mercredi 30 juillet 2014

" L’âge de l’ersatz " par William Morris ( 1894 )






La société de l’ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines ‑ et vous jettera au rebut, comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche. 







 De même que l’on nomme certaines périodes de l’histoire l’âge de la connaissance, l’âge de la chevalerie, l’âge de la foi, etc., ainsi pourrais‑je baptiser notre époque “ l’âge de l’ersatz ”. En d’autres temps, lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation. (…)



Je pense pouvoir conclure cet exposé par la description de l’inquiétant tableau que compose l’addition de tous ces ersatz, la vie civilisée n’étant plus qu’un ersatz en comparaison de ce que devrait être la vie sur Terre. Je commencerai par des exemples très terre à terre, par le sujet trivial, prosaïque, du boire et du manger. On y trouve donc des ersatz ? Que trop hélas ! Vous avez tous entendu parler de ce que l’on nomme le pain ; je soupçonne cependant que vous êtes fort peu nombreux à avoir jamais goûté la denrée véritable, quoique l’ersatz qui l’a supplantée depuis longtemps vous soit familier.



Dans ma jeunesse, c’est surtout à la campagne qu’on mangeait du pain digne de ce nom et il était rare d’en trouver en ville. Aujourd’hui, le pain préparé par les boulangers des villages est plus mauvais encore que celui des villes. Les gens des campagnes, du moins de celles que je connais, ont cessé de fabriquer leur propre pain. Ils l’achètent à la boulangerie locale, tandis qu’il y a encore trente ans, ils le cuisaient chez eux. Dans presque tous les vieux cottages du voisinage (dans les comtés d’Oxford, de Gloucester, etc.), on peut encore apercevoir au fond de la cheminée le petit four rond, désormais sans emploi. Vous vous dites peut‑être que les gens peuvent toujours faire leur pain s’ils le désirent. Eh bien, non. Car une bonne miche de pain nécessite une bonne farine, et l’on n’en trouve plus. L’idéal du meunier moderne (importé, j’imagine, d’Amérique, patrie de l’ersatz) semble être de réduire les riches grains de blé en une poudre blanche dont la particularité est de ressembler à de la craie, car il recherche avant tout la finesse et la blancheur, au détriment des qualités gustatives.

 Vous voyez donc qu’il est désormais pratiquement impossible de trouver du pain. Et cela, vous devez le comprendre, est un trait essentiel du processus d’édification de la société de l’ersatz : on impose à toute une population un ersatz quelconque, et en un laps de temps très court l’authentique, le produit d’origine, disparaît totalement.(…)

Il suffit de regarder autour de soi pour constater à quel point nous sommes comblés d’ersatz dans le domaine de l’habillement. Observez n’importe quelle foule moderne : qu’il s’agisse du va‑et‑vient habituel de la rue, des gens allant travailler ou se promenant, ou d’un rassemblement lié à la politique ou aux loisirs, la couleur ordinaire des vêtements est un brun charbonneux d’où surgissent quelques nuances criardes provenant toujours des accoutrements féminins. Allez savoir ce qui nous retient de porter de belles couleurs harmonieuses, si ce n’est la tyrannie de l’ersatz quotidien ! Quant à la forme de nos habits, elle est généralement si hideuse qu’un être arrivant d’une autre planète y verrait à coup sûr un signe de décadence. (…)

Je ne considère pas les distractions publiques comme un sujet frivole. Au contraire, je constate douloureusement que la qualité des pièces de théâtre est tombée bien bas et que nous sont imposés de déplorables ersatz qui requièrent le travail de gens honnêtes et souvent non dénués d’intelligence. Ce phénomène mérite de retenir notre attention car la majorité des citadins mène une vie si triste, leur travail est si mécanique et monotone, leurs moments de détente si vides de sens et si souvent écourtés par les heures supplémentaires qu’ils se satisfont de n’importe quel divertissement. (…)

