mardi 14 novembre 2017

" Moi, Jean Gabin " par Goliarda Sapienza ( 2012 )


Moi, qui ai appris de Jean Gabin à aimer les femmes, je me trouve maintenant avec la photographie de Margaret Thatcher devant moi – dans le journal, bien entendu, qu’en bonne citoyenne d’après la Révolution française j’achète tous les matins – et je commence à penser que quelque chose est allé de travers durant ces trente dernières années de démocratie.




Jean Gabin ignorait tout cela, les dames de fer, les femmes policiers, les soldâtes et les culturistes. Ses yeux bleus – ceux de Jean, bien sûr – rêvaient d’une femme qui serait comme un fleuve, un grand fleuve languide et vertigineux s’en allant nourrir la mer de ses eaux limpides. Voilà ce que j’ai appris de lui, et pour moi la femme a toujours été la mer. Entendons-nous, pas une mer dans un élégant cadre doré pour fanatiques du paysage, mais la mer secrète de la vie : aventure magnifique ou désespérée, cercueil et berceau, sibylle muette et sûre réponse, espace immense où mesurer notre courage d’individualistes endurcis, à nous, voleurs du riche et bienfaiteurs du pauvre, d’accord sur une phrase brève et précise : « Toujours en-dehors de tous les pouvoirs établis » ; seuls, mais avec l’orgueil de connaître la rectitude propre aux outsiders.

Seule, déambulant d’un pas court et énergique éclatant de courage altier, j’adaptais mes petits pieds à la démarche pleine d’autosuffisance virile de Jean Gabin, en fixant les yeux ténébreux de ma casbah de lave et la métamorphosant instantanément en l’enchevêtrement, d’une resplendissante clarté, de sa casbah à Lui, l’œil attentif au mouchard qui toujours, parmi tant de visages sûrs et souriants, pouvait se cacher ou surgir à chaque recoin plus sombre, à chaque basso  un peu plus ouvert que les autres.

Mais l’attention permanente au danger, devenue désormais pour moi (depuis que j’allais au Cinéma Mirone) une seconde nature, ne m’empêcha jamais de rêver à la femme de ma vie, qu’un jour je rencontrerais dans des circonstances pleines de magie : elle, fragile, réservée, muette et mystérieuse, peut-être un peu ambiguë, bien sûr, mais pure, fondamentalement pure et transcendante, poursuivie par une brute qui l’embobinerait avec des mirages de vies luxueuses, de villes étincelantes, de colliers et de bracelets de perles, ou qui lui ferait un chantage implacable pour quelque faute ancienne commise par son père ou sa mère, ou son frère ; innocente, mais née pour expier. Cela seulement parce que la nature-destin l’avait créée trop belle, trop sensible et parfaite pour la canaille commune qui, envieuse, voulait la posséder et la détruire.

Ce devait être ça, et satisfaite de ma découverte j’accélérais le pas en me mettant à siffler doucement. Arrêtons avec le destin, le diable, les madones ! Voilà la faute de mon aimée : être trop belle, pure, et en conséquence un appel involontaire à la mocheté et à la cruauté minable de la masse. Il suffisait de détacher les yeux de l’écran où, blanche et ouatée, dans le halo de lumière du regard de Jean, elle s’efforçait de ne pas pleurer et de ne pas dire le nom de son tortionnaire (sachant le pouvoir de celui-ci, désirant que Jean ne coure pas de risques pour la défendre) ; il suffisait de détacher le regard, disais-je, de ces yeux tristes à peine voilés de larmes retenues et d’observer le parterre pour comprendre que tous ces laiderons, mâles et femelles, cachaient sous leur fausse admiration la haine pour la perfection de ce visage qui les humiliait.

mercredi 8 novembre 2017

" Temps réel " par Serge Quadruppani ( 2010 )




Dans le jargon cybercapitaliste qui envahit le langage, « en temps réel » signifie « sans délai » : ainsi, par une de ces inversion auxquelles nous ont habitué les idéologies de la domination, le temps ne deviendrait réel qu’en échappant à la durée ! 









