lundi 11 décembre 2017

“Le crime phénomène normal” par Émile DURKHEIM (1894)


Le crime est normal, parce qu'une société qui en serait exempte est tout à fait impossible ; telle est la première évidence paradoxale que fait surgir la réflexion sociologique. 



Si, du moins, à mesure que les sociétés passent des types inférieurs aux plus élevés, le taux de la criminalité, c'est-à-dire le rapport entre le chiffre annuel des crimes et celui de la population, tendait à baisser, on pourrait croire que, tout en restant un phénomène normal, le crime, cependant, tend à perdre ce caractère. Mais nous n'avons aucune raison qui nous permette de croire à la réalité de cette régression. Bien des faits sembleraient plutôt démontrer l'existence d'un mouvement en sens inverse. Depuis le commencement du siècle, la statistique nous fournit le moyen de suivre la marche de la criminalité ; or, elle a partout augmenté. En France, l'augmentation est près de 300%. Il n'est donc pas de phénomène qui présente de la manière la plus irrécusée tous les symptômes de la normalité, puisqu'il apparaît comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective. 

Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais, au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. Il n'est pas douteux, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle- ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer conformément aux règles précédentes . 

Nous voilà en présence d'une conclusion, en apparence assez paradoxale. Car il ne faut pas s'y méprendre. Classer le crime parmi les phénomènes de sociologie normale, ce n'est pas seulement dire qu'il est un phénomène inévitable quoique regrettable, dû à l'incorrigible méchanceté des hommes ; c'est affirmer qu'il est un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine. Ce résultat est, au premier abord, assez surprenant pour qu'il nous ait nous-même dé- concerté et pendant longtemps. Cependant, une fois que l'on a dominé cette première impression de surprise, il n'est pas difficile de trouver les raisons qui expliquent cette normalité, et, du même coup, la confirment. (…)

Ainsi donc, puisqu'il ne peut pas y avoir de société où les individus ne divergent plus ou moins du type collectif, il est inévitable aussi que, parmi ces divergences, il y en ait qui présentent un caractère criminel. Car ce qui leur confère ce caractère, ce n'est pas leur importance intrinsèque, mais celle que leur prête la conscience commune. Si donc celle-ci est plus forte, si elle a assez d'autorité pour rendre ces divergences très faibles en valeur absolue, elle sera aussi plus sensible, plus exigeante, et, réagissant contre de moindres écarts avec l'énergie qu'elle ne déploie ailleurs que contre des dissidences plus considérables, elle leur attribue la même gravité, c'est-à-dire qu'elle les marquera comme criminels. 

Le crime est donc nécessaire : il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit. 

En effet, il n'est plus possible aujourd'hui de contester que non seulement le droit et la morale varient d'un type social à l'autre, mais encore qu'ils changent pour un même type si les conditions de l'existence collective se modifient. Mais, pour que ces transformations soient possibles, il faut que les sentiments collectifs qui sont à la base de la morale ne soient pas réfractaires au changement, par conséquent, n'aient qu'une énergie modérée. S'ils étaient trop forts, ils ne seraient plus plastiques. Tout arrangement, en effet, est un obstacle au réarrangement, et cela d'autant plus que l'arrangement primitif est plus solide. Plus une structure est fortement accusée, plus elle oppose de résistance à toute modification et il en est des arrangements fonctionnels comme des arrangements anatomiques. 

Or, s'il n'y avait pas de crimes, cette condition ne serait pas remplie ; car une telle hypothèse suppose que les sentiments collectifs seraient parvenus à un degré d'intensité sans exemple dans l'histoire. Rien n'est bon indéfiniment et sans mesure. Il faut que l'autorité dont jouit la conscience morale ne soit pas excessive ; autrement, nul n'oserait y porter la main et elle se figerait trop facilement sous une forme immuable. Pour qu'elle puisse évoluer, il faut que l'originalité puisse se faire jour ; or pour que celle de l'idéaliste qui rêve de dépasser son siècle puisse se manifester, il faut que celle du criminel, qui est au-dessous de son temps, soit possible. L'une ne va pas sans l'autre. 

Ce n'est pas tout. Outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à prédéterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera ! 

