jeudi 1 novembre 2018

" Une vision non­-euclidienne de la Californie comme d’un espace froid où être au monde. " par Ursula K. Le Guin



 Ce que les blancs ont perçu comme un monde sauvage à « domestiquer », était en fait mieux connu des humains qu’il ne l’a été depuis. Chaque colline, chaque vallée, chaque crevasse, courbure, canyon, ravin, dessin, pointe, falaise, plage, rocher, chaque arbre de chaque sorte avait son propre nom et sa place dans l’ordre des choses. 




Le premier chapitre de l’Histoire de l’Amérique, du Sud ou du Nord, nationale ou régionale, est toujours très bref. Anormalement bref. Dans celui-ci les « tribus » qui « occupaient » le territoire sont mentionnées et au mieux décrites sous forme d’anecdote. Dans le deuxième chapitre, un Européen « découvre » la région, et avec un soupir de soulagement, l’historien se plonge dans la narration de la conquête, souvent décrite comme une colonie ou colonisation, et les actions des conquérants.(…)

Après tout, la Californie n’était pas vide quand les Anglais ont débarqué. Malgré les efforts des missionnaires, elle abritait toujours à ce moment là la population la plus importante d’Amérique du Nord.

Ce que les blancs ont perçu comme un monde sauvage à « domestiquer », était en fait mieux connu des humains qu’il ne l’a été depuis. Chaque colline, chaque vallée, chaque crevasse, courbure, canyon, ravin, dessin, pointe, falaise, plage, rocher, chaque arbre de chaque sorte avait son propre nom et sa place dans l’ordre des choses. Un ordre était appréhendé dont les envahisseurs étaient complètement ignorants. Chacun de ces noms nommaient non pas un but ou un endroit où arriver, mais un lieu où l’on est, un centre du monde en soi. L’un d’entre eux est une falaise le long de la rivière Klamath. Son nom était Katimin. La falaise est toujours là, mais elle n’a plus de nom, et le centre du monde ne s’y trouve plus. Les six directions* peuvent se rencontrer uniquement dans le temps vécu, dans le lieu que l’on appelle le foyer, la septième direction*, le centre.(…)

Le premier chapitre de l’Histoire de l’Amérique, du Sud ou du Nord, nationale ou régionale, est toujours très bref. Anormalement bref. Dans celui-ci les « tribus » qui « occupaient » le territoire sont mentionnées et au mieux décrites sous forme d’anecdote. Dans le deuxième chapitre, un Européen « découvre » la région, et avec un soupir de soulagement, l’historien se plonge dans la narration de la conquête, souvent décrite comme une colonie ou colonisation, et les actions des conquérants.(…)

Nul besoin de jeter par la fenêtre les machines à écrire ou de poser des bombes dans les laveries automatiques parce qu’on a perdu la foi dans la technologie en tant que porte d’entrée vers l’utopie. La technologie reste, à sa manière, une source sans fin de création. J’aimerais tant pouvoir partager la vision de Lévi-Strauss qui voit la civilisation qui transforme les hommes en machines glisser vers « la civilisation qui transformera les machines en hommes ». Mais je n’y arrive pas. Je ne vois pas comment même les technologies les plus éthérées pourraient nous offrir la promesse de n’être rien de plus qu’un simple outil : pour rendre notre vie plus facile, nous enrichir. Quelle grande promesse et quel grand gain ! 

Mais si cet enrichissement d’un type de civilisation n’a lieu qu’au coût de la destruction de la planète, alors il me semble clair que de compter sur l’avancée technologique uniquement pour l’avancée technologique en elle-même ne peut être qu’une erreur. On ne m’a pas encore démontré de façon convaincante, et je suis complètement incapable d’imaginer par moi-même, comment l’avancée technologique pourrait nous rapprocher de quelque façon que ce soit d’une forme de société principalement préoccupée par la préservation de son être. Une société avec des conditions de vie modestes, préservant ses ressources naturelles, avec un taux de fertilité constant et une vie politique basée sur le consentement. Une société qui aurait réussi à s’adapter à son environnement et à vivre sans s’autodétruire ni détruire ses voisins. C’est la société que je veux arriver à imaginer, que je dois pouvoir arriver à imaginer si je ne veux pas abandonner tout espoir.