On devine ce que ça cache : le fantasme d’une humanité libérée de l’écoulement irréversible, de la mort et de l’histoire, entrée dans l’éternité de la marchandise se contemplant et se clonant elle-même à l’infini. C’est contre la fantasmagorie de ce temps sans temps, contre la dictature de l’instant dénommé « actualité », qu’il faut encore écrire. On aura compris qu’en appeler aux ressources de l’écriture dans une époque iconolâtre constitue en soi une prise de position. « En définitive, toute économie se ramène à une économie de temps » (Marx) : depuis qu’existent l’écriture et la marchandise, sœurs ennemies aux rapports ambigus, la première n’a cessé de servir d’appui pour résister à l’impérialisme de la seconde. 

L’écriture impose de se lier : et tant pis pour les tenants de la liberté moderne, celle des particules élémentaires enfermées dans l’accélérateur du marché. Se lier au temps : le temps d’écrire et de lire, le temps d’apprentissage de cette activité qui prend toute une vie- soit beaucoup plus longtemps que l’acquisition de l’alphabet auquel la majorité des populations sont réduites, y compris dans les sociétés modernes. Se lier à l’histoire, qui a produit la chose écrite et qui affleure sous les signes et les mots. Se lier à la création, irréductible au quantitatif. Se lier, se liguer. 

Contre l’Economie, ce monstre étrange produit par l’homme et qu’on nous présente aujourd’hui comme une seconde Nature, aux lois plus naturelles que celles de la nature, et qu’il faudrait respecter aux dépens même de la nature. Contre la colonisation des imaginaires par la civilisation des télésurveillés heureux de l’être, des petits myckeys qui tripotent nos enfants et des grandes oreilles qui nous écoutent gémir, de l’impuissance narcissique et des passions programmées en parts de marché, de la domination au plus près de l’ADN et de la marchandisation des gênes, des guerres racistes transformées en jeux vidéos et des exactions barbares acceptées au nom de la peur de la barbarie - de l’Afrique des Lacs à la Tchétchénie en passant par l’Irak et la Palestine. 

Se liguer pour une écriture au plus près du réel : qui sait voir dans un cadre moyen français et meurtrier en train de tourner sur le périphérique « un homme de son temps et de son espace » (J.-P. Manchette), dans la dérive économique des continents, ce qui rapproche un prolétaire nord-américain d’immigrés haïtiens (Russel Banks), dans le criminel en série et le politicien corrompu, deux emblèmes jumeaux du rêve américain (Ellroy), dans l’anéantissement des indios, le meurtre fondateur de l’Amérique latine (Sepulveda), dans la guerre millénaire contre les femmes et la biopolitique moderne les racines des épidémies et des massacres à venir (Evangelisti), dans les foules enracinées, la liberté des racines qui s’emmêlent (Rushdie)... Ecriture qui parle d’aujourd’hui mais ne se résume pas à l’information, cette soupe instantanée. 

Ecriture du réel que ne saurait emprisonner aucun réalisme, ni celui d’une littérature carte vermeil repliée sur ses académies, ni celui des jetables produits jeune, et surtout pas ce néo-réalisme socialiste qu’incarne un certain polar français politiquement correct. Dans la mesure où l’écriture échappe aux stéréotypes mentaux de la culture dominante et à la langue morte d’un quotidien dominé, elle ne relève en rien d’un jugement idéologique, si radical qu’il se prétende. A lire la liste des auteurs cités à titre d’exemple, on aura deviné notre rejet des stéréotypes jumeaux qui entraîneraient une hiérarchisation entre littérature « générale » et littérature de genre. Rien à attendre ni des tenants d’une haute culture incontaminée, qui n’a jamais existée que dans leurs fantasmes chlorotiques, ni des hérauts de la littérature « noire » s’insurgeant contre une soi-disant dictature de la « blanche », laquelle n’existe comme entité globale que dans leur pauvre poujadisme intellectuel.

 Les « genres » (polar, thriller, espionnage, SF, fantasy, érotique, fantastique, horreur, sentimental, etc.) sont la forme qu’a prise la littérature de grande consommation, dite « populaire », soumise aux impératifs de la production industrielle (rapidité d’exécution, critères d’accessibilités, calibrage du produit...). Mais les forces de la création excèdent sans cesse leur récupération commerciale et cette accumulation de contraintes, par un paradoxe commun à toute production culturelle, si elle a fabriqué à la chaîne une grande quantité de médiocrités, s’est traduite aussi par une explosion de créativités (autour du besoin de jouer avec les normes du genre, de les transgresser sans sortir du marché...). En outre, la nécessité qui est à la base même des genres (capter facilement l’attention du public) a aussi ramené au centre de la production littéraire des exigences oubliées (en France) par certaines tendances, centrées sur les recherches formelles et un temps à la mode. 

