mardi 14 novembre 2017

" Moi, Jean Gabin " par Goliarda Sapienza ( 2012 )


Moi, qui ai appris de Jean Gabin à aimer les femmes, je me trouve maintenant avec la photographie de Margaret Thatcher devant moi – dans le journal, bien entendu, qu’en bonne citoyenne d’après la Révolution française j’achète tous les matins – et je commence à penser que quelque chose est allé de travers durant ces trente dernières années de démocratie.




Jean Gabin ignorait tout cela, les dames de fer, les femmes policiers, les soldâtes et les culturistes. Ses yeux bleus – ceux de Jean, bien sûr – rêvaient d’une femme qui serait comme un fleuve, un grand fleuve languide et vertigineux s’en allant nourrir la mer de ses eaux limpides. Voilà ce que j’ai appris de lui, et pour moi la femme a toujours été la mer. Entendons-nous, pas une mer dans un élégant cadre doré pour fanatiques du paysage, mais la mer secrète de la vie : aventure magnifique ou désespérée, cercueil et berceau, sibylle muette et sûre réponse, espace immense où mesurer notre courage d’individualistes endurcis, à nous, voleurs du riche et bienfaiteurs du pauvre, d’accord sur une phrase brève et précise : « Toujours en-dehors de tous les pouvoirs établis » ; seuls, mais avec l’orgueil de connaître la rectitude propre aux outsiders.

Seule, déambulant d’un pas court et énergique éclatant de courage altier, j’adaptais mes petits pieds à la démarche pleine d’autosuffisance virile de Jean Gabin, en fixant les yeux ténébreux de ma casbah de lave et la métamorphosant instantanément en l’enchevêtrement, d’une resplendissante clarté, de sa casbah à Lui, l’œil attentif au mouchard qui toujours, parmi tant de visages sûrs et souriants, pouvait se cacher ou surgir à chaque recoin plus sombre, à chaque basso  un peu plus ouvert que les autres.

Mais l’attention permanente au danger, devenue désormais pour moi (depuis que j’allais au Cinéma Mirone) une seconde nature, ne m’empêcha jamais de rêver à la femme de ma vie, qu’un jour je rencontrerais dans des circonstances pleines de magie : elle, fragile, réservée, muette et mystérieuse, peut-être un peu ambiguë, bien sûr, mais pure, fondamentalement pure et transcendante, poursuivie par une brute qui l’embobinerait avec des mirages de vies luxueuses, de villes étincelantes, de colliers et de bracelets de perles, ou qui lui ferait un chantage implacable pour quelque faute ancienne commise par son père ou sa mère, ou son frère ; innocente, mais née pour expier. Cela seulement parce que la nature-destin l’avait créée trop belle, trop sensible et parfaite pour la canaille commune qui, envieuse, voulait la posséder et la détruire.

Ce devait être ça, et satisfaite de ma découverte j’accélérais le pas en me mettant à siffler doucement. Arrêtons avec le destin, le diable, les madones ! Voilà la faute de mon aimée : être trop belle, pure, et en conséquence un appel involontaire à la mocheté et à la cruauté minable de la masse. Il suffisait de détacher les yeux de l’écran où, blanche et ouatée, dans le halo de lumière du regard de Jean, elle s’efforçait de ne pas pleurer et de ne pas dire le nom de son tortionnaire (sachant le pouvoir de celui-ci, désirant que Jean ne coure pas de risques pour la défendre) ; il suffisait de détacher le regard, disais-je, de ces yeux tristes à peine voilés de larmes retenues et d’observer le parterre pour comprendre que tous ces laiderons, mâles et femelles, cachaient sous leur fausse admiration la haine pour la perfection de ce visage qui les humiliait.

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