jeudi 23 mai 2019

« LA VIE MODE D’EMPLOI » CHAPITRE LXXIV par Georges Perec


Machinerie de l’ascenseur, 2

 Parfois il imaginait que l’immeuble était comme un iceberg dont les étages et les combles auraient constitué la partie visible. Au-delà du premier niveau des caves auraient commencé les masses immergées : des escaliers aux marches sonores qui descendraient en tournant sur eux-mêmes, de longs corridors carrelés avec des globes lumineux protégés par des treillis métalliques et des portes de fer marquées de têtes de mort et d’inscriptions au pochoir, 

des monte-charge aux parois rivetées, des bouches d’aération équipées d’hélices énormes et immobiles, des tuyaux d’incendie en toile métallisée, gros comme des troncs d’arbres, branchés sur des vannes jaunes d’un mètre de diamètre, des puits cylindriques creusés à même le roc, des galeries bétonnées percées de place en place de lucarnes en verre dépoli, des réduits, des soutes, des casemates, des salles de coffres équipées de portes blindées.

Plus bas il y aurait comme des halètements de machines et des fonds éclairés par instants de lueurs rougeoyantes. Des conduits étroits s’ouvriraient sur des salles immenses, des halls souterrains hauts comme des cathédrales, aux voûtes surchargées de chaînes, de poulies, de câbles, de tuyaux, de canalisations, de poutrelles, avec des plates-formes mobiles fixées sur des vérins d’acier luisants de graisse, et des carcasses en tubes et en profilés dessinant des échafaudages gigantesques au sommet desquels des hommes en costume d’amiante,  le visage recouvert de grands masques trapézoïdaux feraient jaillir d’intenses éclairs d’arcs électriques.

Plus bas encore il y aurait des silos et des hangars, des chambres froides, des mûrisseries, des centres de tri postaux, et des gares de triage avec des postes d’aiguillage et des locomotives à vapeur tirant des trucks et des plates-formes, des wagons plombés, des containers, des wagons-citernes, et des quais couverts de marchandises entassées, des piles de bois tropicaux, des ballots de thé, des sacs de riz, des pyramides de briques et de parpaings, des rouleaux de barbelés, des tréfilés, des cornières, des lingots, des sacs de ciment, des barils et des barriques, des cordages, des jerrycans, des bonbonnes de gaz butane.

Et plus loin encore des montagnes de sable, de gravier, de coke, de scories, de ballast, des bétonneuses, des crassiers, et des puits de mine éclairés par des projecteurs à la lumière orange, des réservoirs, des usines à gaz, des centrales thermiques, des derricks, des pompes, des pylônes de haute tension, des transformateurs, des cuves, des chaudières hérissées de tubulures, de manettes et de compteurs ;

et des docks grouillant de passerelles, de ponts roulants et de grues, des treuils aux filins tendus comme des nerfs transportant des bois de placage, des moteurs d’avion, des pianos de concerts, des sacs d’engrais, des balles de fourrage, des billards, des moissonneuses-batteuses, des roulements à billes, des caisses de savon, des tonneaux de bitume, des meubles de bureau, des machines à écrire, des  bicyclettes ;

et plus bas encore des systèmes d’écluses et de bassins, des canaux parcourus par des trains de péniches chargées de blé et de coton, et des gares routières sillonnées de camions de marchandises, des corrals pleins de chevaux noirs piaffant, des parcs de brebis bêlantes et de vaches grasses, des montagnes de cageots gonflés de fruits et légumes, des colonnes de meules de gruyère et de port-salut, des enfilades de demi-bêtes aux yeux vitreux, pendues à des crocs de bouchers, 

des amoncellements de vases, de poteries et de fiasques clissées, des cargaisons de pastèques, des bidons d’huile d’olive, des tonneaux de saumure, et des boulangeries géantes avec des mitrons torse nu, en pantalon blanc, sortant des fours des plaques brûlantes garnies de milliers de pains aux raisins, et des cuisines démesurées avec des bassines grosses comme des machines à vapeur débitant par centaines des portions de ragoût graisseuses versées dans des grands plats rectangulaires ;

et plus bas encore des galeries de mine avec de vieux chevaux aveugles tirant des wagonnets de minerai et les lentes processions des mineurs casqués ; et des boyaux suintants étayés de madriers gonflés d’eau qui mèneraient vers des marches luisantes au bas desquelles clapoterait une eau noirâtre ; des barques à fond plat, des bachots lestés de tonneaux vides, navigueraient sur ce lac sans lumière, surchargés de créatures phosphorescentes transportant inlassablement d’une rive à l’autre des paniers de linge sale, des lots de vaisselle, des sacs à dos, des paquets de carton fermés avec des bouts de ficelle ; 

des bacs emplis de plantes vertes malingres, des bas-reliefs d’albâtre, des moulages de Beethoven, des fauteuils Louis XIII, des potiches chinoises, des cartons à tapisserie représentant Henri III et ses mignons en train de jouer au bilboquet, des suspensions encore garnies de leurs papiers tue-mouches, des meubles de jardins, des couffins d’oranges, des cages à oiseaux vides, des descentes de lit, des bouteilles thermos ;

plus bas recommenceraient les enchevêtrements de conduites, de tuyaux et de gaines, les dédales des égouts, des collecteurs et des ruelles, les étroits canaux bordés de parapets de pierres noires, les escaliers sans garde-fou surplombant le vide, toute une géographie labyrinthique d’échoppes et « et d’arrière-cours, de porches et de trottoirs, d’impasses et de passages, 

toute une organisation urbaine verticale et souterraine avec ses quartiers, ses districts et ses zones : la cité des tanneurs avec leurs ateliers aux odeurs infectes, leurs machines souffreteuses aux courroies fatiguées, leurs entassements de cuirs et de peaux, leurs bacs remplis de substances brunâtres ; les entrepôts des démolisseurs avec leurs cheminées de marbre et de stuc, leurs bidets, leurs baignoires, leurs radiateurs rouillés, leurs statues de nymphes effarouchées, 

leurs lampadaires, leurs bancs publics ; la ville des ferrailleurs, des chiffonniers et des puciers, avec leurs amoncellements de guenilles, leurs carcasses de voitures d’enfant, leurs ballots de battle-dress, de chemises défraîchies, de ceinturons et de rangers, leurs fauteuils de dentiste, leurs stocks de vieux journaux, de montures de lunettes, de porte-clés, de bretelles, de dessous-de-plat à musique, d’ampoules électriques, de laryngoscopes, de cornues, de flacons à tubulure latérale et de verreries variées ; 