L’attrait dominant de la littérature de genre repose sur le contrat qui la lie au lecteur : en achetant tel produit, je sais déjà quelles caractéristiques il y aura dans l’emballage. Je sais aussi que son producteur n’a pas mis au centre de ses préocupations le besoin de parler de lui-même, mais celui de répondre à mon attente. Mon bonheur ira bien au-delà de celui du consommateur satisfait si le producteur a su utiliser mon attente pour la déborder et la subvertir et la porter vers d’autres horizons. Ce qui, pour les défenseurs du ghetto de la littérature de genre, fanzineux de SF ou vieux briscards du polar, revient à sombrer dans le péché d’ « intellectualisme » : hélas, ces gens-là confondent un peu trop l’intellectualisme avec l’intelligence. 

La littérature (la création en général) se transforme le plus souvent sous l’action de ses marges : la littérature expérimentale et la littérature populaire, l’une étant censée se trouver au-dessus, l’autre au-dessous de la production littéraire courante (les conceptions se jugent aussi à la pauvreté des images érotiques qu’elles engendrent !). Dans ses moments les plus heureux, l’histoire culturelle a vu ces deux bouts se rejoindre et sortir de toute échelle hiérarchique (par exemple la rencontre du surréalisme et des littératures populaires). Résister à la colonisation des imaginaires implique plus que jamais de mettre les marges au centre, en se ressaisissant des projets qui leur sont communs : 

raconter la part « noire » de l’homme, aller au plus près de ses délires, de ses peurs, de ses fantasmes, de ses folies, en se gardant de tout moralisme comme de tout cynisme ; relever le défi de tout dire de l’amour ; prophétiser ; jouer avec le réel, avec le présent, jouer comme il convient de jouer, avec sérieux, en profondeur, pour du bon. Il s’agit ici de joindre une voix à toutes celles qui s’efforcent de parler de l’époque comme elle le mérite : en espérant qu’elle ne s’en remettra pas.

http://quadruppani.samizdat.net/spip.php?rubrique2

jeudi 2 novembre 2017

" Essai sur le don " par Marcel Mauss (1923-1924)

« Les hommes de Dobu ne sont pas bons comme nous ; ils sont cruels, ils sont cannibales ; quand nous arrivons à Dobu, nous les craignons. Ils pourraient nous tuer. 

Mais voilà, je crache de la racine de gingembre, et leur esprit change. Ils déposent leurs lances et nous reçoivent bien. »




Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. 

D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent;   les personnes présentes  au contrat sont des personnes morales : clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. 

De plus, ce qu'ils échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. 

Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'elles soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. 

Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales. Le type le plus pur de ces institutions nous parait être représenté par l'alliance des deux phratries dans les tribus australiennes ou nord-américaines en général, où les rites, les mariages, la succession aux biens, les liens de droit et d'intérêt, rangs militaires et sacerdotaux, tout est complémentaire et suppose la collaboration des deux moitiés de la tribu. Par exemple, les jeux sont tout particulièrement régis par elles  . Les Tlinkit et les Haïda, deux tribus du nord-ouest américain expriment fortement la nature de ces pratiques en disant que « les deux phratries se montrent respect ». 

Mais, dans ces deux dernières tribus du nord-ouest américain et dans toute cette région apparaît une forme typique certes, mais évoluée et relativement rare, de ces prestations totales. Nous avons proposé de l'appeler pollatch, comme font d'ailleurs les auteurs américains se servant du nom chinook devenu partie du langage courant des Blancs et des Indiens de Vancouver à l'Alaska. « Potlatch » veut dire essentiellement « nourrir », « consommer » .