Parallèlement à la production de tous ces ersatz, je dois admettre qu’il existe un type de marchandises qui ne sont pas falsifiées à la façon des ersatz ‑ du moins si l’on s’en tient à leur fabrication, sans considérer leur destination. Je dis un, mais il s’agit plutôt de deux types : d’une part, les engins qui détruisent les biens et massacrent les individus, pour lesquels on déploie une ingéniosité fantastique confinant au génie (ce qui, soit dit en passant, n’est peut‑être pas mauvais car la guerre, en devenant de plus en plus onéreuse, pourrait ainsi disparaître). Voilà un genre de produits élaborés avec soin, prévoyance et succès ; d’autre part, l’ensemble des machines-­outils nécessitées par la production marchande, gloire de notre siècle, et qui semblent aujourd’hui approcher graduellement de la perfection. Cependant, aussi merveilleux soient le talent et l’habileté prodigués pour leur fabrication et leur usage, leur finalité même n’est qu’un ersatz. A quoi ces ingénieuses machines si proches de la perfection sont elles ingénieusement destinées ? A la production d’ersatz, purement et simplement, à la production d’objets que personne n’aurait l’idée d’utiliser s’il n’y était contraint, et qui supplantent les biens authentiques dont nous userions si nous le pouvions. (…)

Il faudrait donc que la douce terre de nos aïeux soit, jusque dans les campagnes les plus reculées, métamorphosée en un ersatz ! Comprenez-moi bien : je ne pense pas seulement aux horreurs indescriptibles des régions industrielles qui ont défiguré notre pays mais aussi à la banalisation du paysage rural. Les causes en sont multiples : la culture intensive, le déboisement massif, la suppression des haies, la misère sordide aux alentours des fermes ; mais aussi le plaisir que semblent éprouver les autorités, en particulier celles qui sont responsables de la construction des écoles, à substituer la laideur à la beauté : les grilles métalliques et les fils de fer barbelés au lieu de murets ou de haies, les ardoises à la place des tuiles ou des lauzes, les plantations de mélèzes et d’épicéas là où devraient croître des chênes et autres arbres dignes de ce nom, et ainsi de suite : autant de manières de démentir notre sotte vantardise quant à notre prospérité et notre bon sens. (…)

Le nom du mal qui empoisonne le monde civilisé, c’est la pauvreté. La raison pour laquelle nous créons tous ces ersatz est que nous sommes trop pauvres pour vivre autrement. Nous sommes trop pauvres pour pouvoir jouir des prairies enchanteresses, des landes battues par les vents, au lieu de quoi nous subissons les déserts effroyables qui nous entourent ; trop pauvres pour habiter des villes rationnelles judicieusement organisées et de belles maisons conçues pour abriter les honnêtes gens ; trop pauvres pour empêcher que nos enfants grandissent dans l’ignorance ; trop pauvres pour démolir les prisons et les hospices et rebâtir à leur place des halles et des édifices publics pour l’agrément des citoyens ; trop pauvres surtout pour donner à chacun la chance d’exercer l’activité pour laquelle il a le plus de capacités et donc à laquelle il prendra le plus de plaisir. Que dis‑je ! Trop pauvres pour que règne la paix entre nous, pour en finir avec la guerre entre riches et pauvres, entre ceux qui possèdent tout et ceux à qui tout manque.(…)

Mes amis, un très grand nombre de gens sont employés à produire de pures et simples nuisances, comme le fil de fer barbelé, l’artillerie lourde, les enseignes et les panneaux publicitaires disposés le long des voies ferrées, qui défigurent les champs et les prés, etc. Hormis ce genre de nuisances, combien de travailleurs fabriquent des marchandises dont la seule utilité est de permettre aux gens riches de ‘dépenser leur argent’, comme on dit. Combien d’autres encore produisent les ersatz destinés à la classe ouvrière, si pauvre qu’elle ne peut s’offrir mieux ? Travail d’esclaves pour les esclaves du travail, comme je les ai souvent appelés. En résumé, de quelque manière qu’on la considère, notre industrie n’est que gaspillage car le système qui la gouverne permet tout juste à chacun de subsister, certains honnêtement mais misérablement, d’autres malhonnêtement et médiocrement, un point c’est tout.

En fin de compte, la raison d’être de l’industrie n’est pas de créer des biens mais des profits réservés aux privilégiés qui vivent du travail des autres ‑ quoi qu’il lui arrive incidemment de produire des choses utiles sans lesquelles tout s’arrêterait. Telle est la finalité de notre système commercial et gouvernemental et de sa splendide organisation du travail, si magnifique et si infaillible. Tentez de lui faire mettre sur pied quoi que ce soit d’autre, il s’écroulera immédiatement car il est fait pour cela, exclusivement.