la halle aux vins avec ses montagnes de bonbonnes et de bouteilles cassées, ses foudres effondrés, ses citernes, ses cuves, ses casiers ; la ville des éboueurs avec ses poubelles renversées laissant s’échapper des croûtes de fromage, des papiers gras, des arêtes de poisson, des eaux de vaisselle, des restes de spaghetti, des vieux bandages, avec ses monceaux d’immondices charriés sans fin par des bulldozers gluants, 

ses squelettes de machines à laver, ses pompes hydrauliques, ses tubes cathodiques, ses vieux appareils de T.S.F., ses canapés perdant leur crin ; et la ville administrative, avec ses quartiers généraux grouillant de militaires aux chemises impeccablement repassées déplaçant des petits drapeaux sur des cartes du monde ; avec ses morgues de céramique peuplées de gangsters nostalgiques et de noyées blanches aux yeux grands ouverts ; avec ses salles d’archives remplies de fonctionnaires en blouse grise compulsant à longueur de journée des fiches d’état civil ; 

avec ses centraux téléphoniques alignant sur des kilomètres des standardistes polyglottes, avec ses salles des machines aux téléscripteurs crépitants, aux ordinateurs débitant à la seconde des liasses de statistiques, des feuilles de paye, « des fiches de stock, des bilans, des relevés, des quittances, des états néants ; avec ses mange-papier et ses incinérateurs engloutissant sans fin des monceaux de formulaires périmés, des coupures de presse entassées dans des chemises brunes, des registres reliés de toile noire couverts d’une fine écriture violette ;


et, tout en bas, un monde de cavernes aux parois couvertes de suie, un monde de cloaques et de bourbiers, un monde de larves et de bêtes, avec des êtres sans yeux traînant des carcasses d’animaux, et des monstres démoniaques à corps d’oiseau, de porc ou de poisson, et des cadavres séchés, squelettes revêtus d’une peau jaunâtre, figés dans une pose de vivants, et des forges peuplées de Cyclopes hébétés, vêtus de tabliers de cuir noir, leur œil unique protégé par un verre bleu serti dans du métal, martelant de leurs masses d’airain des boucliers étincelants.  

« LA VIE MODE D’EMPLOI » CHAPITRE LI par Georges Perec



Valène (chambres de bonne, 9)


Il serait lui-même dans le tableau, à la manière de ces peintres de la Renaissance qui se réservaient toujours une place minuscule au milieu de la foule des vassaux, des soldats, des évêques ou des marchands ; non pas une place centrale, non pas une place privilégiée et significative à une intersection choisie, le long d’un axe particulier, selon telle ou telle perspective éclairante, dans le prolongement de tel regard lourd de sens à partir duquel toute une réinterprétation du tableau pourrait se construire, mais une place apparemment inoffensive,

 comme si cela avait été fait comme ça, en passant, un peu par hasard, parce que l’idée en serait venue sans savoir pourquoi, comme si l’on ne désirait pas trop que cela se remarque, comme si ce ne devait être qu’une signature pour initiés, quelque chose comme une marque dont le commanditaire du tableau aurait tout juste toléré que le peintre signât son œuvre, quelque chose qui ne devrait être connu que de quelques-uns et aussitôt oublié : 

à peine le peintre mort, cela deviendrait une anecdote qui se transmettrait de génération en génération, d’ateliers en ateliers, une légende à laquelle personne ne croirait plus, jusqu’à ce que, un jour, on en redécouvre la preuve, grâce à des recoupements de fortune, ou en comparant le tableau avec des esquisses préparatoires retrouvées dans les greniers d’un musée, ou même d’une manière tout à fait fortuite, comme lorsque, lisant un livre, on tombe sur des phrases que l’on a déjà lues ailleurs :

 et peut-être alors se rendrait-on compte de ce qu’il y avait toujours eu d’un peu particulier dans ce petit personnage, pas seulement un soin plus grand apporté aux détails du visage, mais une plus grande neutralité, ou une certaine manière de pencher imperceptiblement la tête, quelque chose qui ressemblerait à de la compréhension, à une certaine douceur, à une joie peut-être teintée de nostalgie.

Il serait lui-même dans son tableau, dans sa chambre, presque tout en haut à droite, comme une petite araignée attentive tissant sa toile scintillante, debout, à côté de son tableau, sa palette à la main, avec sa longue blouse grise toute tachée de peinture et son écharpe violette.

Il serait debout à côté de son tableau presque achevé, et il serait précisément en train de se peindre lui-même, esquissant du bout de son pinceau la silhouette minuscule d’un peintre en longue blouse grise avec une écharpe violette, sa palette à la main, en train de peindre la figurine infime d’un peintre en train de peindre, encore une fois une de ces images en abyme qu’il aurait voulu continuer à l’infini comme si le pouvoir de ses yeux et de sa main ne connaissait plus de limites.

Il se peindrait en train de se peindre et autour de lui, sur la grande toile carrée, tout serait déjà en place : la cage de l’ascenseur, les escaliers, les paliers, les paillassons, les chambres et les salons, les cuisines, les salles de bains, la loge de la concierge, le hall d’entrée avec sa romancière américaine interrogeant la liste des locataires, la boutique de Madame Marcia, les caves, la chaufferie, la machinerie de l’ascenseur.

Il se peindrait en train de se peindre, et déjà l’on verrait les louches et les couteaux, les écumoires, les boutons de porte, les livres, les journaux, les carpettes, les carafes, « les chenets, les porte-parapluies, les dessous-de-plat, les postes de radio les lampes de chevet, les téléphones, les miroirs, les brosses à dents, les séchoirs à linge, les cartes à jouer, les mégots dans les cendriers, les photographies de famille dans les cadres antiparasites, les fleurs dans les vases, les tablettes de radiateurs, les presse-purée, les patins, les trousseaux de clés dans les vide-poches, les sorbetières, les caisses à chat, les casiers d’eaux minérales, les berceaux, les bouilloires, les réveille-matin, les lampes Pigeon, les pinces universelles.