 Ces tribus, fort riches, qui vivent dans les îles ou sur la côte ou entre les Rocheuses et la côte, passent leur hiver dans une perpétuelle fête : banquets, foires et marchés, qui sont en même temps l'assemblée solennelle de la tribu. Celle-ci y est rangée suivant ses confréries hiérarchiques, ses sociétés secrètes, souvent confondues avec les premières et avec les clans ; et tout, clans, mariages, initiations, séances de shamanisme et du culte des grands dieux, des totems ou des ancêtres collectifs ou individuels du clan, tout se mêle en un inextricable lacis de rites, de prestations juridiques et économiques, de fixations de rangs politiques dans la société des hommes, dans la tribu et dans les confédérations de tribus et même internationalement 
Mais ce qui est remarquable dans ces tribus, c'est le principe de la rivalité et de l'antagonisme qui domine toutes ces pratiques. On y va jusqu'à la bataille, jusqu'à la mise à mort des chefs et nobles qui s'affrontent ainsi. On y va d'autre part jusqu'à la destruction purement somptuaire   des richesses accumulées pour éclipser le chef rival en même temps qu'associé (d'ordinaire grand-père, beau-père ou gendre). 
Il y a prestation totale en ce sens que c'est bien tout le clan qui contracte pour tous, pour tout ce qu'il possède et pour tout ce qu'il fait, par l'intermédiaire de son chef  . Mais cette prestation revêt de la part du chef une allure agonistique très marquée. Elle est essentiellement usuraire et somptuaire et l'on assiste avant tout à une lutte des nobles pour assurer entre eux une hiérarchie dont ultérieurement profite leur clan. (…)
C'est qu'ils n'avaient pas le choix. Deux groupes d'hommes qui se rencontrent ne peuvent que : ou s'écarter - et, s'ils se marquent une méfiance ou se lancent un défi, se battre - ou bien traiter. Jusqu'à des droits très proches de nous, jusqu'à des économies pas très éloignées de la nôtre, ce sont toujours des étrangers avec lesquels on « traite », même quand on est allié. Les gens de Kiriwina dans les Trobriand dirent à M. Malinowski : « Les hommes de Dobu ne sont pas bons comme nous ; ils sont cruels, ils sont cannibales ; quand nous arrivons à Dobu, nous les craignons. Ils pourraient nous tuer. Mais voilà, je crache de la racine de gingembre, et leur esprit change. Ils déposent leurs lances et nous reçoivent bien. » Rien ne traduit mieux cette instabilité entre la fête et la guerre. (…) 
Voilà donc ce que l'on trouverait au bout de ces recherches. Les sociétés ont progressé dans la mesure où elles-mêmes, leurs sous-groupes et enfin leurs individus, ont su stabiliser leurs rapports, donner, recevoir, et enfin, rendre. Pour commercer, il fallut d'abord savoir poser les lances. C'est alors qu'on a réussi à échanger les biens et les personnes, non plus seulement de clans à clans, mais de tribus à tribus et de nations à nations et - surtout - d'individus à individus. C'est seulement ensuite que les gens ont su se créer, se satisfaire mutuellement des intérêts, et enfin, les défendre sans avoir à recourir aux armes. C'est ainsi que le clan, la tribu, les peuples ont su - et c'est ainsi que demain, dans notre monde dit civilisé, les classes et les nations et aussi les individus, doivent savoir - s'opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres. C'est là un des secrets permanents de leur sagesse et de leur solidarité. 
Il n'y a pas d'autre morale, ni d'autre économie, ni d'autres pratiques sociales que celles- là. (…)
Il est inutile d'aller chercher bien loin quel est le bien et le bonheur. Il est là, dans la paix imposée, dans le travail bien rythmé, en commun et solitaire alternativement, dans la richesse amassée puis redistribuée dans le respect mutuel et la générosité réciproque que l'éducation enseigne. 
On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale tout entière ; et on voit aussi comment cette étude concrète peut mener non seulement à une science des mœurs, à une science sociale partielle, mais même à des conclusions de morale, ou plutôt - pour reprendre le vieux mot - de « civilité », de « civisme », comme on dit maintenant.
 Des études de ce genre permettent en effet d'entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l'ensemble fonde la société et constitue la vie en commun, et dont la direction consciente est l'art suprême, la Politique, au sens socratique du mot. 

mardi 24 octobre 2017

" L'Ambassade " par Chris Marker (1973 )




Le film dure vingt minutes et le spectateur suppose qu'il se passe dans une ambassade située dans une grande ville d'Amérique du Sud, après un coup d'État (probablement le Chili après le coup d'État du Général Augusto Pinochet). La caméra reste dans l'ambassade et filme la vie au jour le jour des réfugiés, de l'ambassadeur et de sa femme qui les accueillent.