Quelles sont les possibilités d’espérer qui nous sont offertes ? Des modèles, des plans, des diagrammes circulaires. Perspectives de systèmes de communication encore plus inclusifs, connectant les virus tout autour du globe. Pas de secrets, comme le dit Kundera. Des petits tubes à essais en orbite basse, remplis de virus, lancés par la L5 Society* en parfaite obéissance à notre pulsion de « construire le futur », comme ils disent. D’être Zeus, d’avoir le pouvoir sur ce qu’il se passe, de contrôler. La connaissance c’est le pouvoir, et nous voulons savoir ce qui va arriver, nous voulons le cartographier.

Le pays du Coyote n’a pas été cartographié. Le chemin qui ne peut être parcouru n’est pas indiqué dans les atlas, ou bien il est chacune des routes de l’atlas.

Dans Handbook of the Indians of California, A. L. Kroeber [note traduction : père de Ursula K. Le Guin] écrit : « Les indiens de Californie refusent catégoriquement de faire la moindre tentative de dessiner un plan, soutenant une incapacité totale de leur part ». L’utopie euclidienne* est cartographiée, organisée géographiquement, avec des diagrammes et des modèles, que des ingénieurs sociaux peuvent suivre et reproduire. Reproduction, le mot d’ordre des virus.

Dans le Handbook, en parlant du dénommé « culte Kuksu », encore appelé « société Kuksu » (un ensemble de rites et d’observations retrouvés parmi les peuples Yuki, Pomo, Maidu, Wintu, Miwok, Costanoan et Esselen de Californie centrale), Kroeber observait que notre usage des termes « culte » ou « société », notre perception d’une entité générale ou abstraite Kuksu falsifie la perception des natifs américains :

« Les seules sociétés étaient celles constituées à l’échelle de la ville. Il n’y avait pas de branches, parce qu’il n’y avait pas de tiges pour en sortir. Notre méthode dans ce genre de situation, qu’elle soit religieuse ou autre, est de constituer un corps central et supérieur. Depuis l’époque de l’Empire Romain et de l’église catholique, nous sommes capables de penser l’activité sociale uniquement comme organisée de manière cohérente au sein d’une unité définie subdivisée. 
Mais il faut reconnaître que cette tendance n’est pas inhérente ou nécessaire à toutes les civilisations. Nous ne sommes capables de penser la société que comme une machine organisée, les natifs américains étaient juste aussi incapables de la penser dans ces termes. 
Lorsque l’on se souvient de la simplicité de la machinerie et de la rudimentarité de l’organisation avec lesquelles l’ensemble de la civilisation grecque fonctionnait, cela devient plus facilement imaginable que les Californiens puissent se passer de presque tout effort dans cette direction, laquelle nous paraît vitale. »

Copernic nous a appris que la Terre n’est pas le centre. Darwin nous a appris que l’homme n’est pas le centre. Si nous écoutions les anthropologues nous les entendrions dire, avec leur convenable manque de franchise, que l’ouest blanc n’est pas le centre. Le centre du monde est un escarpement de la rivière des Klamath, un caillou à la Mecque, un trou dans le sol en Grèce, ici-maintenant et sa circonférence autour de nous.

Peut-être que les utopistes devraient finalement tenir compte de cette nouvelle déroutante. Peut-être que les utopistes feraient bien de perdre le plan, de jeter la carte à la poubelle, de descendre de leur scooter, de se coiffer d’un chapeau complètement farfelu, de lancer trois aboiements stridents dans la nuit, de trotter sur leurs petites pattes maigrichonnes, beige et miteuses à travers le désert et de remonter au travers des pins.

Je pense que nous ne pouvons pas aller en direction de l’utopie en regardant vers l’avant, mais seulement de façon circulaire ou de côté. Parce que nous sommes dans un dilemme rationnel, une situation perçue par la mentalité binaire d’un ordinateur, et que ni le ’soit’ ni le ’ou’ ne sont un endroit où vivre. De plus en plus souvent, dans ces temps de plus en plus difficiles, des personnes que je respecte et admire me demandent « Vas-tu écrire un livre à propos de la terrible injustice et de la misère de notre monde ou vas-tu écrire un fantasme d’évasion consolatrice ? ». Certains me pressent d’écrire le premier et d’autres le second. On m’offre le choix du Grand Inquisiteur*. Vas-tu choisir la liberté sans le bonheur ou bien le bonheur sans la liberté ? Je pense que la seule réponse que l’on peut faire est : Non.

Faire une fois de plus le dos rond. 
Usà puyew usu wapiw !