Et les deux cache-pot cylindriques en raphia tressé du Docteur Dinteville, les quatre calendriers de Cinoc, le paysage tonkinois des Berger, le bahut sculpté de Gaspard Winckler, le lutrin de Madame Moreau, les babouches tunisiennes rapportées à Mademoiselle Crespi par Béatrice Breidel, la table rognon du gérant, les automates de Madame Marcia et le plan de Namur de son fils David, les feuilles couvertes d’équations d’Anne Breidel, la boîte à épices de la cuisinière de Madame Moreau, l’Amiral Nelson de Dinteville, les chaises chinoises des Altamont et leur tapisserie précieuse montrant les vieillards amoureux, 

le briquet de Nieto, le mackintosh de Jane Sutton, le coffre de bateau de Smautf, le papier étoilé des Plassaert, la coquille de nacre de Geneviève Foulerot, le couvre-lit imprimé de Cinoc avec ses grands feuillages triangulaires et le lit des Réol en cuir synthétique — façon daim finition grand sellier avec ceinture et boucle chromée —, le théorbe de Gratiolet, les curieuses boîtes à café de la salle à manger de Bartlebooth et la lumière sans ombre de son scialytique, le tapis exotique des « Louvet et celui des Marquiseaux, le courrier sur la table de la loge, le grand lustre en cristal d’Olivia Rorschash, les objets soigneusement empaquetés de Madame Albin, l’antique lion de pierre trouvé par Hutting à Thuburbo Majus,

et tout autour, la longue cohorte de ses personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes :

