samedi 20 octobre 2018

" L'Énigme de l'arrivée " par V. S. Naipaul

Le village était inexistant. Je m’en félicitai. J’aurais appréhendé de rencontrer des gens. Depuis le temps que je demeurais en Angleterre, j’avais encore cette appréhension dans un nouvel endroit, les nerfs à vif, le sentiment d’être sur le territoire de l’autre, un étranger, un solitaire. 

Et toute excursion dans une partie du pays inconnue de moi, que d’autres auraient pu vivre comme une simple aventure, me donnait l’impression de rouvrir une vieille cicatrice. (...)

Nombre des bâtiments de ferme ne servaient plus. Les granges et les étables – murs de briques rouges, toit d’ardoises ou de tuiles – autour de la cour boueuse étaient dégradées ; le peu de bétail qui s’y trouvait parfois n’était que bêtes malades, veaux affaiblis mis à l’écart du troupeau. Tuiles tombées, toits percés, tôles rouillées, métal tordu, une humidité envahissante, des tons de rouille, de brun, de noir, avec de la mousse luisante ou d’un vert éteint sur la boue piétinée, amollie par le fumier dans la cour : la mise à l’écart des animaux dans ce cadre, comme s’ils étaient eux-mêmes déjà presque au rebut, avait quelque chose de terrible. (...)

L’impression de ruine et de déréliction, de déphasage, je la ressentais pour moi-même, liée à moi-même : un homme originaire d’une autre partie du monde, d’un tout autre contexte, venu chercher le repos à mi-course de sa vie dans le pavillon d’un domaine à moitié abandonné, un domaine plein de souvenirs d’un passé début de siècle, à peine rattaché au présent. Une anomalie parmi les domaines et grandes demeures de la vallée, et moi je constituais une anomalie de plus dans son enceinte. Je me sentais sans ancrage, étranger. Tout ce que je voyais durant cette première période, alors que je m’initiais à mon environnement, tout ce que je voyais lors de ma promenade quotidienne au long du rideau d’arbres ou du large chemin herbeux contribuait à aiguiser ce sentiment. Ma propre présence dans cette vallée antique me semblait faire partie d’une sorte de séisme, un bouleversement du cours de l’histoire nationale. (...)

Je voyais en lui un vestige. À peu de distance se trouvaient, parmi les tertres et tumulus antiques, les champs de tir et terrains de manœuvres de la plaine de Salisbury. Grâce à l’absence d’habitants dans ces secteurs militaires, racontait-on, grâce à l’usage exclusif fait de ces terres depuis déjà longtemps, et par un effet inverse de ce qu’on pouvait attendre à la suite d’explosions et de combats simulés, survivaient dans la plaine certaines espèces de papillons qui avaient disparu ailleurs, dans les secteurs plus peuplés. Or il me semblait qu’un peu de la même manière, sur le grand chemin du fond de la vallée, préservé par hasard des populations, de la circulation et de l’armée, Jack avait survécu comme les papillons. (...)

Un matin, j’entendis à la radio qu’à l’époque de l’Empire romain, on pouvait mener à pied au marché un troupeau d’oies depuis la province de Gaule jusqu’à Rome. Après cela, les oies dédaigneuses qui traversaient en se dandinant et lâchant leur fiente le chemin boueux, creusé d’ornières, du fond de la vallée et qui parfois se montraient fort agressives – les oies de Jack – prirent à mes yeux un caractère en quelque sorte historique, qui dépassait la notion de paysannerie médiévale, de vieilles coutumes de l’Angleterre rurale et les images de livres d’enfants. 

De sorte que l’année où, pris d’une envie de lire Shakespeare, d’entrer en contact avec la langue ancienne, je relus le Roi Lear pour la première fois depuis plus de vingt ans et tombai, dans la tirade d’invectives proférée par Kent, sur la phrase : « Espèce d’oie, si je te tenais sur la plaine de Sarnum, je te pousserais criaillante jusqu’à Camaalot », les mots me parlèrent pleinement. La plaine de Sarnum, plaine de Salisbury ; Camaalot, Winchester, c’était à une vingtaine de miles. Et je sentis qu’avec l’aide des oies de Jack – ces volatiles qui détenaient peut-être sur les terres du grand chemin un titre d’ancienneté que Jack ne soupçonnait pas – j’étais parvenu à la compréhension de quelque chose, dans le Roi Lear, qui avait paru obscur à ses commentateurs, d’après les notes de mon édition.


http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=V.S.+Naipaul&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

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