J’affirme que le peuple tout entier ne sera jamais heureux sous un tel régime, qui fait de la vie un lamentable ersatz. Le peuple tout entier ne sera heureux que lorsqu’il œuvrera pour lui-même et reconstruira la société dans ce but. Ce sera alors la fin de l’âge de l’ersatz ; car, pourquoi travailler en dépit du bon sens lorsqu’il s’agira de satisfaire nos propres désirs ? Chacun sera alors solidaire de son voisin, tout en lui témoignant sa confiance. L’artisan seul connaît la complexité de sa tâche et peut juger de sa perfection. Il n’y a que lorsque le charpentier travaille pour le forgeron, le forgeron pour le laboureur, et ainsi de suite, que toute activité humaine alors empreinte d’amitié devient passionnante. Ainsi nous ne vivrons plus dans des camps séparés, armés les uns contre les autres, mais dans différents ateliers dont tous partageront les secrets.

Survient donc la vieille question : ‘Comment s’y prendre ?’ Chers amis, vous en savez long désormais sur le sujet, aussi je ne m’y attarderai pas, sans pour autant éluder le problème. La société de l’ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines ‑ et vous jettera au rebut, comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche. Vous devez donc riposter en exigeant d’être considérés comme des citoyens. (…)

Lorsque ce travail sera achevé, que le socialisme sera accepté, je pense que les moyens de le réaliser, en Angleterre du moins, seront à notre portée ; bientôt alors, nous découvrirons pratiquement que nous, les héritiers de toutes les époques passées, nous avions été frappés de pauvreté par une sorte de maléfice et non en raison de conditions immuables et naturelles. En d’autres termes, c’est par notre faute que nous menons cet ersatz de vie dont, sachons le, riches et pauvres pâtissent également ; les pauvres en souffrent au point d’en former comme une autre nation, de vivre dans un autre pays que celui des riches, qui ferait à ces derniers, si on les condamnait à y séjourner, l’effet d’une vaste prison gouvernée par la folie et la rapacité de cruels geôliers.



William Morris – L’âge de l’ersatz (1894) Conférence donnée le 18 novembre 1894, au New Islington Hall, dans le quartier populaire d‘Ancoats à Manchester.

http://infokiosques.net/lire.php?id_article=119

lundi 21 juillet 2014

" Ce que je crois " par Lewis Mumford ( 1930 )


 Ni l’art, ni la science, ni la conversation soutenue, ni l’accomplissement du moindre rite d’amour et d’amitié ne sont concevables sans loisirs. Si l’ère de la Machine renferme une promesse de culture, elle ne se réalisera pas en multipliant les automobiles et les aspirateurs, mais en aménageant des périodes de loisir. Mais aussi longtemps que notre critère sera le « confort » et non la vie, l’ère de la Machine demeurera stérile. (…)







Lorsque l’Europe entra en guerre , j’avais dix-huit ans et je croyais en la révolution. Parce que je vivais dans un monde qu’étouffaient l’injustice, la pauvreté et les conflits de classes, je souhaitais l’insurrection des opprimés qui renverserait la classe au pouvoir et établirait un régime égalitaire et fraternel. Au cours des années suivantes, j’appris à faire la différence entre un soulèvement de masse et l’effort spirituel prolongé qui aboutit à une révolution ; politiquement, je ne suis plus assez naïf pour croire qu’une insurrection peut changer la face du monde. Mais je n’ai jamais été Libéral, pas plus que je ne souscris à l’idée que la justice et la liberté ne sont bonnes qu’à doses homéopathiques. Si je ne peux pas me dire révolutionnaire aujourd’hui, ce n’est pas parce que les programmes actuels en faveur du changement me paraissent aller trop loin : la raison en est plutôt qu’ils sont superficiels et ne vont pas assez loin.  




Ce que je reproche principalement aux communistes russes, par exemple, n’est pas leur manière brutale d’établir un ordre nouveau, c’est plutôt leur adhésion à la moitié des idées erronées du système de pensée mécaniste dominant à l’époque où Marx formula ses dogmes révolutionnaires. Ce système subordonne toutes les valeurs humaines à un schéma utilitariste mesquin, comme si la production était une fin en soi, et cela aboutit à une caricature de société et de personnalité humaine. Le communiste orthodoxe n’a pas échappé à la prison mécaniste en s’en emparant et en assumant la charge de geôlier, et une prison n’est pas plus attirante si on l’appelle Palais des Prolétaires. Mon but serait une vie nouvelle et pas simplement un nouvel équilibre de la puissance. Cette vie transformerait le monde actuel de manière bien plus radicale que ne l’a fait la Russie Soviétique. (…)