D'après le droit athénien, Socrate était un criminel et sa condamnation n'avait rien que de juste. Cependant son crime, à savoir l'indépendance de sa pensée, était utile à préparer une morale et une foi nouvelles dont les Athéniens avaient alors besoin parce que les traditions dont ils avaient vécu jusqu'alors n'étaient plus en harmonie avec leurs conditions d'existence. Or le cas de Socrate n'est pas isolé ; il se reproduit périodiquement dans l'histoire. La liberté de penser dont nous jouissons actuellement n'aurait jamais pu être proclamée si les règles qui la prohibaient n'avaient été violées avant d'être solennellement abrogées. Cependant, à ce moment, cette violation était un crime, dans la généralité des consciences. Et néanmoins ce crime était utile puisqu'il préludait à des transformations qui, de jour en jour, devenaient plus nécessaires. La libre philosophie a eu pour précurseurs les hérétiques de toute sorte que le bras séculier a justement frappés pendant tout le cours du Moyen Âge et jusqu'à la veille des temps contemporains. 

De ce point de vue, les faits fondamentaux de la criminologie se présentent à nous sous un aspect entièrement nouveau. Contrairement aux idées courantes, le criminel n'apparaît plus comme un être radicalement insociable, comme une sorte d'élément parasite, de corps étranger et inassimilable, introduit au sein de la société ; c'est un agent régulier de la vie sociale. Le crime, de son côté, ne doit plus être conçu comme un mal qui ne saurait être contenu dans de trop étroites limites ; mais, bien loin qu'il y ait lieu de se féliciter quand il lui arrive de descendre trop sensiblement au-dessous du niveau ordinaire, on peut être certain que ce progrès apparent est à la fois contemporain et solidaire de quelque perturbation sociale. 





samedi 2 décembre 2017

" Les Rêveries du promeneur solitaire" par Jean-Jacques Rousseau ( 1776 )

« J’ai passé soixante et dix ans sur la terre, et j’en ai vécu sept. »

 Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi ; car tout le reste de ma vie, faible et sans résistance, j’ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui, que presque passif dans une vie aussi orageuse j’aurais peine à démêler ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n’a cessé de s’appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire ; je fus ce que je voulais être, et par l’emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu’elle a gardée toujours.

Aujourd’hui jour de Pâques fleuries il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de Warens. Elle avait vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle. Je n’en avais pas encore dix-sept et mon tempérament naissant, mais que j’ignorais encore, donnait une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie. S’il n’était pas étonnant qu’elle conçut de la bienveillance pour un jeune homme vif, mais doux et modeste, d’une figure assez agréable, il l’était encore moins qu’une femme charmante, pleine d’esprit et de grâce, m’inspirât avec la reconnaissance des sentiments plus tendres que je n’en distinguais pas. 

Mais ce qui est moins ordinaire est que ce premier moment décida de moi pour toute ma vie, et produisit par un enchaînement inévitable le destin du reste de mes jours. Mon âme dont mes organes n’avaient pas développé les plus précieuses facultés n’avait encore aucune forme déterminée. Elle attendait dans une sorte d’impatience le moment qui devait la lui donner, et ce moment accéléré par cette rencontre ne vint pourtant pas sitôt, et dans la simplicité de mœurs que l’éducation m’avait donnée je vis longtemps prolonger pour moi cet état délicieux mais rapide où l’amour et l’innocence habitent le même cœur. Elle m’avait éloigné. Tout me rappelait à elle, il y fallut revenir. Ce retour fixa ma destinée et longtemps encore avant de la posséder je ne vivais plus qu’en elle et pour elle.

 Ah ! si j’avais suffi à son cœur comme elle suffisait au mien ! Quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble ! Nous en avons passé de tels mais qu’ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis ! Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire à peu près comme ce préfet du prétoire qui disgracié sous Vespasien s’en alla finir paisiblement ses jours à la campagne : « J’ai passé soixante et dix ans sur la terre, et j’en ai vécu sept. »

 Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi ; car tout le reste de ma vie, faible et sans résistance, j’ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui, que presque passif dans une vie aussi orageuse j’aurais peine à démêler ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n’a cessé de s’appesantir sur moi. Mais durant ce petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire ; je fus ce que je voulais être, et par l’emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu’elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent, le calme et la paix les raniment et les exaltent. 

J’ai besoin de me recueillir pour aimer. J’engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siècle de vie et d’un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d’affreux. J’avais besoin d’une amie selon mon cœur, je la possédais. J’avais désiré la campagne, je l’avais obtenue; je ne pouvais souffrir l’assujettissement, j’étais parfaitement libre, et mieux que libre, car assujetti par mes seuls attachements, je ne faisais que ce que je voulais faire. Tout mon temps était rempli par des soins affectueux ou par des occupations champêtres. 