« Si le mot utopie doit être ressuscité, ce sera par quelqu’un qui aura suivi l’utopie dans l’abysse présente en arrière-plan de la vision du Grand Inquisiteur*, et qui en sera ensuite remonté pour en sortir de l’autre côté. »
Cela sonne très Coyote* à mes oreilles. Tomber dans les choses, les pièges, les abysses, et ensuite remonter et s’en extraire tant bien que mal, en souriant bêtement. Serait-ce possible que nous ne soyons déjà plus en train de nous confronter au Grand Inquisiteur* ? Serait-ce possible qu’il soit la figure paternelle que nous avons créée devant nous ? Serait-ce possible qu’en le contournant nous puissions le mettre derrière nous, comme le paradis perdu, l’inhabitable royaume de Zeus, l’option binaire, le pays à la vision unique où chacun doit choisir entre le bonheur et la liberté ? Si c’est le cas, alors nous sommes dans l’abysse qui se trouve derrière lui. Pas encore sortis. Une prédiction typiquement Coyote*. Nous nous sommes mis dans un joli bordel, et nous devons nous en sortir. Et nous devons nous assurer que c’est bien de l’autre côté que nous allons ressortir ! Et que quand nous serons sortis, nous serons changés.

Je n’ai aucune idée de qui nous serons, ni de comment sera l’autre côté, bien que je crois qu’il y ait des gens là-bas. Ils y ont toujours vécu. Ils ont des chants qu’ils chantent là-bas. L’un d’entre eux s’appelle Dancing at the edge of the world*. Si, lorsque nous remonterons de l’abysse, nous leur posons des questions, ils ne traceront pas de cartes, démontrant leur complète impuissance, mais il se pourrait qu’ils montrent du doigt. L’un-e pourrait désigner la direction d’Arlington au Texas.

J’habite là, dira-t-elle. Regarde comme c’est beau !
C’est le Nouveau Monde ! Pleurerons-nous alors, déconcerté-e-s mais ravi-e-s. Nous avons découvert le Nouveau Monde !

Et Coyote répondra : Oh non. Non, vous êtes dans l’Ancien Monde. Celui que j’ai créé.

Vous l’avez créé pour nous ! Pleurerons-nous, émerveillé-e-s et reconnaissant-e-s.

Je n’irais pas jusqu’à dire cela, dira Coyote*.



https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1525

mardi 30 octobre 2018

"Tous les gouvernements mentent" par Oliver Stone



Isador Feinstein Stone, alias "I. F." ou "Izzy" Stone (1907-1989) est l’une des figures les plus glorieuses du journalisme américain : farouchement indépendant et engagé à gauche, il a battu en brèche durant des décennies la propagande gouvernementale, dénonçant les abus du maccarthysme comme la ségrégation raciale, la guerre du Viêtnam comme la collusion entre l’industrie et le pouvoir. 

Au nom de sa devise, "Tous les gouvernements mentent", il a défendu âprement la liberté et la démocratie promises par la Constitution dans un bulletin hebdomadaire austère et dépourvu de toute publicité. Placé sous son autorité tutélaire, ce documentaire part à la rencontre de ses héritiers dans l’Amérique d’aujourd’hui – engagée au moment du tournage dans une campagne qui n’avait pas encore été couronnée par la victoire de Trump, mais avait déjà vu éliminer le candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders.

La "crème de la crème"

Ils forment la "crème de la crème" du journalisme indépendant de gauche américain et s’appellent Amy Goodman (Democracy now!), Jeremy Scahill et Glenn Greenwald (créateurs du site d’investigation The intercept, dans la foulée des révélations d’Edward Snowden sur la NSA, qu’ils ont contribué à rendre publiques), Matt Taibbi (chroniqueur politique pour Rolling Stone), David Corn (Mother Jones), Cenk Uygur (créateur de l’émission The young Turks)... On suit aussi John Carlos Frey dans l'enquête patiente qu'il mène au Texas, grâce au soutien financier d'une fondation, sur des charniers, vraisemblablement de migrants assassinés, dont les autorités se désintéressent totalement. 