Comme pour beaucoup de films de Chris Marker, c'est un film qui est à la frontière entre documentaire et fiction. La vie décrite par Chris Marker dans l'ambassade est une vie à l'abri du monde extérieur, mais qui reste en même temps un moment transitoire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Ambassade

samedi 21 octobre 2017

" Fusées " par Charles Baudelaire ( 1867 )

 La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. 

Quoi de plus absurde que le Progrès, puisque l’homme, comme cela est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable et égal à l’homme, c’est-à-dire toujours à l’état sauvage !

Qu’est-ce que les périls de la forêt et de la prairie auprès des chocs et des conflits quotidiens de la civilisation ? Que l’homme enlace sa dupe sur le boulevard, ou perce sa proie dans des forêts inconnues, n’est-il pas l’homme éternel, c’est-à-dire l’animal de proie le plus parfait ? (...)

Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. 

Non ; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. 

De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croient avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États  communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? 

— Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. 

— Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. 

Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! 

— Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?

Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère *.

* Au-dessous de ce dernier mot, on lit cette variante : tristesse.

dimanche 15 octobre 2017

" Nothing to hide / Rien à cacher " par Marc Meillassoux et Mihaela Gladovic

Grâce à la collecte de nos données numériques, les agences de renseignement disposent aujourd'hui d'un accès quasi-total à notre intimité. "Nothing to Hide" propose, en évitant l'écueil de la paranoïa, une prise de conscience des enjeux de la surveillance de masse et des moyens dont chacun dispose pour s'y soustraire.





Comment est né le désir de faire un documentaire sur la surveillance de masse? 
Marc Meillassoux – A la base, je suis plutôt journaliste spécialisé en économie, et j’écrivais sur l’économie du digital. J'ai rencontré Mihaela Gladovic, avec qui j’ai lancé le projet du film, et nous avons tous deux commencé à aller à des conférences sur la gestion des données privées et à des Cryptoparties. Les Cryptoparties sont des réunions libres et gratuites où les gens viennent avec leur téléphone portable et leur ordinateur et apprennent à protéger leurs données eux-mêmes. Et puis cela faisait longtemps que je m'intéressais aux théoriciens du panoptique (procédé à la base utilisé dans l'architecture carcérale qui consiste à construire un point de vue où il est possible de tout voir de l'intérieur – ndlr) comme Bentham et Foucault et aux écrits de Deleuze sur les sociétés de contrôle. Au moment des révélations Snowden, je me sentais incapable de réagir en raison de mon niveau en informatique. Mais après avoir comblé notre retard en fréquentant les Cryptoparties et la scène hacktiviste de Berlin, nous avons décidé de nous lancer dans ce documentaire. 
Le film montre que l'état d'urgence et la surveillance de masse sont aussi bien utilisés pour lutter contre le terrorisme que contre le militantisme écologique et politique. Penses-tu qu'un tel climat de contrôle de la population arrange les gouvernements ? 
C'est une question compliquée car il y a toujours le risque de verser dans la paranoïa et le complotisme. Cela fait six fois que l'état d'urgence est prolongé et ça pourrait durer car le gouvernement le renouvelle aussi pour se couvrir devant l’opinion en cas de nouvel attentat. Ce qui est sûr, c'est que l'état d'urgence donne des outils sans précédent pour contrôler et neutraliser toutes sortes d’activistes. Durant la COP 21, on a ainsi vu que les services de renseignements français utilisaient ces outils pour dresser des profils de militants qui n‘avaient jamais rien fait d'illégal mais qui, pour reprendre le terme de leur "note blanche" : "représentent une menace pour les institutions de l'Etat". C’est le cas montré dans le film où Joël Domenjoud a fait l'objet d'une surveillance physique et numérique et a été assigné à résidence simplement pour avoir participé à des manifestations de militants écolo.  
On pourrait déjouer cette surveillance en n'ayant pas de téléphone portable et en refusant de s'identifier devant un ordinateur mais le documentaire montre qu'il existe d'autres moyens moins radicaux.
Oui, je travaille d'ailleurs actuellement sur un second documentaire qui s'intéresse aux différentes formes de disparitions numériques. Même s'il est très difficile de se protéger contre la NSA, on peut assez facilement effacer certaines traces vis-à-vis de la surveillance privée, comme celle exercée par Google, en utilisant des moteurs de recherche comme DuckDuckGo ou le navigateur anonyme Tor, en utilisant des logiciels libres comme Linux ou en utilisant une messagerie instantanée comme Signal. Il y a différents niveaux de protection et il n'est pas nécessaire d'aller au stade le plus extrême pour avoir une utilisation d'internet qui soit satisfaisante. Pour estimer les traces que chacun laisse derrière soi sur internet, il existe par ailleurs un site qui s'appelle Myshadow.orgJ’essaie personnellement de ne pas prendre ça comme une paranoïa mais plutôt comme une forme de jeu, de challenge : comment laisser le moins de trace possible.