Je ne désirais rien que la continuation d’un état si doux. Ma seule peine était la crainte qu’il ne durât pas longtemps, et cette crainte née de la gêne de notre situation n’était pas sans fondement. Dès lors je songeai à me donner en même temps des diversions sur cette inquiétude et des ressources pour en prévenir l’effet. Je pensai qu’une provision de talents était la plus sûre ressource contre la misère, et je résolus d’employer mes loisirs à me mettre en état, s’il était possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes l’assistance que j’en avais reçue. 

mardi 28 novembre 2017

" Révolutions " par Aldous Huxley (1929)



« La colossale expansion matérielle de ces dernières années a pour destin, selon toute probabilité, d’être un phénomène temporaire et transitoire. Nous sommes riches parce que nous vivons sur notre capital. Le charbon, le pétrole, les phosphates que nous utilisons de façon si intensive ne seront jamais remplacés. Lorsque les réserves seront épuisées, les hommes devront faire sans… Cela sera ressenti comme une catastrophe sans pareille. »

« Le progrès : comment les accomplissements de la civilisation vont ruiner le monde entier »  Vanity Fair ( 1928 )

« Le prolétariat ». C’est Karl Marx qui a enrichi le charabia mort et infâme des politiciens, des journalistes et des gens sérieux (charabia qui, dans certains cercles, est superbement qualifié de « langage de l’idéologie moderne ») avec ce mot. « Le prolétariat ». Pour Marx, ces cinq syllabes désignaient quelque chose d’extrêmement déplaisant, quelque chose de déshonorant pour l’humanité dans son ensemble, et pour la bourgeoisie en particulier. En les prononçant, il faisait référence à la vie dans les villes industrielles britanniques de la première moitié du 19ème siècle. 

Il pensait aux enfants travaillant 216 heures par mois pour un shilling. Aux femmes que l’on utilisait — en lieu et place du cheval, plus coûteux — dans les mines, afin de pousser les chariots de charbon. Aux hommes accomplissant à l’infini des tâches à la chaîne dans des environnements ignobles, dégradants et malsains, afin de gagner suffisamment pour que leurs familles ne meurent pas de faim. Il pensait à toutes les choses iniques qui avaient été faites au nom du Progrès et de la Prospérité Nationale. À toutes les atrocités que tous les bons chrétiens, hommes et femmes, avaient complaisamment acceptées, et auxquelles ils avaient participé personnellement, parce qu’elles étaient jugées inévitables, autant qu’un lever ou qu’un coucher de soleil, parce qu’elles se déroulaient supposément en accordance avec les lois positivement divines et immuables de l’Économie Politique.


Les esclaves salariés du début et du milieu du 19ème siècle étaient bien plus maltraités que les esclaves captifs de l’antiquité et des temps modernes. Fort logiquement ; un esclave captif était un bien précieux, et personne ne détruit sans raison un bien précieux. Ce n’est qu’à partir du moment où la conquête rendit les esclaves extrêmement nombreux et bon marché que les classes de propriétaires s’autorisèrent à user de leurs ressources humaines de manière extravagante. Ainsi les Espagnols décimèrent toute la population aborigène des Antilles en quelques générations. L’espérance de vie d’un esclave indien dans une mine était d’environ un an. Après l’avoir travaillé à mort, le propriétaire de la mine achetait simplement un nouvel esclave, pour trois fois rien. Les esclaves étaient un produit naturel du sol que les Espagnols se sentaient libres de gaspiller et d’épuiser, tout comme les Américains se sentent aujourd’hui libres de gaspiller et d’épuiser le pétrole. 

l’approvisionnement en esclaves était limité, les propriétaires faisaient plus attention à leurs possessions. L’esclave était alors traité avec au moins autant de soin qu’une mule ou un âne. Les industriels du 19ème siècle étaient comme des conquérants se retrouvant soudainement avec des quantités énormes d’esclaves à utiliser. La machinerie avait augmenté la production, des terres plus ou moins vierges fournissaient une nourriture abondante et bon marché, tandis que des nitrates importés augmentaient le rendement. Tout était en place pour que la population augmente, et lorsque tout est en place pour que la population augmente, elle le fait, rapidement, au début, puis, lorsqu’une certaine densité est atteinte, sa croissance ralenti. 