Tous ont pour armes un métier qu’ils revendiquent avant tout comme un artisanat et un engagement, et la formidable puissance d’Internet, qui leur a permis de s’adresser directement au public sans dépendre de la publicité. Le réalisateur Michael Moore, le philosophe Noam Chomsky, mais aussi Carl Bernstein, célèbre pour avoir révélé, avec Bob Woodward, le scandale du Watergate qui fit tomber Nixon, joignent leurs voix pour dresser un état des lieux à la fois accablant et passionnant du fonctionnement des grands médias aujourd’hui.


 Des networks télévisés comme ABC et NBC au vénérable New York times, la concentration croissante des titres, la course à l’audience et la confusion des intérêts publics et privés promeuvent une forme de propagande de masse – en particulier, depuis le 11-Septembre et l’invasion américaine de l’Irak, dans les domaines de la défense et de la sécurité. Une très convaincante enquête à charge qui, au-delà de la question américaine, invite à la réflexion tout citoyen soucieux d’être informé de l’état du monde.

https://www.arte.tv/fr/videos/072807-000-A/tous-les-gouvernements-mentent/



dimanche 28 octobre 2018

" JE SUIS CONTRE LA VIOLENCE " par Serge Quadruppani


Alors, quand je vois une jeunesse de tous âges manifester son refus de cette violence-là par le bris de quelques objets inanimés, je distingue un beau début, à l’instar de ce que fut le mouvement luddiste , lequel, comme chacun devrait savoir, fut non pas une réaction inarticulée, mais bel et bien un mouvement plein d’esprit critique et de sagacité stratégique. 

Je suis contre la violence des bandes casquées qui jettent des projectiles détonants. Chaque jour qui passe, elles agressent, tabassent, blessent, parfois grièvement. En bandes de voyous très mobiles, s’infiltrant jusque chez les manifestants les plus paisibles, elles apportent dans les cortèges un niveau de brutalité jamais vu depuis des décennies. Ces actes sont d’autant plus dangereux qu’ils sont coordonnés avec des groupes beaucoup plus nombreux et militarisés, suréquipés et surarmés. 

J’approuve donc vivement ceux qui débusquent et chassent ces nervis hors des manifestations, et qui tiennent à distance leurs acolytes en noir ou bleu, qui veulent interdire l’exercice du droit de grève et des libertés d’expression, de manifestation, de mouvement. Tous les moyens nécessaires doivent être déployés pour contrer la violence des BAC, des CRS et des gardes mobiles. Il y a encore des progrès à faire, en terme de coordination des déplacements ou en matière d’équipement (on ne comprend pas, par exemple, pourquoi l’usage des bombes lacrymogènes performantes devrait être réservé à la flicaille), mais il faut saluer le courage et la détermination des milliers de jeunes et de moins jeunes qui, à travers tout le pays, s’opposent à la violence policière.

Je suis contre la violence d’un mobilier urbain conçu pour occuper les têtes avec la pub et empêcher les plus pauvres de se reposer. La philosophie au marteau s’éprouvant sur les abribus et autres panneaux Decaux nous permet de voir enfin ce que nous subissions, cet encagement des imaginaires et des déplacements, sans y penser. Je suis contre la violence concentrée dans les agences bancaires qui enlaidissent nos rues, lieux de mille humiliations quotidiennes dans une société qui remplace la hausse des salaires fixée dans des luttes collectives, par le crédit qui isole et domestique l’individu. Combien chaque jour de violences psychologiques et symbolique dans chacune de ces louches officines, où la fabrique des besoins conspire à ramener chacun dans un système où il faut payer pour avoir de l’argent ? Ne méritent-ils pas de subir les foudres de la jeunesse, ces innombrables tentacules de la Pieuvre qui lui pourrit la vie, de ce système financier mondial dont la « fourberie sordide », par un miracle digne des religions qui ont réussi, a transformé sa banqueroute générale de 2008 en occasion de faire encore les poches à ses victimes terrorisées par les images de crise économique et de déroute sociale ?
Je suis contre la violence de gouvernants français paillassons du Medef toujours prêts à ressortir la peur du musulman ou celle du migrant pour égarer les colères . Contre la violence de la bureaucratie européenne lobbytomisée qui ouvre grand les portes à Monsanto et les ferme, dans quelles ignobles conditions, aux réfugiés des guerres allumées ou attisées par l’Occident. Je suis contre la violence qui contient toutes les violences, celle de l’Empire, ce réseau des pouvoirs ultimes, grandes corporations, mafias et réseaux de l’hyperbourgoisie qui ont fait des politiciens leurs pantins et dont les crimes et la folie de posséder menacent d’assassinat final l’humanité entière.
Je suis contre la violence concentrée dans la richesse des sociétés modernes qui se présente comme une immense accumulation de marchandises - tels ces téléphones se disant intelligents « produits dans des camps de travail industriels (cadences harassantes, solvants brûlant yeux, poumons et cerveaux, tératogènes et abortifs aux ouvrières d’assemblage, pays excavés en amont pour l’extraction des terres rares, ect.)[…]concentrés de souffrances, de lésions organiques, de désespoirs, des condensés de vies humiliées, de sacrifices humains » .