Ainsi la vie implique ces multiples coopérations, et plus elle est raffinée, plus ce réseau se complexifie, et plus on en prend conscience. Goethe déclara un jour que les sources de sa pensée étaient si nombreuses que quiconque tenterait de les découvrir serait bien en peine de lui reconnaître quelque originalité, et comme l’honnêteté de Goethe n’avait d’égal que son orgueil, on peut considérer que son témoignage a valeur de preuve. L’homme d’affaires qui s’imagine être l’auteur de sa propre fortune, ou l’inventeur qui se croit propriétaire de son invention prouvent seulement qu’ils ignorent tout de leurs sources. La contribution individuelle, le travail d’une seule génération sont quantités négligeables : tout l’honneur en revient à la société humaine dans son ensemble et ils doivent tout à sa longévité.

Cette doctrine va exactement à l’encontre de certaines habitudes intellectuelles et d’attitudes « optimistes » et défavorables à la vie qui se sont répandues au cours des trois derniers siècles, et en particulier l’idée que le confort, la sécurité et l’absence d’effort physique sont les plus grands bienfaits de la civilisation et que toute autre préoccupation humaine – la religion, l’art, l’amitié, la famille, l’amour, l’aventure – doit céder le pas à la production d’une quantité toujours croissante d’objets de « confort » et de « luxe ». Parce qu’ils en étaient convaincus, les utilitaristes ont fait d’une condition élémentaire de la vie un but en soi. Soucieux d’amasser puissance, richesses et marchandises, ils ont appelé la science et la technologie moderne à la rescousse. C’est pour cette raison que nous nous attachons aux « choses » et que nous avons toutes sortes de possessions hormis la maîtrise de nous-mêmes.

De nos jours, seule une minorité favorisée de gens aisés, ainsi qu’une poignée de « pauvres non méritants » (pour reprendre l’expression de Doolittle dans Pygmalion) comprennent quels usages on peut faire du loisir sans s’ennuyer et sans redouter d’en disposer. En donnant la primauté aux affaires sur toute autre manifestation de la vie, notre civilisation que régentent les machines et l’argent oublie la grande affaire de la vie : c’est-à-dire la croissance, la reproduction et le développement. Elle accorde énormément d’attention à l’incubateur mais oublie l’œuf !  

On peut raisonnablement en conclure que le travail servile – quand bien même il produit du « confort » – devrait être réduit au minimum, et qu’en raccourcissant la journée de travail, on doit étendre le loisir à tous, au lieu de le tolérer comme s’il était un châtiment pour le « chômeur ». Ni l’art, ni la science, ni la conversation soutenue, ni l’accomplissement du moindre rite d’amour et d’amitié ne sont concevables sans loisirs. Si l’ère de la Machine renferme une promesse de culture, elle ne se réalisera pas en multipliant les automobiles et les aspirateurs, mais en aménageant des périodes de loisir. Mais aussi longtemps que notre critère sera le « confort » et non la vie, l’ère de la Machine demeurera stérile. (…)

Ce qui vaut pour les arts contemplatifs vaut également pour les arts actifs : la danse, la gymnastique et, peut-être par-dessus tout, pour les relations sexuelles. Privés de loisirs, de repos et d’énergie, ils perdent leur élan interne et ne peuvent être menés à bien qu’en participant à des compétitions athlétiques, ou parce qu’une mauvaise santé nous y contraint, ou par l’ingestion préalable d’alcools forts. Pourtant ces arts sont aussi essentiels à la vie que la plus bénéfique des activités industrielles. Dans la mesure où nombre de communautés primitives ont continué à pratiquer ces arts actifs d’une manière plus constante et plus authentique que notre civilisation occidentale, nous ne devrions pas tant nous vanter de notre supériorité ; car notre « progrès » n’est pas exempt d’échecs et de régressions dans des domaines beaucoup plus essentiels à notre bien-être que la production à moindre coût de fonte brute.