Les industriels du siècle passé vivaient à l’époque d’une augmentation fulgurante de la population. L’approvisionnement en esclaves était infini. Ils pouvaient donc se permettre d’être extravagants et, tout en anesthésiant leur conscience à l’aide de la pensée rassurante qui voulait que tout cela fût en accord avec les lois d’airain qui étaient si populaires dans les cercles scientifiques de l’époque, et à l’aide de la croyance chrétienne qui leur promettait que leurs esclaves salariés recevraient compensation dans un Monde Meilleur, ils l’étaient ! Impitoyablement ! Les esclaves salariés étaient diligemment travaillés à mort ; mais il y en avait toujours de nouveaux pour prendre leur place, qui imploraient loyalement les capitalistes de les travailler à mort eux aussi. (...)

Plus le degré de développement industriel et de civilisation matérielle (qui diffère, d’ailleurs, de la civilisation tout court) s’élève, plus la transformation du prolétariat progresse. Dans les pays les plus industrialisés, le prolétariat n’est plus une abjection ; il est prospère, son mode de vie se rapproche de celui de la bourgeoisie. Il n’est plus victime et, dans certains endroits, il devient même oppresseur.

Les origines de ce changement sont diverses et nombreuses. Dans les méandres de l’âme humaine se trouve ce que l’on articule comme une soif de justice. Il s’agit d’un sentiment obscur de la nécessité d’un équilibre dans les affaires de la vie ; nous le concevons comme une passion pour l’équité, une faim de justesse. Un déséquilibre évident, dans le monde, indigne cette pulsion pour l’équité, en nous, graduellement et cumulativement, jusqu’à nous pousser à réagir, souvent de manière extravagante, contre les forces qui génèrent ce déséquilibre. Tout comme les dirigeants aristocratiques de la France du 18ème siècle étaient poussés, par cette soif d’équité, à prêcher l’humanitarisme et l’égalité, à renoncer à leurs privilèges héréditaires et à céder sans combattre aux exigences des révolutionnaires, ainsi les dirigeants industriels bourgeois du 19ème siècle passèrent des lois pour limiter leur propre cupidité, redistribuèrent une part croissante de leur pouvoir au prolétariat qu’ils avaient si scandaleusement opprimé et même, dans certains cas, prirent un plaisir masochiste à se sacrifier eux-mêmes en s’offrant à leurs victimes, en servant leurs serviteurs et en étant humiliés par les opprimés. (...)

L’objectif du capitalisme moderne est d’apprendre au prolétariat à être gaspilleur, d’organiser et de faciliter son extravagance, tout en rendant possible cette extravagance à l’aide de bons salaires permettant une bonne productivité. Le prolétariat nouvellement enrichi est encouragé à dépenser ce qu’il gagne et même à hypothéquer ses futurs salaires dans l’achat d’objets que les publicitaires présentent persuasivement comme des nécessités, ou tout au moins comme des luxes indispensables. L’argent circule et la prospérité de l’État industriel moderne est assurée — du moins, jusqu’à ce que les ressources planétaires ainsi dilapidées commencent à se raréfier. Cependant, cette éventualité demeure toujours distante — du point de vue de la vie individuelle, pas de celui de l’histoire et encore moins de celui de la géologie. (...)

Les maçons gagnent plus que beaucoup de médecins, de dessinateurs, de chimistes, de professeurs et ainsi de suite. Cela est en partie dû au fait que les travailleurs manuels sont plus nombreux et mieux organisés que les travailleurs intellectuels, et qu’ils sont ainsi plus en mesure de négocier avec les capitalistes ; et en partie dû à l’engorgement des professions à cause d’un système éducatif qui produit plus de travailleurs intellectuels qu’il n’y a de postes à pourvoir — ou qu’il n’y a de cerveaux aptes au travail !) (...)

Le véritable problème du présent système social et industriel n’est pas qu’il rende certaines personnes bien plus riches que d’autres mais qu’il rende fondamentalement la vie insupportable pour tout le monde. Maintenant que non seulement le travail mais aussi les loisirs ont été complètement mécanisés ; qu’à chaque innovation de l’organisation sociale, l’individu se voit davantage déshumanisé et réduit à une simple fonction sociale ; que des divertissements prêts à l’emploi qui évacuent l’esprit créatif diffusent un ennui de plus en plus intense à travers une sphère de plus en plus étendue — l’existence est devenue insignifiante et intolérable. Cependant, les masses de l’humanité matériellement civilisée ne le réalisent pas encore.