Alors, quand je vois une jeunesse de tous âges manifester son refus de cette violence-là par le bris de quelques objets inanimés, je distingue un beau début, à l’instar de ce que fut le mouvement luddiste , lequel, comme chacun devrait savoir, fut non pas une réaction inarticulée, mais bel et bien un mouvement plein d’esprit critique et de sagacité stratégique. Comme le dit un des plus beaux slogans produits dans le mouvement actuel :
Continuons le début !

https://lundi.am/Je-suis-contre-la-Violence

samedi 20 octobre 2018

" L'Énigme de l'arrivée " par V. S. Naipaul

Le village était inexistant. Je m’en félicitai. J’aurais appréhendé de rencontrer des gens. Depuis le temps que je demeurais en Angleterre, j’avais encore cette appréhension dans un nouvel endroit, les nerfs à vif, le sentiment d’être sur le territoire de l’autre, un étranger, un solitaire. 

Et toute excursion dans une partie du pays inconnue de moi, que d’autres auraient pu vivre comme une simple aventure, me donnait l’impression de rouvrir une vieille cicatrice. (...)

Nombre des bâtiments de ferme ne servaient plus. Les granges et les étables – murs de briques rouges, toit d’ardoises ou de tuiles – autour de la cour boueuse étaient dégradées ; le peu de bétail qui s’y trouvait parfois n’était que bêtes malades, veaux affaiblis mis à l’écart du troupeau. Tuiles tombées, toits percés, tôles rouillées, métal tordu, une humidité envahissante, des tons de rouille, de brun, de noir, avec de la mousse luisante ou d’un vert éteint sur la boue piétinée, amollie par le fumier dans la cour : la mise à l’écart des animaux dans ce cadre, comme s’ils étaient eux-mêmes déjà presque au rebut, avait quelque chose de terrible. (...)

L’impression de ruine et de déréliction, de déphasage, je la ressentais pour moi-même, liée à moi-même : un homme originaire d’une autre partie du monde, d’un tout autre contexte, venu chercher le repos à mi-course de sa vie dans le pavillon d’un domaine à moitié abandonné, un domaine plein de souvenirs d’un passé début de siècle, à peine rattaché au présent. Une anomalie parmi les domaines et grandes demeures de la vallée, et moi je constituais une anomalie de plus dans son enceinte. Je me sentais sans ancrage, étranger. Tout ce que je voyais durant cette première période, alors que je m’initiais à mon environnement, tout ce que je voyais lors de ma promenade quotidienne au long du rideau d’arbres ou du large chemin herbeux contribuait à aiguiser ce sentiment. Ma propre présence dans cette vallée antique me semblait faire partie d’une sorte de séisme, un bouleversement du cours de l’histoire nationale. (...)

Je voyais en lui un vestige. À peu de distance se trouvaient, parmi les tertres et tumulus antiques, les champs de tir et terrains de manœuvres de la plaine de Salisbury. Grâce à l’absence d’habitants dans ces secteurs militaires, racontait-on, grâce à l’usage exclusif fait de ces terres depuis déjà longtemps, et par un effet inverse de ce qu’on pouvait attendre à la suite d’explosions et de combats simulés, survivaient dans la plaine certaines espèces de papillons qui avaient disparu ailleurs, dans les secteurs plus peuplés. Or il me semblait qu’un peu de la même manière, sur le grand chemin du fond de la vallée, préservé par hasard des populations, de la circulation et de l’armée, Jack avait survécu comme les papillons. (...)

Un matin, j’entendis à la radio qu’à l’époque de l’Empire romain, on pouvait mener à pied au marché un troupeau d’oies depuis la province de Gaule jusqu’à Rome. Après cela, les oies dédaigneuses qui traversaient en se dandinant et lâchant leur fiente le chemin boueux, creusé d’ornières, du fond de la vallée et qui parfois se montraient fort agressives – les oies de Jack – prirent à mes yeux un caractère en quelque sorte historique, qui dépassait la notion de paysannerie médiévale, de vieilles coutumes de l’Angleterre rurale et les images de livres d’enfants. 