1 Pélage vainqueur d’Alkhamah se faisant couronner à Covadonga
2 La cantatrice exilée de Russie suivant Schönberg à Amsterdam
3 Le petit chat sourd aux yeux vairons vivant au dernier étage
4 Le crétin chef d’îlot faisant préparer des tonneaux de sable
5 La femme avare écrivant ses moindres dépenses dans un cahier
6 Le faiseur de puzzles s’acharnant dans ses parties de jacquet
7 La concierge prenant soin des plantes des locataires absents
8 Les parents prénommant leur fils Gilbert en hommage à Bécaud
9 L’épouse du Comte libéré par l’Ottomane acceptant la bigamie
10 La femme d’affaires regrettant de ne plus être à la campagne
 11 Le petit garçon descendant la poubelle en rêvant à son roman
12 Le neveu gandin accompagnant la globe-trotteuse australienne
13 La tribu évitiste échappant sans arrêt au doux anthropologue
14 La cuisinière refusant de se servir d’un four auto-nettoyant
15 Le PDG de l’hôtellerie internationale sacrifiant 1 % à l’art
16 L’infirmière regardant avec nonchalance un magazine illustré
17 Le poète allant en pèlerinage faisant naufrage à Arkhangelsk
18 Le violon italien faisant perdre patience à son miniaturiste
19 Le couple gras et mangeur de saucisses n’arrêtant pas la TSF
20 Le colonel manchot après l’attaque du Grand Quartier Général
 21 Les tristes rêveries de la jeune fille au chevet de son père
22 Les clients autrichiens négociant un Bain turc plus vaporeux
23 L’homme de peine du Paraguay s’apprêtant à brûler une lettre
24 Le jeune milliardaire étudiant l’aquarelle en knickerbockers
25 L’inspecteur des Eaux & Forêts fondant une réserve d’oiseaux
26 La veuve emballant ses souvenirs dans de vieux hebdomadaires
27 Le cambrioleur international passant pour un grand magistrat
28 Robinson Crusoé vivant bien à l’aise dans son îlot solitaire
29 Le hamster joueur de dominos amateur de croûtes d’Édam étuvé
30 Le douloureux tueur de mots traînant auprès des bouquinistes
 31 L’enquêteur vêtu de noir vendant une nouvelle clé des songes
32 Le marchand d’huile ouvrant à Paris un restaurant à poissons
33 Le vieux maréchal tué par la chute d’un beau lustre vénitien
34 Le stayer défiguré se mariant avec la sœur de son pacemaker
35 La cuisinière n’ayant à faire qu’un œuf et du haddock poché
36 Le jeune couple s’endettant deux ans durant pour un lit luxe
37 La femme du marchand d’art délaissée pour une star italienne
38 L’amie d’enfance relisant les biographies de ses cinq nièces
39 Le Monsieur mettant dans des bouteilles des figures en liège
40 L’archéologue cherchant les traces des rois arabes d’Espagne
 41 L’ancien clown de Varsovie menant une petite vie dans l’Oise
42 La belle-mère coupant l’eau chaude si son gendre va se raser
43 Le Hollandais disant que tout nombre est somme de K premiers
44 Scipion définissant par du vieux avec du neuf un nonagénaire
45 L’atomiste lisant aux lèvres de l’homme-tronc sourd et muet
46 Le brigand albanais chantant son amour à la star d’Hollywood
47 L’industriel allemand voulant cuisiner son gigot de sanglier
48 Le fils de la dame au chien préférant le porno à la prêtrise
49 Le barman malais échangeant en pidgin-english sa déesse-mère
50 Le petit garçon privé de gâteau le voyant apparaître en rêve
 51 Les sept acteurs refusant le rôle après avoir lu le scénario
52 L’Américain déserteur laissant mourir sa patrouille en Corée
53 Le guitariste changeant de sexe puis devenant une super-star
54 Le maharadjah offrant une chasse au tigre à un Européen roux
55 Le grand-père libéral trouvant son inspiration dans un roman
56 Le calligraphe recopiant dans la Médina une sourate du Coran
57 Orfanik demandant l’air d’Angelica dans l’Orlando d’Arconati
58 L’acteur ourdissant sa mort avec l’aide de son frère de lait
59 La jeune Japonaise tenant à bout de bras la torche olympique
60 Aetius arrêtant les hordes d’Attila aux Champs Catalauniques
 61 Le sultan Selim III atteignant huit cent quatre-vingt-huit m
62 Le sergent-chef trépassant d’une absorption massive de gomme
63 Le second du Fox découvrant le dernier message de Fitz-James
64 Le jeune étudiant qui resta pendant six mois dans sa chambre
65 La femme du producteur partant pour un nouveau tour du monde
66 Le monteur en chauffage central réglant l’allumage au mazout
67 Le riche amateur léguant à la bibliothèque son argus musical
68 Le petit garçon classant ses collections de buvards médicaux
69 Le cuisinier comédien embauché par une très riche Américaine
70 L’ancienne joueuse de tripot devenue une petite femme timide
 71 Le préparateur frustré perdant trois doigts à la main gauche
72 La jeune fille vivant avec un maçon belge à Chaumont-Porcien
73 L’ancêtre du docteur croyant avoir percé l’énigme du diamant
74 La jeune femme faisant conclure un pacte avec Méphistophélès
75 Le fils de l’antiquaire pétaradant dans sa combinaison rouge
76 Le fondé de pouvoir jetant le secret des chimistes allemands
77 L’ancien professeur d’histoire brûlant son manuscrit renvoyé
78 Le vieil industriel japonais magnat de la montre sous-marine
79 Le diplomate criant vengeance pour sa femme et pour son fils
80 La dame ne partant que le lendemain redemandant ses haricots
 81 La vedette méditant sur une recette de mousseline de fraises
82 La vieille lady faisant collection de montres et d’automates
83 Le magicien devinant tout avec des nombres choisis au hasard
84 Le boyard offrant à la Grisi un charmant vis-à-vis en acajou
85 Le chauffeur ne conduisant plus s’amusant avec des réussites
86 Le médecin rêvant de donner son nom à une recette de cuisine
87 L’ingénieur se ruinant dans le commerce des peaux africaines
88 Le Japonais initiant douloureusement les Trois Hommes Libres
89 Le vieil autodidacte remâchant mille souvenirs de sanatorium
90 L’arrière-petit-cousin devant mettre l’héritage aux enchères
 91 Les douaniers déballant le samovar de la Princesse en colère
92 Le marchand d’indienneries aménageant au 8e son pied-à-terre
93 Le compositeur offrant à Hambourg l’Ouverture à la Française
94 Marguerite regardant au compte-fils la miniature à restaurer
95 Chéri-Bibi donnant son nom au chat roux du faiseur de puzzle
96 Le garçon du night-club montant sur scène présenter la revue
97 Le cadre donnant une somptueuse réception pour ses collègues
98 La femme de l’agence immobilière visitant l’appartement vide
99 La dame faisant des emboîtages pour les puzzles de l’Anglais
100 La petite fille qui mord dans un coin de son petit-beurre Lu
 101 Le préteur faisant mourir en un seul jour 30 000 Lusitaniens
102 La jeune fille en manteau zyeutant un plan du métro parisien
103 Le gérant de l’immeuble songeant à arrondir ses fins de mois
104 La petite parfumeuse choisissant les bagues du vieil artisan
105 L’éditeur de Damas ruiné par les Nationalistes anti-Français
106 Le critique commettant un crime pour une marine de l’Anglais
107 La vieille domestique rêvant de croque-mort à l’œil haineux
108 Le savant comparant les effets de la strychnine et du curare
109 L’étudiant mettant du viandox dans le potage des végétariens
110 Le troisième ouvrier lisant sa lettre en sortant du chantier
 111 Le vieux maître d’hôtel recalculant sans fin une factorielle
112 L’abbé ému venant à l’aide d’un Français perdu dans New York
113 Le pharmacien enrichi retrouvant la trace du Très Saint Vase
114 Le chimiste s’inspirant de la technique d’un fondeur italien
115 L’homme en pardessus noir en train d’enfiler des gants neufs
116 Guyomard séparant dans l’épaisseur un dessin de Hans Bellmer
117 L’ami de Liszt & de Chopin composant une valse étourdissante
118 Dom Pérignon faisant goûter à Colbert son meilleur Champagne
119 Amerigo mourant apprenant qu’on donne son nom à un continent
120 Monsieur Riri somnolant après déjeuner derrière son comptoir
 121 Mark Twain découvrant dans un journal sa notice nécrologique
122 La secrétaire polissant le poignard sous lequel périt Kléber
123 Le philologue faisant un legs au collège dont il fut recteur
124 La jeune fille-mère prenant son bain en lisant du Pirandello
125 L’historien écrivant sous des noms divers des romans olé-olé
126 Le vieux bibliothécaire accumulant les preuves qu’Hitler vit
127 L’aveugle en train d’accorder le piano de la chanteuse russe
128 Le décorateur tirant parti du squelette rouge d’un bébé-porc
129 L’imprésario croyant faire fortune avec le trafic des cauris
130 La cliente abusée perdant ses cheveux en voulant les teindre
 131 La sous-bib encadrant au crayon rouge les critiques d’opéras
132 Le cocher épris croyant qu’il y a un rat derrière la tenture
133 Les mitrons apportant des canapés chauds pour le grand raout
134 Pip et La Minouche renversant le pot de lait de l’infirmière
135 Le pioupiou bloqué avec sa promise dans l’ascenseur en panne
136 L’Anglaise au pair lisant enfin la missive de son boy-friend
137 Le libraire d’occasion trouvant trois lettres de Victor Hugo
138 Les amateurs de safaris posant à côté de leur guide indigène
139 La belle Polonaise revenant de Tunisie avec son petit enfant
140 L’ingénieur général tué par balle dans le salon de son hôtel
 141 Le chirurgien obligé d’opérer sous la menace des armes à feu
142 Le professeur de français corrigeant des devoirs de vacances
143 L’épouse du magistrat avisant après le feu des perles noires
144 Le coureur tentant de faire homologuer son record de l’heure
145 Le militaire reconnaissant son ancien professeur de physique
146 L’ancien propriétaire rêvant de créer un vrai héros de roman
147 Le jazzman trop perfectionniste recommençant les répétitions
148 Les fans de Tasmanie offrant à leur idole 71 souris blanches
149 La Matheuse rêvant de construire la plus haute tour du monde
150 Le chorégraphe fou d’amour revenant hanter la dure ballerine
 151 L’ex-concierge espagnole se refusant à débloquer l’ascenseur
152 Le livreur de chez Nicolas nettoyant les glaces du vestibule
153 Le fumeur de Por Larranaga écoutant un gramophone à pavillon
154 Le vieillard pornographique attendant à la sortie des lycées
155 Le botaniste du Kenya espérant baptiser un épiphylle ivoirin
156 Le jeune Mozart jouant devant Louis Seize & Marie-Antoinette
157 Le Russe faisant tous les concours publiés dans les journaux
158 Le jongleur ayant avalé son couteau rendant des petits clous
159 Le fabricant d’articles de piété mourant de froid en Argonne
160 Les vieux chevaux aveugles tirant des wagonnets dans la mine
 161 L’urologue rêvant de la polémique entre Asclépiade et Galien
162 Le bel aviateur cherchant sur la carte le chemin de Corbénic
163 L’ouvrier ébéniste se chauffant à un éphémère feu de copeaux
164 Les touristes s’efforçant en vain de refaire la bague turque
165 Le professeur de danse tué à coups de canne par trois voyous
166 La jeune princesse priant au chevet de son grand-père le roi
167 La locataire épisodique vérifiant la tuyauterie du sanitaire
168 Le chef de service arrivant à être absent quatre mois par an
169 L’antiquaire plongeant les doigts dans un bocal de malossols
170 Le bijoutier lisant l’entrefilet qui signe son arrêt de mort
 171 Le peintre coté ajoutant son brouillard aux œuvres célèbres
172 Le Prince Eugène faisant compter toutes les Saintes Reliques
173 L’Empereur songeant à L’Aigle pour attaquer les Britanniques
174 La dame en robe à pois faisant du tricot au bord de la plage
175 Les Mélanésiennes faisant de la gym sur un disque de Haendel
176 Le jeune acrobate ne voulant plus jamais quitter son trapèze
177 Gédéon Spilett retrouvant dans sa poche une ultime allumette
178 L’ébéniste italien matérialisant l’impalpable travail du ver
179 Le vieux peintre faisant tenir toute la maison dans sa toile »