 Actuellement, seuls les plus intelligents s’en rendent comptent. Une telle réalisation pousse ceux dont l’intelligence n’est accompagnée d’aucun talent, d’aucune pulsion créatrice, vers une haine immense, un besoin de détruire. Ce type de personne a été admirablement et effroyablement décrit par André Malraux dans son roman Les Conquérants, que je recommande à tous les sociologues.
Nous ne sommes plus très loin du temps où toute la population, et non plus seulement quelques individus particulièrement intelligents, réalisera consciemment l’invivabilité de la société actuelle. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Consultez M. Malraux. La révolution qui s’ensuivra ne sera pas communiste — il n’y aura aucun besoin d’une telle révolution, comme je l’ai expliqué, en outre personne ne croira en une amélioration de l’humanité ou en quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. 

Il s’agira d’une révolution nihiliste. La destruction pour la destruction. La haine, la haine universelle, et donc une démolition sans but, complète et minutieuse de tout ce qui existe. Et l’augmentation des salaires, en accélérant l’expansion de la mécanisation universelle (la machinerie est coûteuse), ne fera qu’accélérer l’avènement de cette grande orgie de nihilisme universel. Plus nous nous enrichissons, plus nous nous civilisons matériellement, plus cela adviendra vite. Tout ce que l’on peut espérer, c’est que cela n’arrive pas de notre vivant.

" Révolutions " Vanity Fair ( 1929 )

mardi 14 novembre 2017

" Moi, Jean Gabin " par Goliarda Sapienza ( 2012 )


Moi, qui ai appris de Jean Gabin à aimer les femmes, je me trouve maintenant avec la photographie de Margaret Thatcher devant moi – dans le journal, bien entendu, qu’en bonne citoyenne d’après la Révolution française j’achète tous les matins – et je commence à penser que quelque chose est allé de travers durant ces trente dernières années de démocratie.




Jean Gabin ignorait tout cela, les dames de fer, les femmes policiers, les soldâtes et les culturistes. Ses yeux bleus – ceux de Jean, bien sûr – rêvaient d’une femme qui serait comme un fleuve, un grand fleuve languide et vertigineux s’en allant nourrir la mer de ses eaux limpides. Voilà ce que j’ai appris de lui, et pour moi la femme a toujours été la mer. Entendons-nous, pas une mer dans un élégant cadre doré pour fanatiques du paysage, mais la mer secrète de la vie : aventure magnifique ou désespérée, cercueil et berceau, sibylle muette et sûre réponse, espace immense où mesurer notre courage d’individualistes endurcis, à nous, voleurs du riche et bienfaiteurs du pauvre, d’accord sur une phrase brève et précise : « Toujours en-dehors de tous les pouvoirs établis » ; seuls, mais avec l’orgueil de connaître la rectitude propre aux outsiders.

Seule, déambulant d’un pas court et énergique éclatant de courage altier, j’adaptais mes petits pieds à la démarche pleine d’autosuffisance virile de Jean Gabin, en fixant les yeux ténébreux de ma casbah de lave et la métamorphosant instantanément en l’enchevêtrement, d’une resplendissante clarté, de sa casbah à Lui, l’œil attentif au mouchard qui toujours, parmi tant de visages sûrs et souriants, pouvait se cacher ou surgir à chaque recoin plus sombre, à chaque basso  un peu plus ouvert que les autres.

Mais l’attention permanente au danger, devenue désormais pour moi (depuis que j’allais au Cinéma Mirone) une seconde nature, ne m’empêcha jamais de rêver à la femme de ma vie, qu’un jour je rencontrerais dans des circonstances pleines de magie : elle, fragile, réservée, muette et mystérieuse, peut-être un peu ambiguë, bien sûr, mais pure, fondamentalement pure et transcendante, poursuivie par une brute qui l’embobinerait avec des mirages de vies luxueuses, de villes étincelantes, de colliers et de bracelets de perles, ou qui lui ferait un chantage implacable pour quelque faute ancienne commise par son père ou sa mère, ou son frère ; innocente, mais née pour expier. Cela seulement parce que la nature-destin l’avait créée trop belle, trop sensible et parfaite pour la canaille commune qui, envieuse, voulait la posséder et la détruire.