De sorte que l’année où, pris d’une envie de lire Shakespeare, d’entrer en contact avec la langue ancienne, je relus le Roi Lear pour la première fois depuis plus de vingt ans et tombai, dans la tirade d’invectives proférée par Kent, sur la phrase : « Espèce d’oie, si je te tenais sur la plaine de Sarnum, je te pousserais criaillante jusqu’à Camaalot », les mots me parlèrent pleinement. La plaine de Sarnum, plaine de Salisbury ; Camaalot, Winchester, c’était à une vingtaine de miles. Et je sentis qu’avec l’aide des oies de Jack – ces volatiles qui détenaient peut-être sur les terres du grand chemin un titre d’ancienneté que Jack ne soupçonnait pas – j’étais parvenu à la compréhension de quelque chose, dans le Roi Lear, qui avait paru obscur à ses commentateurs, d’après les notes de mon édition.


http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=V.S.+Naipaul&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

lundi 15 octobre 2018

" Toutes ces frontières ne sont que des lignes artificielles imposées par la violence , la guerre, l'astuce des rois et sanctionnées par la couardise des peuples. " par Élisée Reclus ( 1868 )

Les gouvernants, les dirigeants, les « décideurs » organisent aujourd’hui la distinction, le tri, le choix entre des individus qui subissent de plein fouet les horreurs, qu’elles soient la conséquence des guerres, ou celle de conditions sociales et économiques désastreuses, du Capitalisme qui submerge la planète, des États qui font « survivre » leurs peuples sous le joug, etc.
Le vocabulaire sert aujourd’hui à légitimer un distinguo totalement arbitraire et « amoral » entre réfugiés et migrants, attribuant aux premiers un condescendant intérêt car ceux-là fuient les horreurs de la guerre et aux seconds un mépris non dissimulé, car eux ne fuient leurs pays d’origine que pour des raisons économiques et/ou sociales : la pauvreté et la misère dans lesquelles leurs Etats et leurs patronats les ont plongés ! Pourtant c’est un fait : les mêmes causes, partout, produisent les mêmes effets !
Les guerres et les armements profitent en premier lieu aux capitalistes qui en font un commerce juteux pendant que les peuples, toujours en premières lignes, en payent le prix fort. Les frontières qui servent de paravents aux turpitudes nationalistes et aux exactions des Etats quand ceux-ci se permettent d’imposer à leurs peuples les pires des conditions d’existence… Les classes dirigeantes qui ne s’intéressent qu’à leurs propres intérêts au détriment de leurs congénères dès lors que c’est le portefeuille qui leur sert de référent « patriotique ». Et, au bout du bout, à côté de la question préoccupante de l’afflux de réfugié-e-s qui s’éloignent de ces terres de mort et de malheur, c’est les discours de haine, de racisme, de xénophobie qui servent d’exutoire dans une ambiance de fascisme, ici cocardier.
Pour nous anarchistes, à côté des réponses immédiates concernant l’accueil et la prise en charge des réfugié-e-s, réponses à caractère uniquement humanitaire, nous devons faire valoir que les causes des guerres et les multitudes de morts et de malheurs qui les accompagnent, que tout cela est la conséquence directe des systèmes inégalitaires qui régissent l’Humanité : Capitalisme, profits, divisions de la société en classes, Etats qui usurpent le pouvoir des peuples, frontières qui séparent les individus, les divisent, les opposent et nient l’Humanité.
Ni patrie, ni frontières !
Pour le communisme libertaire, l’internationalisme
la solidarité, la liberté de circulation et le fédéralisme !!!

mercredi 3 octobre 2018

" La bispiritualité ou les êtres aux deux esprits "


Observons à ce propos que, sur le plan physiologique, le berdache n'est pas un sous-homme ou une femmelette. Au contraire, il apparaît souvent, selon les chroniqueurs et les anthropologues, comme un sur-homme : 

plus fort, plus musclé, plus grand, plus prospère, plus intelligent (« génial »), plus généreux, plus doué (art et politique), et sauf exception, il ne semble pas particulièrement impuissant sur le plan sexuel. 



