jeudi 30 mars 2017

" La perte de la vérité " par Marguerite Duras


Etre de gauche qu’est-ce c’est maintenant ? C’est un entendement à perte de vue qui a trait à la notion étrangère de soi-même à travers ces mots : société de classes, encore, oui, absolument. C’est voir. Souffrir, ne pas pouvoir éviter la souffrance.C’est avoir envie de tuer et abolir la peine de mort. 



C’est avoir perdu et le savoir, savoir la valeur irréversible de la défaite et, dans les terrains brûlés, avancer, avancer plus avant que jamais encore — avant nous — on avait avancé. C’est ne jamais arriver à admettre la totalité de ce qui est naturel, la différence des climats, celle de la répartition des richesses, celle des couleurs de la peau. Curieusement c’est avoir moins perdu Dieu que la droite qui se réclame de la foi. Cela sans doute à cause de ce désenchantement idéologique fabuleux que nous avons avant : Dieu n’était pas loin. C’est aussi avoir perdu. La gauche a perdu tous ses peuples, tout son sens, tout son sang. Maintenant la gauche n’a plus un seul nom à citer à la face du monde — Mendès France est encore dans la clandestinité — comme Léon Blum, comme Mitterand. — Mitterand est le président clandestin de la République française. C’est aussi l’espoir dans l’anéantissement de l’espoir, la gauche. C’est édifier cet espoir anéanti. En cent quatre-vingt cinq ans, calculez vous-même, la France n’a été gouvernée par la gauche que durant douze ans. Et dans notre siècle, en quatre-vingt cinq ans, elle ne l’a été que pendant six ans. C’est pendant ces six ans que la France moderne a été faite irréversiblement.

La gauche ne sera plus jamais la vénération personnelle. Etre de gauche c’est être sans chef. J’oublie : c’est avoir un entendement à perte de vue qui a trait aussi bien aux animaux, aux idées, au traitement à l’échelle planétaire, des baleines, des arbres, de l’air. C’est ne pas pouvoir faire autrement, jamais, dans tous les cas. C’est ne pas pouvoir imaginer le regard des honnêtes gens de la droite tranquille, ne pouvoir ni entrer dans leur tête ni dans leur conduite. Ce n’est jamais possible. C’est ce désenchantement fabuleux dont je dis plus haut qu’il nous a rapprochés de Dieu. C’est avoir traîné derrière soi une contrée de désespoir. c’est ça, c’est un savoir sur le désespoir. C’est un exil aussi. Un exil de l’homme dans l’autre homme ou soi-même. C’est aussi jouer. C’est le plaisir, très fort. C’est partir dans l’écoute de l’autre, fût-il un ennemi, ne pouvoir faire autrement. C’est savoir et ignorer dans le même temps. Et connaître cette ignorance comme étant l’essentiel de la démarche vers la connaissance. C’est dire ce que je dis là en ce moment, qui ne veut rien dire et qui veut dire et, ce faisant, qui dit. C’est avoir fait des erreurs, en faire encore et les revendiquer. C’est avoir cru, ne plus croire. C’est pouvoir tuer et abolir la peine de mort. C’est connaître les yeux fermés ce qui se passe dans le gros noyau noir, à l’intérieur de la grande croûte noire qui recouvre la terre depuis le Pacifique nord jusqu’à l’Ukraine. Car le savoir de cet événement immobile, ce n’est pas la droite qui l’a, c’est la gauche. La connaissance de cette horreur de grouillement du peuple russe, privé de pensée sous la croûte noire. c’est une connaissance de gauche. Voyez comme c’est difficile à dire, ça défie les mots, c’est le plus difficile à dire, c’est aussi un mot à venir qui dirait à lui seul l’espoir anéanti et présent.


                                                            Marguerite Duras


L'Autre Journal N° 8 ( Octobre 1985 )










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