Ce devait être ça, et satisfaite de ma découverte j’accélérais le pas en me mettant à siffler doucement. Arrêtons avec le destin, le diable, les madones ! Voilà la faute de mon aimée : être trop belle, pure, et en conséquence un appel involontaire à la mocheté et à la cruauté minable de la masse. Il suffisait de détacher les yeux de l’écran où, blanche et ouatée, dans le halo de lumière du regard de Jean, elle s’efforçait de ne pas pleurer et de ne pas dire le nom de son tortionnaire (sachant le pouvoir de celui-ci, désirant que Jean ne coure pas de risques pour la défendre) ; il suffisait de détacher le regard, disais-je, de ces yeux tristes à peine voilés de larmes retenues et d’observer le parterre pour comprendre que tous ces laiderons, mâles et femelles, cachaient sous leur fausse admiration la haine pour la perfection de ce visage qui les humiliait.

mercredi 8 novembre 2017

" Temps réel " par Serge Quadruppani ( 2010 )




Dans le jargon cybercapitaliste qui envahit le langage, « en temps réel » signifie « sans délai » : ainsi, par une de ces inversion auxquelles nous ont habitué les idéologies de la domination, le temps ne deviendrait réel qu’en échappant à la durée ! 









On devine ce que ça cache : le fantasme d’une humanité libérée de l’écoulement irréversible, de la mort et de l’histoire, entrée dans l’éternité de la marchandise se contemplant et se clonant elle-même à l’infini. C’est contre la fantasmagorie de ce temps sans temps, contre la dictature de l’instant dénommé « actualité », qu’il faut encore écrire. On aura compris qu’en appeler aux ressources de l’écriture dans une époque iconolâtre constitue en soi une prise de position. « En définitive, toute économie se ramène à une économie de temps » (Marx) : depuis qu’existent l’écriture et la marchandise, sœurs ennemies aux rapports ambigus, la première n’a cessé de servir d’appui pour résister à l’impérialisme de la seconde. 

L’écriture impose de se lier : et tant pis pour les tenants de la liberté moderne, celle des particules élémentaires enfermées dans l’accélérateur du marché. Se lier au temps : le temps d’écrire et de lire, le temps d’apprentissage de cette activité qui prend toute une vie- soit beaucoup plus longtemps que l’acquisition de l’alphabet auquel la majorité des populations sont réduites, y compris dans les sociétés modernes. Se lier à l’histoire, qui a produit la chose écrite et qui affleure sous les signes et les mots. Se lier à la création, irréductible au quantitatif. Se lier, se liguer. 

Contre l’Economie, ce monstre étrange produit par l’homme et qu’on nous présente aujourd’hui comme une seconde Nature, aux lois plus naturelles que celles de la nature, et qu’il faudrait respecter aux dépens même de la nature. Contre la colonisation des imaginaires par la civilisation des télésurveillés heureux de l’être, des petits myckeys qui tripotent nos enfants et des grandes oreilles qui nous écoutent gémir, de l’impuissance narcissique et des passions programmées en parts de marché, de la domination au plus près de l’ADN et de la marchandisation des gênes, des guerres racistes transformées en jeux vidéos et des exactions barbares acceptées au nom de la peur de la barbarie - de l’Afrique des Lacs à la Tchétchénie en passant par l’Irak et la Palestine. 

Se liguer pour une écriture au plus près du réel : qui sait voir dans un cadre moyen français et meurtrier en train de tourner sur le périphérique « un homme de son temps et de son espace » (J.-P. Manchette), dans la dérive économique des continents, ce qui rapproche un prolétaire nord-américain d’immigrés haïtiens (Russel Banks), dans le criminel en série et le politicien corrompu, deux emblèmes jumeaux du rêve américain (Ellroy), dans l’anéantissement des indios, le meurtre fondateur de l’Amérique latine (Sepulveda), dans la guerre millénaire contre les femmes et la biopolitique moderne les racines des épidémies et des massacres à venir (Evangelisti), dans les foules enracinées, la liberté des racines qui s’emmêlent (Rushdie)... Ecriture qui parle d’aujourd’hui mais ne se résume pas à l’information, cette soupe instantanée. 

