m'a enseigné ? parce que je crois que c'est lui qui l'a inventée ? la méthode des modèles dans les sciences humaines et sociales. (...)

En fait, la philosophie française depuis Descartes était restée dominée par la notion de sujet. Si l'on voulait atteindre d'autres verités, il était essentiel de choisir un autre point de vue, différent.
  
- Vous avez même écrit que Sartre pratiquait, à l'égard des sociétés primitives, un "cannibalisme intellectuel " encore plus horrible que le cannibalisme ordinaire. 

- Sartre ne s'est, en réalité, jamais intéressé aux " sauvages " (entre guillemets). Une seule humanité valait pour lui, c'était cette portion d'humanité qu'il considérait comme seule historique. 

- Le féminisme, non plus, ne vous aime pas beaucoup. D'abord par ce que vous avez écrit, dans « Les Structures », que la polygamie était naturelle à l'homme. Cela vous a abondamment été reproché.
  
- C'est possible, bien que cela me semble assez évident. 

- Comment vous situez-vous par rapport à ce mouvement de pensée, dont le dernier avatar est le livre d'Elisabeth Badinter, qui n'est pas très aimable pour vous ?  

- Je ne l'ai pas lu. Bon ! Je pourrais avancer un argument « ad hominem » ? « ad feminam », plutôt ? à savoir que, avant de prendre ma retraite au Collège de France, j'ai réussi à faire élire, dans une autre chaire, une femme en qui je voyais mon successeur : Francoise Héritier. Ce qui prouve que je n'ai pas de préjuge contre le sexe. (...)

- Je n'ai jamais, à aucun moment de ma vie, été troublé par une inquiétude religieuse. C'est quelque chose qui ne m'a jamais effleuré. 

- Oui, en plus, pour vous, le monothéisme est quelque chose de ...  

- ... qui me rebute. Toutes mes sympathies vont plutôt ...  
- Au polythéisme ... ?  

- Au shintoïsme.  (...)

Dans « La Pensée sauvage », vous parlez de l' « indigence » de la pensée religieuse. Toute pensée religieuse est-elle donc indigente ?  

- Je voulais dire par là que la pensée religieuse bute toujours sur les mêmes problèmes, qui sont peu nombreux et. au fond, elle a peu de solutions différentes à offrir. Naturellement, les religions ont bâti des constructions très savantes et très poétiques pour résoudre ces trois ou quatre problèmes, celui du Mal, celui de la transcendance et d'autres.  

- Iriez-vous jusqu'à dire que la pensée religieuse est une dégradation par rapport a la pensée mythologique ?
  
- Non ! Parce que, en réalité, la pensée mythologique, malgré toute sa complication, est très pauvre. C'est ce que j'ai essayé de montrer dans « Mythologiques ». Au fond, elle se réduit, elle aussi, à quelques propositions, qu'elle met en oeuvre inlassablement.  

- Mais alors, quelle différence y a-t-il entre les deux pensées ?  

- La différence est fondamentale. La pensée mythologique déborde toutes les catégories ; elle s'efforce de répondre à tous les problèmes que l'homme peut se poser : religieux. métaphysiques, mais aussi physiques, sociologiques, juridiques, psychologiques, esthétiques. et elle prétend donc faire à la fois ce que fait la religion et ce que fera, plus tard, la science. Nos religions, quant à elles, ne cherchent à répondre qu'à certains problèmes, et elles le font, je dirais, en se fondant sur l'idée (qui m'a toujours été étrangère) de la possibilité d'une communication personnelle entre Pierre, Paul ou Jacques et une entité surnaturelle.  

- C'est une chose que vous ne concevez pas ... 

- En effet. A mon sens, la pensée religieuse est plus limitée dans son champ, et beaucoup plus ambitieuse dans une seule de ses prétentions.  

- Elle n'a plus les moyens de ses ambitions ?

- Sauf, peut-être, chez les saints et chez les mystiques. 

- En 1971, vous avez fait à l'Unesco un scandale dont on se souvient encore. Dans cette  conférence (« Race et culture »), vous introduisiez une différence entre racisme et xénophobie ...

- J'ai réagi contre cette tendance qui consiste à banaliser la notion de racisme, qui désigne une doctrine fausse mais précise à en faire une sorte d'amalgame qui ne veut plus rien dire. Quand on dénonce comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d'autres - attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines - on aboutit à ceci : les gens a qui on fait ce reproche se disent « Si c'est ça le racisme, alors, moi, je suis raciste ». Et il me semble qu'on fabrique ainsi des racistes.  (...)

- Une obsession que l'on trouve dans beaucoup de vos ouvrages, c'est l'avènement d'une monoculture de masse.