« LA VIE MODE D’EMPLOI » CHAPITRE XXV par Georges Perec



Formé à l’école de Malinowski, Marcel Appenzzell voulut pousser jusqu’au bout l’enseignement de son maître et décida de partager la vie de la tribu qu’il voulait étudier au point de tout à fait se confondre avec elle. En 1932, il avait alors vingt-trois ans, il partit seul à Sumatra. 





Muni d’un bagage dérisoire qui évitait le plus possible instruments, armes et ustensiles de la civilisation occidentale et se composait surtout de cadeaux traditionnels — du tabac, du riz, du thé, des colliers —,il embaucha un guide malais nommé Soelli et entreprit de remonter en pirogue le fleuve Alritam, la rivière noire.

 Les premiers jours, ils croisèrent quelques récolteurs de gomme d’hévéa, quelques transporteurs de bois précieux conduisant au fil de l’eau d’immenses troncs d’arbres. Puis ils se retrouvèrent absolument seuls. Le but de leur expédition était un peuple fantôme que les Malais appellent les Anadalams, ou encore les Orang-Kubus, ou Kubus. Orang-Kubus veut dire « ceux qui se défendent » et Anadalams « les Fils de l’Intérieur ». 

Alors que la quasi-totalité des habitants de Sumatra est installée près du littoral, les Kubus vivent au centre de l’île, dans une des régions les plus inhospitalières du monde, une forêt torride couverte de marécages grouillant de sangsues. Mais plusieurs légendes, plusieurs documents et vestiges semblent vouloir prouver que les Kubus avaient jadis été les maîtres de l’île avant que, vaincus par des envahisseurs venus de Java, ils n’aillent chercher au cœur de la jungle leur dernier refuge. (…)

« Appenzzell réapparut cinq ans et onze mois plus tard. Une équipe de prospection minière qui circulait en canot à moteur le découvrit sur les bords du fleuve Musi, à plus de six cents kilomètres de son point de départ. Il pesait vingt-neuf kilos et était seulement vêtu d’une espèce de pantalon fait d’innombrables petits bouts de tissus cousus ensemble, attaché avec des bretelles jaunes apparemment intactes mais ayant perdu toute leur élasticité. Il fut ramené jusqu’à Palembang et, après quelques jours d’hôpital, rapatrié, non sur Vienne, dont il était originaire, mais sur Paris où sa mère, entre-temps, était venue s’installer.

Le voyage de retour dura un mois et lui permit de se rétablir. Invalide au début, à peu près incapable de se mouvoir et de se nourrir, ayant pratiquement perdu l’usage de la parole, ramenée à des cris inarticulés ou, au cours d’accès de fièvre qui le prenaient tous les trois ou cinq jours, à de longues séquences délirantes, il parvint peu à peu à récupérer l’essentiel de ses capacités physiques et intellectuelles,

 réapprit à s’asseoir dans un fauteuil, à se servir d’une fourchette et d’un couteau, à se coiffer et à se raser « (après que le coiffeur du bord l’eut débarrassé des neuf dixièmes de sa chevelure et de la totalité de sa barbe), «  à mettre une chemise, un faux-col, une cravate, et même — ce fut certainement le plus difficile car ses pieds ressemblaient à des masses de corne fissurées de profondes crevasses — des chaussures. Quand il débarqua à Marseille, sa mère, qui était venue l’attendre, put tout de même le reconnaître sans trop de peine.

Appenzzell était, avant son départ, assistant d’ethnographie à Graz (Styrie). Il n’était plus question pour lui d’y retourner. Il était Juif, et quelques mois auparavant, l’Anschluss avait été proclamé, entraînant dans toutes les universités autrichiennes l’application du numerus clausus. Même son salaire qui, pendant toutes ces années de travail sur le terrain, avait continué à lui être versé, avait été mis sous séquestre. Par l’intermédiaire de Malinowski, à qui il écrivit alors, il rencontra Marcel Mauss qui lui confia à l’Institut d’Ethnologie la responsabilité d’un séminaire sur les modes de vie des Anadalams.

De ce qui s’était passé pendant ces 71 mois, Marcel Appenzzell n’avait rien rapporté, ni objets, ni documents, ni notes, et il se refusa pratiquement à parler, prétextant la nécessité de préserver jusqu’au jour de sa première conférence l’intégrité de ses souvenirs, de ses impressions et de ses analyses. Il se donna six mois pour les mettre en ordre. (…)

À quelques jours de sa première conférence — le titre — Les Anadalams de Sumatra. Approches préliminaires — en avait été annoncé dans divers journaux et hebdomadaires, mais Appenzzell n’avait pas encore remis au secrétariat de l’Institut le résumé de quarante lignes destiné à L’Année sociologique —, le jeune ethnologue brûla tout ce qu’il avait écrit, mit quelques affaires dans une valise et partit, laissant à sa mère un mot laconique l’informant qu’il retournait à Sumatra et qu’il ne se sentait pas le droit de divulguer quoi que ce soit concernant les Orang-Kubus.