Ecriture du réel que ne saurait emprisonner aucun réalisme, ni celui d’une littérature carte vermeil repliée sur ses académies, ni celui des jetables produits jeune, et surtout pas ce néo-réalisme socialiste qu’incarne un certain polar français politiquement correct. Dans la mesure où l’écriture échappe aux stéréotypes mentaux de la culture dominante et à la langue morte d’un quotidien dominé, elle ne relève en rien d’un jugement idéologique, si radical qu’il se prétende. A lire la liste des auteurs cités à titre d’exemple, on aura deviné notre rejet des stéréotypes jumeaux qui entraîneraient une hiérarchisation entre littérature « générale » et littérature de genre. Rien à attendre ni des tenants d’une haute culture incontaminée, qui n’a jamais existée que dans leurs fantasmes chlorotiques, ni des hérauts de la littérature « noire » s’insurgeant contre une soi-disant dictature de la « blanche », laquelle n’existe comme entité globale que dans leur pauvre poujadisme intellectuel.

 Les « genres » (polar, thriller, espionnage, SF, fantasy, érotique, fantastique, horreur, sentimental, etc.) sont la forme qu’a prise la littérature de grande consommation, dite « populaire », soumise aux impératifs de la production industrielle (rapidité d’exécution, critères d’accessibilités, calibrage du produit...). Mais les forces de la création excèdent sans cesse leur récupération commerciale et cette accumulation de contraintes, par un paradoxe commun à toute production culturelle, si elle a fabriqué à la chaîne une grande quantité de médiocrités, s’est traduite aussi par une explosion de créativités (autour du besoin de jouer avec les normes du genre, de les transgresser sans sortir du marché...). En outre, la nécessité qui est à la base même des genres (capter facilement l’attention du public) a aussi ramené au centre de la production littéraire des exigences oubliées (en France) par certaines tendances, centrées sur les recherches formelles et un temps à la mode. 

L’attrait dominant de la littérature de genre repose sur le contrat qui la lie au lecteur : en achetant tel produit, je sais déjà quelles caractéristiques il y aura dans l’emballage. Je sais aussi que son producteur n’a pas mis au centre de ses préocupations le besoin de parler de lui-même, mais celui de répondre à mon attente. Mon bonheur ira bien au-delà de celui du consommateur satisfait si le producteur a su utiliser mon attente pour la déborder et la subvertir et la porter vers d’autres horizons. Ce qui, pour les défenseurs du ghetto de la littérature de genre, fanzineux de SF ou vieux briscards du polar, revient à sombrer dans le péché d’ « intellectualisme » : hélas, ces gens-là confondent un peu trop l’intellectualisme avec l’intelligence. 

La littérature (la création en général) se transforme le plus souvent sous l’action de ses marges : la littérature expérimentale et la littérature populaire, l’une étant censée se trouver au-dessus, l’autre au-dessous de la production littéraire courante (les conceptions se jugent aussi à la pauvreté des images érotiques qu’elles engendrent !). Dans ses moments les plus heureux, l’histoire culturelle a vu ces deux bouts se rejoindre et sortir de toute échelle hiérarchique (par exemple la rencontre du surréalisme et des littératures populaires). Résister à la colonisation des imaginaires implique plus que jamais de mettre les marges au centre, en se ressaisissant des projets qui leur sont communs : 

raconter la part « noire » de l’homme, aller au plus près de ses délires, de ses peurs, de ses fantasmes, de ses folies, en se gardant de tout moralisme comme de tout cynisme ; relever le défi de tout dire de l’amour ; prophétiser ; jouer avec le réel, avec le présent, jouer comme il convient de jouer, avec sérieux, en profondeur, pour du bon. Il s’agit ici de joindre une voix à toutes celles qui s’efforcent de parler de l’époque comme elle le mérite : en espérant qu’elle ne s’en remettra pas.

http://quadruppani.samizdat.net/spip.php?rubrique2

jeudi 2 novembre 2017

" Essai sur le don " par Marcel Mauss (1923-1924)

« Les hommes de Dobu ne sont pas bons comme nous ; ils sont cruels, ils sont cannibales ; quand nous arrivons à Dobu, nous les craignons. Ils pourraient nous tuer. 

Mais voilà, je crache de la racine de gingembre, et leur esprit change. Ils déposent leurs lances et nous reçoivent bien. »




Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. 

D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent;   les personnes présentes  au contrat sont des personnes morales : clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. 

De plus, ce qu'ils échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. 

Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. 

Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales. Le type le plus pur de ces institutions nous parait être représenté par l'alliance des deux phratries dans les tribus australiennes ou nord-américaines en général, où les rites, les mariages, la succession aux biens, les liens de droit et d'intérêt, rangs militaires et sacerdotaux, tout est complémentaire et suppose la collaboration des deux moitiés de la tribu. Par exemple, les jeux sont tout particulièrement régis par elles  . Les Tlinkit et les Haïda, deux tribus du nord-ouest américain expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect ». 