http://www.lesinrocks.com/2017/09/09/cinema/nothing-hide-pourquoi-ce-docu-sur-la-surveillance-de-masse-nous-concerne-t-il-tous-11983255/

samedi 7 octobre 2017

" L’effondrement global est-il imminent ? " Par Graham Turner

Le scénario BAU (scénario standard) de LTG, lignes en pointillés, comparé aux données historiques de 1970 à 2010 (lignes continues) — pour les variables démographiques: population, taux brut de natalité, taux brut de mortalité; pour les variables économiques: production industrielle per capita, nourriture per capita, services per capita (Courbe supérieure: électricité p.c.; courbes inférieures: taux d’alphabétisation des adultes et des jeunes [la courbe de données la plus basse]); pour les variables environnementales: pollution mondiale persistante, proportion des ressources non-renouvelables restantes (la courbe la plus haute utilise une limite supérieure de 150,000 EJ pour les ressources ultimes d’énergie; la courbe inférieure utilise une limite inférieure de 60,000 EJ [Turner 2008]).

En dépit du fait que LTG devint un best-seller dès sa publication, le travail fut ensuite largement relégué dans la « poubelle de l’histoire » par de nombreuses critiques (par exemple, Lomborg et Rubin, 2002). Ces critiques ont perpétué le mythe public selon lequel LTG s’était trompé, et disaient que LTG avait prévu que l’effondrement surviendrait bien avant les années 2000, alors que tel n’était absolument pas le cas. Ugo Bardi, dans « Les limites de la croissance revisitées » (2011), détaille de façon exhaustive les divers efforts qui furent entrepris pour discréditer l’étude LTG. 

Le scénario « modèle standard » (business-as-usual ou BAU) des « Limites de la croissance » (« Limits To Growth », LTG), produit il a environ quarante ans, correspond bien avec les données historiques qui ont été mises à jour pour cet article. Le scénario BAU produit un effondrement de l’économie mondiale et de l’environnement (avec des niveaux de vie qui chutent dramatiquement plus vite que ce qu’ils progressèrent historiquement car les fonctions économiques normales cessent de fonctionner), entrainant une chute importante de la population mondiale. Bien que la baisse de la population modélisée survienne après environ 2030 —avec une augmentation des taux de mortalité à partir de 2020, inversant les tendances contemporaines— le début généralisé de l’effondrement apparait vers 2015 quand la production industrielle per capita commence un déclin rapide. 

Compte tenu de cette synchronisation imminente, une autre question que pose cet article est de savoir si les difficultés économiques de la crise financière mondiale sont potentiellement liées aux mécanismes de disruption mis en avant par le scénario BAU des « Limites de la croissance ». En particulier, les problèmes contemporains sur le pic pétrolier et l’analyse de l’énergie nette, ou rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie, vont dans le sens de la modélisation des contraintes de ressources qui sous-tendent l’effondrement dans les « Limites de la croissance ».  

Vérification des « limites de la croissance »

Avec plus de quarante ans de recul disponible depuis la publication des limites de la croissance (LTG ; Meadows et al., 1972, Meadows et al., 1974), il est opportun d’examiner la façon dont la société a suivi le chemin dessiné par cette modélisation révolutionnaire de divers scénarii, et d’examiner si l’économie mondiale et la population sont sur le chemin de l’effondrement ou de la soutenabilité. (...)