Un mince cahier partiellement rempli de notes souvent incompréhensibles avait échappé au feu. Quelques étudiants de l’Institut d’Ethnologie s’acharnèrent à les déchiffrer et, s’aidant des rares lettres qu’Appenzzell avait envoyées à Malinowski et à quelques autres, d’informations provenant de Sumatra et de témoignages récents recueillis auprès de ceux auxquels il avait, en d’exceptionnelles occasions, laissé échapper quelques détails de son aventure, ils parvinrent à reconstituer dans ses grandes lignes ce qui lui était arrivé et à esquisser un portrait schématique de ces mystérieux « Fils de l’Intérieur »

« Au bout de plusieurs jours de marche, Appenzzell avait enfin découvert un village Kubu, une dizaine de huttes sur pilotis disposées en cercle sur le pourtour d’une petite clairière. Le village d’abord lui avait semblé désert puis il avait aperçu, couchés sur des nattes sous l’avant-toit de leurs cases, plusieurs vieillards immobiles qui le regardaient. 

Il s’était avancé, les avait salués à la manière malaise en faisant le geste d’effleurer leurs doigts avant de porter la main droite sur son cœur, et avait déposé auprès de chacun d’eux en signe d’offrande un petit sachet de thé ou de tabac. Mais ils ne répondirent pas, n’inclinèrent pas la tête ni ne touchèrent aux présents.

Un peu plus tard des chiens se mirent à aboyer et le village se peupla d’hommes, de femmes et d’enfants. Les hommes étaient armés de lances, mais ils ne le menacèrent pas. Personne ne le regarda, ne sembla s’apercevoir de sa présence.

Appenzzell passa plusieurs jours dans le village sans réussir à entrer en contact avec ses laconiques habitants. Il épuisa en pure perte sa petite provision de thé et de tabac ; aucun Kubu — pas même les enfants — ne prit jamais un seul de ces petits sachets que les orages quotidiens rendaient chaque soir inutilisables. Tout au plus put-il regarder comment vivaient les Kubus et commencer à consigner par écrit ce qu’il voyait.

Sa principale observation, telle qu’il la décrit brièvement à Malinowski, confirme que les Orang-Kubus sont bien les descendants d’une civilisation évoluée qui, chassée de ses territoires, se serait enfoncée dans les forêts intérieures et y aurait régressé. Ainsi, tout en ne sachant plus travailler les métaux, les Kubus avaient des fers à leurs lances et des bagues d’argent aux doigts. Quant à leur langue, elle était très proche de celles du littoral et Appenzzell la comprit sans difficultés majeures. 

Ce qui le frappa surtout, c’est qu’ils utilisaient un vocabulaire extrêmement réduit, ne dépassant pas quelques dizaines de mots, et il se demanda si, à l’instar de leurs lointains voisins les Papouas, les Kubus n’appauvrissaient pas volontairement leur vocabulaire, supprimant des mots chaque fois qu’il y avait un mort dans le village. Une des conséquences de ce fait était qu’un même mot désignait un nombre de plus en plus grand d’objets.

 Ainsi Pekee, le mot malais désignant la chasse, voulait dire indifféremment chasser, marcher, porter, la lance, la gazelle, l’antilope, le cochon noir, le my’am, espèce d’épice extrêmement relevée abondamment utilisée dans la préparation des aliments carnés, la forêt, le lendemain, l’aube, etc. 

De même Sinuya, mot qu’Appenzzell rapprocha des mots malais usi, la banane et nuya, « la noix de coco, signifiait manger, repas, soupe, calebasse, spatule, natte, soir, maison, pot, feu, silex (les Kubus faisaient du feu en frottant l’un contre l’autre deux silex), fibule, peigne, cheveux, hoja’(teinture pour les cheveux fabriquée à partir du lait de coco mélangé à diverses terres et plantes), etc.

 Si, de toutes les caractéristiques de la vie des Kubus, ces traits linguistiques sont les mieux connus c’est qu’Appenzzell les décrivit en détail dans une longue lettre au philologue suédois Hambo Taskerson, qu’il avait connu à Vienne, et qui travaillait alors à Copenhague avec Hjelmslev et Br0ndal. Au passage, il fit remarquer que ces caractéristiques pourraient parfaitement s’appliquer à un menuisier occidental, qui se servant d’instruments aux noms très précis — trusquin, | bouvet, gorget, varlope, bédane, riflard, guillaume, etc. — les demanderait à son apprenti en lui disant simplement : « passe-moi le machin. »

Le matin du quatrième jour, quand Appenzzell se « réveilla, le village avait été abandonné. Les cases étaient vides. Toute la population du village, les hommes, les femmes, les enfants, les chiens, et même les vieillards qui d’ordinaire ne bougeaient pas de leurs nattes, était partie, emportant leurs maigres provisions d’ignames, leurs trois chèvres, leurs sinuya et leurs pekee.

Appenzzell mit plus de deux mois à les retrouver. Cette fois-ci leurs cases avaient été hâtivement construites au bord d’un marigot infesté de moustiques. Pas plus que la première fois, les Kubus ne lui parlèrent ni ne répondirent à ses avances ; un jour, voyant deux hommes qui essayaient de soulever un gros tronc d’arbre que la foudre avait abattu, il s’approcha pour leur prêter main forte ; mais à peine eut-il posé la main sur l’arbre que les deux hommes le laissèrent retomber et s’éloignèrent. Le lendemain matin, à nouveau, le village était abandonné.

Pendant presque cinq ans, Appenzzell s’obstina à les poursuivre. À peine avait-il réussi à retrouver leurs traces qu’ils s’enfuyaient à nouveau, s’enfonçant dans des régions de plus en plus inhabitables pour reconstruire des villages de plus en plus précaires. Pendant longtemps Appenzzell s’interrogea sur la fonction de ces comportements migratoires. 