« Je ne sçay par quelle superstition quelques Illinois, aussi bien que quelques Nadoüessis, estant encore jeunes prennent l’habit de femme qu’ils gardent toute leur vie : il y a du mystère, car ils ne se marient jamais, & font gloire de s’abaisser à faire tout ce que font les femmes ; ils vont pourtant en guerre, mais ils ne peuvent se servir que de la massuë & non pas de l’arc & de la flèche, qui sont les armes propres pour les hommes ;

 ils assistent à toutes les Jongleries & à toutes les Dances solennelles qui se font en l’honneur du Calumet, ils y chantent mais ils n’y peuvent pas dancer ; ils sont appelez au Conseil, où l’on ne peut rien décider sans leur avis : enfin la profession qu’ils font d’une vie extraordinaire les fait passez pour des Manitous, c’est-à-dire de grands genies, ou personnes de consequence. » (...)

Transgression et désordre dans le genre : les explorateurs français aux prises avec les “ berdaches ” amérindiens


Observons à ce propos que, sur le plan physiologique, le berdache n'est pas un sous-homme ou une femmelette. Au contraire, il apparaît souvent, selon les chroniqueurs et les anthropologues, comme un sur-homme : plus fort, plus musclé, plus grand, plus prospère, plus intelligent (« génial »), plus généreux, plus doué (art et politique), et sauf exception, il ne semble pas particulièrement impuissant sur le plan sexuel. 

(Ainsi, mis à part l'hermaphrodite navajo, le nadle* pouvait épouser une femme, et il redevenait homme.) Physiologiquement, rien ne semble le prédestiner à être femme (bien que parfois la voix « change », les indices sont peu évidents), mais malgré tout, il devient efféminé, dans le bon sens du terme, au niveau du comportement et des attitudes. Ces derniers rentrent à leur tour dans des ensembles homogènes et cohérents. (…)
Deux ans après le massacre des Cheyennes qui, en 1864, campaient à Sand Creek, 2 000 Arapahos, Cheyennes et Sioux attaquèrent Fort Phil Kearney. Cet épisode est connu sous le nom de « Massacre de Fetterman » Par les Américains, et « Bataille des Cent Morts » par les Indiens. 

À l'époque, malgré le traité de Fort-Laramie qui garantissait aux Indiens la libre disposition de leurs territoires, ces derniers étaient de plus en plus envahis par les Américains qui utilisaient les pistes Bozeman et Oregon, le long desquelles des forts avaient été érigés par l'armée. 

Le 21 décembre 1866, des guerriers décidèrent d'attaquer Fort Phil Kearney. Dix braves, dont aurait fait partie Crazy Horse, appartenant aux tribus Cheyenne, Arapaho, Sioux minneconjou, oglala et brûlé, furent chargés de tendre une embuscade. Celle-ci consistait à attirer en dehors du fort les soldats pour les amener au lieu où les autres guerriers étaient cachés 85

Cette bataille se solda par une victoire des alliés indiens sur les soldats américains, bien qu'ils eussent aussi des morts. 

Mais ce qu'on ignore le plus souvent en rapport avec cet épisode, c'est que, avant la bataille, une cérémonie avait pris place parmi les guerriers rassemblés. Et c'est la raison pour laquelle le 21 décembre 1866 fut choisi comme « un bon jour pour mourir » par les chefs et les medicine-men.
 Voici cette cérémonie telle qu'elle a été rapportée par un informateur à G. B. Grinnell qui l'a consignée dans son livre The Fighting Cheyennes : 

« Bientôt un mi-homme mi-femme ( heemaneh )86, la tête recouverte d'un linge noir, sortit des rangs des Sioux. Il conduisait un alezan qui zigzaguait pendant qu'il avançait sur une colline. Il avait un sifflet dans lequel il soufflait au fur et à mesure qu'il conduisait sa monture. Au moment où l'heemanch atteignait le haut de la colline, des Sioux firent savoir à des Cheyennes qu'il cherchait l'ennemi, c'est-à-dire les soldats. 

Mais bientôt il revint en chevauchant, et s'approcha de l'endroit où les chefs étaient réunis. Il dit alors : « Je tiens dix hommes, cinq dans chaque main. Les voulez-vous ? » Les chefs sioux, lui répondirent : 

— « Non, nous ne les voulons pas. Regarde tous ces guerriers qui sont rassemblés ici, crois-tu donc que dix hommes soient suffisants ? (…)

Le heemaneh s'éloigna de nouveau. Il revint une quatrième fois en conduisant rapidement, et à l'instant où son cheval marquait un arrêt brutal, il tomba et ses deux mains heurtèrent le sol. 