Mais, dans ces deux dernières tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l'appeler pollatch, comme font d'ailleurs les auteurs américains se servant du nom chinook devenu partie du langage courant des Blancs et des Indiens de Vancouver à l'Alaska. « Potlatch » veut dire essentiellement « nourrir », « consommer » .

 Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l'assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée suivant ses confréries hiérarchiques, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et avec les clans ; et tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme et du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rangs politiques dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement 
Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, c'est le principe de la rivalité et de l'antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu'à la bataille, jusqu'à la mise à mort des chefs et nobles qui s'affrontent ainsi. On y va d'autre part jusqu'à la destruction purement somptuaire   des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu'associé (d'ordinaire grand-père, beau-père ou gendre). 
Il y a prestation totale en ce sens que c'est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu'il possède et pour tout ce qu'il fait, par l'intermédiaire de son chef  . Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l'on assiste avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan. (…)
C'est qu'ils n'avaient pas le choix. Deux groupes d'hommes qui se rencontrent ne peuvent que : ou s'écarter - et, s'ils se marquent une méfiance ou se lancent un défi, se battre - ou bien traiter. Jusqu'à des droits très proches de nous, jusqu'à des économies pas très éloignées de la nôtre, ce sont toujours des étrangers avec lesquels on « traite », même quand on est allié. Les gens de Kiriwina dans les Trobriand dirent à M. Malinowski : « Les hommes de Dobu ne sont pas bons comme nous ; ils sont cruels, ils sont cannibales ; quand nous arrivons à Dobu, nous les craignons. Ils pourraient nous tuer. Mais voilà, je crache de la racine de gingembre, et leur esprit change. Ils déposent leurs lances et nous reçoivent bien. » Rien ne traduit mieux cette instabilité entre la fête et la guerre. (…) 
Voilà donc ce que l'on trouverait au bout de ces recherches. Les sociétés ont progressé dans la mesure où elles-mêmes, leurs sous-groupes et enfin leurs individus, ont su stabiliser leurs rapports, donner, recevoir, et enfin, rendre. Pour commercer, il fallut d'abord savoir poser les lances. C'est alors qu'on a réussi à échanger les biens et les personnes, non plus seulement de clans à clans, mais de tribus à tribus et de nations à nations et - surtout - d'individus à individus. C'est seulement ensuite que les gens ont su se créer, se satisfaire mutuellement des intérêts, et enfin, les défendre sans avoir à recourir aux armes. C'est ainsi que le clan, la tribu, les peuples ont su - et c'est ainsi que demain, dans notre monde dit civilisé, les classes et les nations et aussi les individus, doivent savoir - s'opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres. C'est là un des secrets permanents de leur sagesse et de leur solidarité. 
Il n'y a pas d'autre morale, ni d'autre économie, ni d'autres pratiques sociales que celles- là. (…)
Il est inutile d'aller chercher bien loin quel est le bien et le bonheur. Il est là, dans la paix imposée, dans le travail bien rythmé, en commun et solitaire alternativement, dans la richesse amassée puis redistribuée dans le respect mutuel et la générosité réciproque que l'éducation enseigne. 
On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale tout entière ; et on voit aussi comment cette étude concrète peut mener non seulement à une science des mœurs, à une science sociale partielle, mais même à des conclusions de morale, ou plutôt - pour reprendre le vieux mot - de « civilité », de « civisme », comme on dit maintenant.
 Des études de ce genre permettent en effet d'entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l'ensemble fonde la société et constitue la vie en commun, et dont la direction consciente est l'art suprême, la Politique, au sens socratique du mot. 

mardi 24 octobre 2017

" L'Ambassade " par Chris Marker (1973 )




Le film dure vingt minutes et le spectateur suppose qu'il se passe dans une ambassade située dans une grande ville d'Amérique du Sud, après un coup d'État (probablement le Chili après le coup d'État du Général Augusto Pinochet). La caméra reste dans l'ambassade et filme la vie au jour le jour des réfugiés, de l'ambassadeur et de sa femme qui les accueillent.

Comme pour beaucoup de films de Chris Marker, c'est un film qui est à la frontière entre documentaire et fiction. La vie décrite par Chris Marker dans l'ambassade est une vie à l'abri du monde extérieur, mais qui reste en même temps un moment transitoire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Ambassade
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.