- Nous sommes placés, en effet, devant un pari : l'Histoire nous enseigne que l'humanité n'a jamais trouvé son originalité que dans un certain équilibre entre l'isolement et la communication. II a fallu que les cultures communiquent, sinon elles se seraient sclérosées. Mais il a aussi fallu qu'elles ne communiquent pas trop vite, pour se donner le temps d'assimiler, de faire leur ce qu'elles empruntaient au-dehors. Le pari est que ça continuera.

- Spontanément ? 

- A mesure que nous verrons l'humanité s'homogénéiser se créeront, en son sein, d'autres différences. Quelques signes avant-coureurs se manifestent : par exemple, la multiplication des sectes en Californie (j'y ai passé quelques semaines à la fin de 1984) ; ou encore des phénomènes qui nous paraissent pathologiques, comme la difficulté croissante de communication entre les générations, mais qui ont peut-être un côte positif que nous ne soupçonnons pas. Plus l'humanité devient grosse, si je puis dire, moins elle devient transparente à elle-même.  (...)

- Mais nous ? Nous avons perdu cet équilibre avec la nature ...  

- C'est extrêmement difficile à dire. D'abord, le progrès de la science et de la technique a donne l'impression que l'humanité avait à sa disposition des ressources illimitées et que, donc, le problème ne se posait pas. Et on s'est aperçu tardivement qu'il se posait tout de même. Je ne sais pas, on verra. 

- Vous dites beaucoup : quand on gagne sur un plan, on perd sur d'autres. 

- Oui, je crois qu'en effet chaque formule sociale représente un choix, et que, dans un choix. on gagne et on perd. L'agriculture en est un exemple. 

- Comment ça ? 

- Parce qu'en choisissant cette formule on a privilégié des productions qui sont, certes, d'un plus grand pouvoir calorique. mais de moindre valeur nutritive ; et, d'autre part, du même coup, on a ouvert le champ aux maladies infectieuses par le défrichage, la création de marais, et encourage la prolifération d'insectes nuisibles, qui ont parasité d'abord le bétail, puis les hommes.
  
- Donc, il n 'y a pas de progrès. 

- II y a des progrès, parce que c'est pour faire un progrès qu'on accepte une régression dans un autre domaine. Et l'un d'eux est incontestable, c'est la connaissance scientifique, que je tiens pour un progrès absolu. 

- Mais quel est le coût de ce progrès ? Y a-t-il une contrepartie ?  

- La contrepartie, c'est que les trois quarts du progrès scientifique sont destinés à neutraliser les inconvénients qui résultent du dernier quart. (...)


- Dans votre dernier ouvrage, « La Potière jalouse », vous écrivez que Freud a suivi une fausse piste ouverte par Vico, Rousseau et Voltaire. Quelle est-elle ? 

- Cette piste a consisté à faire dériver de l'affectivité des phénomènes qui, en réalité, étaient des phénomènes cognitifs. Ils ont tous trois considéré que, dans l'expression linguistique -  « langagière » comme on dit aujourd'hui - ce qui était premier, c'était la métaphore. Les hommes auraient d'abord pensé en poésie avant de penser rationnellement. Mais les sources de cette poésie, ils les cherchaient essentiellement dans les émotions. Au contraire, j'essaie de montrer que la métaphore à laquelle je donne la même priorité est un processus intellectuel. 

- Vous n'aimez pas le XXème siècle. Dans quel siècle auriez-vous aimé vivre ? 

- Il est toujours très difficile de répondre à cette question, car elle implique une question préalable : de quel côte de la barricade me trouverais-je si je vivais dans ce siècle-la ?

- Supposons cette question résolue. 

- Je me sens une âme du XIXe siècle. 

- Pourquoi ?

- Parce que c'était un siècle où, déjà, les moyens de communication étaient suffisants pour que, sans y passer des années entières, on pût se transporter d'une extrémité à l'autre de la Terre, et où, en même temps, continuait à subsister dans une large mesure tout ce qui avait fait la richesse et la diversité humaines.  

- Mais c'est un siècle scientiste. 

- S'il est un plan où je reconnais la supériorité absolue de la civilisation où je suis né, qui fait que j'y suis profondément attaché, c'est celui de la pensée scientifique. Alors, que le XIXe siècle ait péché par excès d'enthousiasme, qu'il ait été un siècle scientiste ne me gène pas du tout. C'était, surtout, un siècle merveilleux, dans la mesure où restaient tant de domaines encore inexplorés qu'il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors. (...)


- Oui, mais la connaissance de ces choses a une utilité pour le monde actuel. Du moins, le pensez-vous ... Sinon ... Pensez-vous au fait que votre savoir est utile aux hommes du Xxe siècle ? 

- Je vous répondrai que je ne m'en soucie pas. Et si je me demande en quoi il peut être utile. je dirai : il accroît notre connaissance de l'homme. Je ne sais pas à quoi ça servira ni si ça servira à quelque chose. Mais la connaissance me semble un but en soi. Peut-être contribue-t-elle a inspirer une certaine sagesse. Je n'oserai dire plus.  

Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.