« Les Kubus n’étaient pas nomades et ne pratiquant pas de cultures sur brûlis, ils n’avaient aucune raison de se déplacer si souvent ; ce n’était pas davantage pour des questions de chasse ou de cueillette. S’agissait-il d’un rite religieux, d’une épreuve d’initiation, d’un comportement magique lié à la naissance ou à la mort ? Rien ne permettait d’affirmer quoi que ce soit de ce genre ; les rites kubus, s’ils existaient, étaient d’une discrétion impénétrable et rien, apparemment, ne reliait entre eux ces départs qui, à chaque fois, semblaient pour Appenzzell tout à fait imprévisibles.

La vérité cependant, l’évidente et cruelle vérité, se fit enfin jour. Elle se trouve admirablement résumée dans la fin de la lettre qu’Appenzzell envoya de Rangoon à sa mère environ cinq mois après son départ :

« Quelque irritants que soient les déboires auxquels s’expose celui qui se voue corps et âme à la profession d’ethnographe afin de prendre par ce moyen une vue concrète de la nature profonde de l’Homme — soit, en d’autres termes, une vue du minimum social qui définit la condition humaine à travers ce que les cultures diverses peuvent présenter d’hétéroclite — et bien qu’il ne puisse aspirer à rien de plus que mettre au jour des vérités relatives (l’atteinte d’une vérité dernière étant un espoir illusoire), la pire des difficultés que j’ai dû affronter n’était pas du tout de cet ordre : 

j’avais voulu aller jusqu’à l’extrême pointe de la sauvagerie ; n’étais-je pas comblé, chez ces gracieux Indigènes que nul n’avait vus avant moi, que personne, peut-être, ne verrait plus après ? Au terme d’une exaltante recherche, je tenais mes sauvages, et je ne demandais qu’à être l’un d’eux, à partager leurs jours, leurs peines, leurs rites ! 

Hélas, eux ne voulaient pas de moi, eux n’étaient pas prêts du tout à m’enseigner leurs coutumes et leurs croyances ! Ils n’avaient que faire des présents que je déposais à côté d’eux, que faire de l’aide que je croyais pouvoir leur apporter ! 

C’était à cause de moi qu’ils abandonnaient leurs villages et c’était seulement pour me décourager moi, pour me persuader qu’il était inutile que je m’acharne, qu’ils choisissaient des terrains chaque fois plus hostiles, s’imposant des conditions de vie de plus en plus terribles pour bien me montrer qu’ils préféraient affronter les tigres et les volcans, les marécages, les brouillards suffocants, les éléphants, les araignées mortelles, plutôt que les hommes ! Je crois connaître assez la souffrance physique. Mais c’est le pire de tout, de sentir son âme mourir… »

" LA VIE MODE D’EMPLOI " par Georges Perec


Au départ, l’art du puzzle semble un art bref, un art mince, tout entier contenu dans un maigre enseignement de la Gestalttheorie : l’objet visé — qu’il s’agisse d’un acte perceptif, d’un apprentissage, d’un système physiologique ou, dans le cas qui nous occupe, d’un puzzle de bois — n’est pas une somme d’éléments qu’il faudrait d’abord isoler et analyser, mais un ensemble, c’est-à-dire une forme, une structure : 

l’élément ne préexiste pas à l’ensemble, il n’est ni plus immédiat ni plus ancien, ce ne sont pas les éléments qui déterminent l’ensemble, mais l’ensemble qui détermine les éléments : la connaissance du tout et de ses lois, de l’ensemble et de sa structure, ne saurait être déduite de la connaissance séparée des parties qui le composent :

 cela veut dire qu’on peut regarder une pièce d’un puzzle pendant trois jours et croire tout savoir de sa configuration et de sa couleur sans avoir le moins du monde avancé : seule compte la possibilité de relier cette pièce à d’autres pièces, et en ce sens il y a quelque chose de commun entre l’art du puzzle et l’art du go ; seules les pièces rassemblées prendront un caractère lisible, prendront un sens : 

considérée isolément une pièce d’un « puzzle ne veut rien dire ; elle est seulement question impossible, défi opaque ; mais à peine a-t-on réussi, au terme de plusieurs minutes d’essais et d’erreurs, ou en une demi-seconde prodigieusement inspirée, à la connecter à l’une de ses voisines, que la pièce disparaît, cesse d’exister en tant que pièce : l’intense difficulté qui a précédé ce rapprochement, et que le mot puzzle — énigme — désigne si bien en anglais, non seulement n’a plus de raison d’être, mais semble n’en avoir jamais eu, tant elle est devenue évidence : 

les deux pièces miraculeusement réunies n’en font plus qu’une, à son tour source d’erreur, d’hésitation, de désarroi et d’attente. L’art du puzzle commence avec les puzzles de bois découpés à la main lorsque celui qui les fabrique entreprend de se poser toutes les questions que le joueur devra résoudre lorsque, au lieu de laisser le hasard brouiller les pistes, il entend lui substituer la ruse, le piège, l’illusion : 

d’une façon préméditée, tous les éléments figurant sur l’image à reconstruire — tel fauteuil de brocart d’or, tel chapeau noir à trois cornes garni d’une plume noire un peu délabrée, telle livrée jonquille toute couverte de galons d’argent — serviront de départ à une information trompeuse : l’espace organisé, cohérent, structuré, signifiant, du tableau sera découpé non seulement en éléments inertes, amorphes, pauvres de signification et d’information, mais en éléments falsifiés, porteurs d’informations fausses : 

deux fragments de corniches s’emboîtant exactement alors qu’ils appartiennent en fait à deux portions très éloignées du plafond, la boucle de la ceinture d’un uniforme qui se révèle in extremis être une pièce de métal retenant une torchère, plusieurs pièces découpées de façon presque identique appartenant, les unes à un oranger nain posé sur une cheminée, les autres à son reflet à peine terni dans un miroir, sont des exemples classiques des embûches rencontrées par les amateurs.

On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire : chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui ; chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre. (…)

CHAPITRE I

Dans l’escalier, 1


Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où les gens se croisent presque sans se voir, où la vie de l’immeuble se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, ces bribes, ces débris, ces esquisses, ces amorces, ces incidents ou accidents qui se déroulent dans ce que l’on appelle les « parties communes », 

ces petits bruits feutrés que le tapis de laine rouge passé étouffe, ces embryons de vie communautaire qui s’arrêtent toujours aux paliers. Les habitants d’un même immeuble vivent à quelques centimètres les uns des autres, une simple cloison les sépare, ils se partagent les mêmes espaces répétés le long des étages, ils font les mêmes gestes en même temps, ouvrir le robinet, tirer la chasse d’eau, allumer la lumière, mettre la table, quelques dizaines d’existences simultanées qui se répètent d’étage en étage, et d’immeuble en immeuble, et de rue en rue.  