En dépit du fait que LTG devint un best-seller dès sa publication, le travail fut ensuite largement relégué dans la « poubelle de l’histoire » par de nombreuses critiques (par exemple, Lomborg et Rubin, 2002). Ces critiques ont perpétué le mythe public selon lequel LTG s’était trompé, et disaient que LTG avait prévu que l’effondrement surviendrait bien avant les années 2000, alors que tel n’était absolument pas le cas. Ugo Bardi, dans « Les limites de la croissance revisitées » (2011), détaille de façon exhaustive les divers efforts qui furent entrepris pour discréditer l’étude LTG. (...)

Durant la dernière décennie, cependant, il y a eu une sorte d’attention et de compréhension renouvelée à l’égard de LTG. Très récemment, Randers (2012a) —un des co-auteurs de LTG— a publié une prévision de la situation mondiale en 2052, et renouvelé les enseignements de la publication originale (Randers 2012b). Un renversement dans le débat a eu lieu en 2000 quand le spécialiste de l’énergie Simmons (2000) a émis l’idée que le modèle était plus précis que la perception qu’on en avait généralement. D’autres auteurs ont émis des évaluations plus complètes des conclusions du modèle (Hall and Day, 2009, Turner, 2008) ; en effet, mon précédent travail montrait que trente ans de données historiques s’alignaient très bien avec les conclusions du « scénario standard » de LTG. Le modèle standard incarne les pratiques économiques et sociales « business-as-usual » (BAU) de la période historique qui servit de calibrage au modèle (1900 à 1970), avec le scénario modélisé à partir de 1970. (...)

Jusqu’à ce que la base de ressources non renouvelables soit réduite à environ 50% du niveau initial ou final, le modèle World3 supposait que seule une faible part du capital (5%) est allouée au secteur de l’extraction des ressources, simulant un accès à des ressources aisément extractibles ou de haute qualité, ainsi qu’à l’amélioration de l’efficacité des techniques d’investigation et d’extraction.
Cependant, lorsque les ressources tombent en dessous du niveau de 50% du stock (moment de la déplétion NDT) au début du 21ème siècle tel que simulé par le modèle, et qu’elles deviennent plus difficiles à extraire et transformer, le capital nécessaire commence à augmenter. Par exemple, à 30% du stock initial de ressource, la proportion du capital total alloué au secteur de l’extraction atteint 50%, et elle continue à augmenter au fur et à mesure que la ressource s’épuise (indiqué dans Meadows et al., 1974).
Avec une part significative du capital qui va vers l’extraction des ressources, il n’y a plus suffisamment de capital disponible pour remplacer entièrement l’obsolescence des machines et du capital dans le secteur industriel lui-même. Par conséquent, malgré une activité industrielle accrue essayant de satisfaire les multiples demandes de tous les secteurs et de la population, la production industrielle réelle (per capita) commence à chuter précipitamment à partir de 2015, alors que la pollution générée par l’activité industrielle continue de croître. La réduction des apports de l’industrie à l’agriculture, combinée aux impacts de la pollution sur les terres agricoles, conduit à une chute des rendements agricoles et de la nourriture produite par habitant. (...)
La population mondiale chute alors, d’environ un demi-milliard d’individus par décennie, à partir de 2030 environ. Après l’effondrement, le résultat du modèle World3 pour le BAU (fig. 1) montre que le niveau de vie moyen de la population totale (richesse matérielle, nourriture et services per capita reflétant essentiellement les conditions de type OCDE) ressemble à celui observé au début du 20ème siècle. Les implications du scénario BAU sont sévères : la fig. 1 illustre l’effondrement global du système économique et de la population. Cet effondrement est essentiellement causé par les contraintes sur les ressources (Meadows et al., 1972), suivant la dynamique et les interactions décrites ci-dessus.
La dynamique étalonnée reflète les réponses observées dans l’économie à des changements de niveau d’abondance ou de rareté (Meadows et al., 1972), rendant superflu la modélisation des prix comme canal de communication des réponses économiques.[1]
[1] Un point particulièrement important réside dans le fait que l’offre de pétrole, d’abord élastique à la demande, devient inélastique, ce qui produit des bouleversements économiques (Murray et King, 2012, Murray et Hansen, 2013), discutés en détail dans les dernières sections.