— « Répondez-moi vite, dit-il, j'en tiens une centaine et plus. » Et lorsque les Sioux et les Cheyennes entendirent cela, ils se mirent tous à crier. C'était ce qu'ils désiraient. Des guerriers allèrent frapper le sol près des mains de l'heemaneh, en comptant les coups. 

Tous s'en allèrent et campèrent à la rivière Tongue, juste à l'embouchure du petit cours d'eau qu'ils se proposaient de remonter ». 


85 Pour plus de détails sur ce qu'on appelle « la guerre de Red Cloud », le lecteur pourra consulter Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee, Bantam Book, 1970, et qui a été traduit en français.  

86 En fait il s'agit d'un winkte* sioux. 

http://classiques.uqac.ca/contemporains/desy_pierrette/homme_femme_berdache/homme_femme_berdache.pdf


https://fr.wikipedia.org/wiki/Bispiritualité 

vendredi 28 septembre 2018

" Nouveau servage " Par André Prudhommeaux (mars 1935)

Pour qu’un ordre nouveau sorte de « l’anarchie » il faut, de deux choses l’une : ou bien tuer dans l’homme toute aspiration à la liberté. Ou bien lui restituer la liberté totale, sans aucune restriction légale, sans aucune tutelle de l’Etat qui prétend leur assigner leur place dans la société.
 Envers et contre tous, les fédéralistes revendiquent la libre circulation des personnes, des idées et des biens — seule voie de salut pour l’Humanité.
En France, le chômeur qui change de localité perd ses droits aux allocations. L’assuré social est mis en carte sous la tutelle de l’Etat.
En Allemagne, depuis le mois de septembre dernier, il est interdit aux ouvriers de changer de résidence ou de profession sans l’autorisation des pouvoirs publics.
En Suisse, le permis de séjour donnant droit au travail, est refusé non seulement aux immigrés d’autres pays, mais aux Citoyens de cantons suisses différents. Par exemple, à Genève, on n’accepte pas d’employer un travailleur venu de Lausanne, ville distante de trente kilomètres.
En Italie, depuis juillet, tout salarié doit être porteur d’un « livret de travail » sur lequel sont indiqués toutes les entreprises dans lesquelles il a travaillé, avec l’appréciation des patrons successifs. Impossible d’avoir du travail sans montrer son livret.
En Russie, Staline a déclaré lors du récent congrès du P. C. : « Un ouvrier qui se déplace sans raison plausible doit être traité en ennemi de l’Etat. » Déjà auparavant on retirait leurs cartes d’alimentation, de logement et de transports aux travailleurs qui se rendaient coupables d’absences ou départs « non motivés. »
Nous faudra-t-il regretter le sort des serfs du moyen-âge ? Ils étaient « attachés à la glèbe », mais au moins la glèbe les nourrissait et s’ils étaient trop persécutés, les « terres d’asiles » leur étaient ouvertes. Dans le mondé actuel, le prolétaire trouve partout l’esclavage et la faim — et les « réformateurs sociaux » ne songent qu’à lui retirer peu à peu la dernière de ses libertés : celle de changer de maître et de choisir sa chaîne !
Les socialistes autoritaires, nationaux-socialistes et autres, ne pensent qu’à emprisonner, fixer et réglementer au maximum, afin de pouvoir disposer des hommes comme d’éléments mécaniques assemblés suivant un plan. Or, seulement le jour où les producteurs seraient devenus des automates sans âme, on pourrait parler d’Economie dirigée. Tant que le problèmes des « leviers de commande » se compliquera du fait que l’homme est une créature vivante, qui pense et souffre, l’accumulation des réglementations n’aura d’autre résultat que l’aggravation du gâchis — exigeant à son tour un renforcement du pouvoir.

Pour qu’un ordre nouveau sorte de « l’anarchie » il faut, de deux choses l’une : ou bien tuer dans l’homme toute aspiration à la liberté. Ou bien lui restituer la liberté totale, sans aucune restriction légale, sans aucune tutelle de l’Etat qui prétend leur assigner leur place dans la société. Envers et contre tous, les fédéralistes revendiquent la libre circulation des personnes, des idées et des biens — seule voie de salut pour l’Humanité.
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.