Ils se barricadent dans leurs parties privatives — puisque c’est comme ça que ça s’appelle — et ils aimeraient bien que rien n’en sorte, mais si peu qu’ils en laissent sortir, le chien en laisse, l’enfant qui va au pain, le reconduit ou l’éconduit, c’est par l’escalier que ça sort. Car tout ce qui se passe passe par l’escalier, tout ce qui arrive arrive par l’escalier, les lettres, les faire-part, les meubles que les déménageurs apportent ou emportent, le médecin appelé en urgence, le voyageur qui revient d’un long voyage. 

C’est à cause de cela que l’escalier reste un lieu anonyme, froid, presque hostile. Dans les anciennes maisons, il y avait encore des marches de pierre, des rampes en fer forgé, des sculptures, des torchères, une banquette parfois pour permettre aux gens âgés de se reposer entre deux étages. 

Dans les immeubles modernes, il y a des ascenseurs aux parois couvertes de graffiti qui se voudraient obscènes et des escaliers dits « de secours », en béton brut, sales et sonores. Dans cet immeuble-ci, où il y a un vieil ascenseur presque toujours en panne, l’escalier est un lieu vétuste, d’une propreté douteuse, qui d’étage en étage se dégrade selon les conventions de la respectabilité bourgeoise : deux épaisseurs de tapis jusqu’au troisième, une seule ensuite, et plus du tout pour les deux étages de combles.

Oui, ça commencera ici : entre le troisième et le quatrième étage, 11 rue Simon-Crubellier. Une femme d’une quarantaine d’années est en train de monter l’escalier, elle est vêtue d’un long imperméable de skaï et porte sur la tête une sorte de bonnet de feutre, en forme de pain de sucre, un peu l’idée que l’on se fait d’un chapeau de lutin, et qui est divisé en carreaux rouges et gris. 

Un grand fourre-tout de toile bise, un de ces sacs que l’on appelle vulgairement un baise-en-ville, pend à son épaule droite. Un petit mouchoir de batiste est noué autour d’un des anneaux de métal chromé rattachant le sac à sa bretelle. Trois motifs imprimés comme au pochoir se répètent régulièrement sur toute la surface du sac : une grosse horloge à balancier, un pain de campagne coupé en son milieu, et une sorte de récipient en cuivre sans anses.

La femme regarde un plan qu’elle tient dans la main gauche. C’est une simple feuille de papier dont les cassures encore visibles attestent qu’elle fut pliée en quatre, et qui est fixée au moyen d’un trombone sur un épais volume multigraphié : le règlement de copropriété concernant l’appartement que cette femme va visiter.

Sur la feuille ont été en fait esquissés non pas un, mais trois plans : le premier, en haut et à droite, permet de localiser l’immeuble, à peu près au milieu de la rue Simon-Crubellier qui partage obliquement le quadrilatère que forment entre elles, dans le quartier de la Plaine Monceau, XVIIe arrondissement, les rues Médéric, Jadin, de Chazelles et Léon-Jost ; le second, en haut et à gauche, est un plan en coupe de l’immeuble indiquant schématiquement la disposition des appartements, précisant le nom de quelques occupants : 

Madame Nochère, concierge ; Madame de Beaumont, deuxième droite ; Bartlebooth, troisième gauche ; Rémi Rorschash, producteur de télévision, quatrième gauche ; Docteur Dinteville, sixième gauche, ainsi que l’appartement vacant, au sixième droite, qu’occupa jusqu’à sa mort Gaspard Winckler, artisan ; le troisième plan, sur la moitié inférieure de la feuille, est celui de l’appartement de Winckler : trois pièces en façade sur la rue, une cuisine et un cabinet de toilette donnant sur la cour, un débarras sans fenêtre. (…)

La femme qui monte les escaliers n’est pas la directrice de l’agence, mais son adjointe ; elle ne s’occupe pas des questions commerciales, ni des relations avec les clients, mais seulement des problèmes techniques. Du point de vue immobilier, l’affaire est saine, le quartier valable, la façade en pierres de taille, l’escalier est correct malgré la vétusté de l’ascenseur, et la femme vient maintenant inspecter avec davantage de soin l’état des lieux, dresser un plan plus précis des locaux avec, par exemple, des traits plus épais pour distinguer les murs des cloisons et des demi-cercles fléchés pour indiquer dans quel sens s’ouvrent les portes, et prévoir les travaux, préparer un premier devis chiffré de la remise à neuf :

 la cloison séparant le cabinet de toilette du débarras sera abattue, permettant l’aménagement d’une salle d’eau avec baignoire sabot et w.—c. ; le carrelage de la cuisine sera remplacé ; une chaudière murale à gaz de ville, mixte (chauffage central, eau chaude) prendra la place de la vieille chaudière à charbon ; le parquet à bâtons rompus des trois pièces sera déposé et remplacé par une chape de ciment que viendront recouvrir une thibaude et une moquette.  

 De ces trois petites chambres dans lesquelles pendant presque quarante ans a vécu et travaillé Gaspard Winckler, il ne reste plus grand-chose. Ses quelques meubles, son petit établi, sa scie sauteuse, ses minuscules limes sont partis. Il n’y a plus sur le mur de la chambre, en face de son lit, à côté de la fenêtre, ce tableau carré qu’il aimait tant : 

il représentait une antichambre dans laquelle se tenaient trois hommes. Deux étaient debout, en redingote, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur leur crâne. Le troisième, vêtu de noir lui aussi, était assis près de la porte dans l’attitude d’un monsieur qui attend quelqu’un et s’occupait à enfiler des gants neufs dont les doigts se moulaient sur les siens.


La femme monte les escaliers. Bientôt, le vieil appartement deviendra un coquet logement, double liv. + ch., cft., vue, calme. Gaspard Winckler est mort, mais la longue vengeance qu’il a si patiemment, si minutieusement ourdie, n’a pas encore fini de s’assouvir.  

Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.