Le scénario « business As Usual » de LTG suit la réalité


Après quarante années écoulées depuis la modélisation initiale de LTG, il est opportun d’examiner à quel point les scénarii reflètent la réalité. Dans cette partie, nous présentons une comparaison graphique des données historiques avec le scénario BAU décrit ci-dessous (Fig. 1). Il est évident en observant la figure 1 que les données correspondent fortement avec le scénario BAU (pour la plupart des variables); alors que les données ne correspondent pas avec les deux autres scénarii (Turner, 2012, Turner, 2008). (...)

Evolution du monde réel – pic pétrolier

 Taux de production de pétrole : réel et projeté ; dérivé de LTG ; et courbe « selon Hubbert » basée sur une fonction logistique – toutes normalisées pour correspondre à la ressource totale (c’est-à-dire l’aire sous les courbes).

La vision optimiste exprimée récemment est qu’il y pourrait y avoir une nouvelle surabondance de pétrole et de gaz. A première vue, cela semble contredire la contrainte de ressources qui sous-tend l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. Mais les protagonistes de cette surabondance de pétrole et de gaz n’ont pas compris un point crucial. Ils ont confondu un stock et un flux. Le point clé, comme le souligne le modèle LTG, est la vitesse à laquelle la ressource peut être fournie, c’est-à-dire le flux, et les besoins associés en machines, énergie et autres intrants pour pouvoir obtenir ce flux. La recherche contemporaine sur l’énergie nécessaire pour extraire et fournir une unité d’énergie à partir du pétrole montre que les intrants ont augmenté de presque un ordre de grandeur. Peu importe la taille du stock de ressources si elles ne peuvent pas être extraites assez rapidement, ou si d’autres ressources nécessaires par ailleurs dans l’économie sont consommées pendant l’extraction. Les optimistes du pétrole et du gaz notent que l’extraction de carburants non conventionnels n’est économiquement rentable qu’au voisinage de 70 US$ le baril. Ils reconnaissent par là-même que l’époque du pétrole bon marché est révolue, apparemment sans se rendre compte que les carburants chers sont un signe de contraintes sur les taux d’extraction et les intrants nécessaires. Ce sont ces contraintes qui conduisent à l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. (...)

Dans la littérature sur le pic pétrolier, la mesure pertinente du coût d’opportunité est le retour d’énergie par rapport à l’investissement (EROI) qui correspond à l’énergie nette disponible après avoir retranché l’énergie utilisée à extraire la ressource (Heun et de Wit, 2012, Dale et al., 2011, Heinberg, 2009, Murphy et Hall, 2011). L’EROI est défini comme le rapport entre l’énergie brute produite, TEProd, et l’énergie investie pour obtenir l’énergie produite, ERes. (...)


L’effondrement est retardé de 20 ans, mais est pire (c’est-à-dire en « falaise de Sénèque »), du fait d’une efficacité accrue dans l’accès aux ressources non conventionnelles.

Malheureusement, les preuves scientifiques des graves problèmes environnementaux ou de ressources naturelles se sont heurtées à une forte résistance de la part de forces sociétales puissantes, comme le démontre clairement la longue histoire de LTG ou les oppositions aux initiatives internationales des Nations Unies sur les questions environnementales/de changement climatique. Non sans ironie, la confirmation apparente par cet article du scénario BAU du modèle LTG implique que l’attention des scientifiques et du public pour le changement climatique, quoique d’importance cruciale en elle-même, pourrait avoir été défavorablement détournée du problème des contraintes de ressources, particulièrement celle de l’approvisionnement en pétrole. En effet, si l’effondrement global se produit conformément au scénario LTG, alors les impacts de la pollution se résoudront naturellement – quoique pas dans un sens idéal !

 Une des leçons difficiles des scénario de LTG est que les questions environnementales mondiales sont généralement étroitement liées et ne devraient pas être traitées comme des problèmes séparés. Une autre leçon est l’importance de la prise de mesures préventives bien avant que les problèmes ne s’enracinent. Malheureusement, la correspondance des tendances des données avec la dynamique de LTG indique que les premiers stades de l’effondrement pourraient survenir d’ici une décennie, ou pourraient même être déjà en cours. Cela suggère, dans une perspective rationnelle basée sur le risque probable, que nous avons gaspillé les dernières décennies, et que se préparer à un effondrement mondial pourrait être encore plus important que de chercher à éviter l’effondrement. (...)



Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.