Contre l’activité concrète et unilatérale que promeuvent les idéaux utilitaristes, le fonctionnement de la technologie moderne et sa spécialisation à outrance, je crois à un développement équilibré et harmonieux à la fois de la personnalité humaine et de la communauté elle-même. L’économie y aurait sa place, mais elle ne le dirigerait pas. (…)

Il est indispensable de faire l’expérience directe du travail manuel et du plaisir esthétique, de traverser des périodes de sécurité et d’autres plus hasardeuses, des périodes d’absorption intellectuelle et de repos physique. Il est essentiel de savoir ce que signifie être cuisinier, vagabond, amant, terrassier, parent, travailleur responsable C’est ainsi, et en nous frottant à d’autres personnalités, que nous explorons ce qui nous entoure ainsi que nos propres possibilités – plutôt que de nous recroqueviller et de nous engager, après une ou deux escarmouches, dans une guerre d’usure contre la vie, dans l’espoir de nous assurer un maximum de sécurité et de confort, retranchés dans quelque activité spécialisée et scrutant l’horizon à travers un périscope. (…)

Être vivant, agir, incarner la finalité et la valeur de la vie, être pleinement humain, sont des buts difficiles à atteindre. Qui ne connaît pas d’heures mornes, de moments d’apathie ou de dépression – et qui ne supporte parfois de n’être que l’ombre de soi-même ? Ces buts n’en sont pas moins souhaitables pour autant. Du moins sont-ils accessibles ; et en les poursuivants, on se lève tôt et on s’enivre de la rosée du matin ou, le soir venu, on se couche la conscience en paix, comme on espère pouvoir le faire au jour de sa mort, sans amertume ou vains regrets.

S’il faut appeler religion ce qui nous fait prendre conscience qu’il existe des choses qui valent la peine qu’on meure pour elles, que nous sommes solidaires de toute vie, qui nous donne ce sentiment d’être dépositaire d’une finalité essentielle, inséparable de la nature des choses et même de ces malheurs, parfois cruels, que nous avons tant de peine à comprendre – on peut dire que ma conviction est une foi religieuse. Car un amoureux accompli sait triompher mais aussi renoncer ; et celui qui aime assez la vie n’éprouvera pas de ressentiment et saura reconnaître le bon moment. La vie ne vaut que si nous témoignons de sa signification et non parce que nous accumulons richesse, pouvoir ou longévité.


Lewis Mumford, The Forum – novembre 1930.




" Les fous gouvernent nos affaires " par Lewis Mumford ( 1946 )

jeudi 10 juillet 2014

" Tristes Tropiques " de Claude Lévi-Strauss ( 1955 )
















Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus. 

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie tout entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s’élaborent des architectures d’une complexité inconnue, l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. (…)

L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. (…)

Au cours d’une véritable enquête psychosociologique conçue selon les
canons les plus modernes, on avait soumis les colons à un questionnaire destiné à savoir si, selon eux, les Indiens étaient ou non « capables de vivre par eux-mêmes, comme des paysans de Castille ». Toutes les réponses furent négatives : « À la rigueur, peut-être, leurs petits enfants ; encore les indigènes sont-ils si profondément vicieux qu’on peut en douter ; à preuve : ils fuient les Espagnols, refusent de travailler sans rémunération, mais poussent la perversité jusqu’à faire cadeau de leurs biens ; n’acceptent pas de rejeter leurs camarades à qui les Espagnols ont coupé les oreilles. » Et comme conclusion unanime : « Il vaut mieux pour les Indiens devenir des hommes esclaves que de rester des animaux libres… ».

Au même moment, d’ailleurs, et dans une île voisine (Porto-Rico, selon le témoignage d’Oviedo) les Indiens s’employaient à capturer des blancs et à les faire périr par immersion, puis montaient pendant des semaines la garde autour des noyés afin de savoir s’ils étaient ou non soumis à la putréfaction. De cette comparaison entre les enquêtes se dégagent deux conclusions : les blancs invoquaient les sciences sociales alors que les Indiens avaient plutôt confiance dans les sciences naturelles ; et, tandis que les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. À ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’hommes. ( … )


Ici, des populations médiévales sont précipitées en pleine ère manufacturière et jetées en pâture au marché mondial. Du point de départ jusqu’au point d’arrivée, elles vivent sous un régime d’aliénation. La matière première leur est étrangère, complètement pour les tisserands de Demra qui emploient des filés importés d’Angleterre ou d’Italie, partiellement pour les façonniers de Langalbund dont les coquillages ont une origine locale, mais non les produits chimiques, les cartons et les feuilles métalliques indispensables à leur industrie. Et partout, la production est conçue according to foreign standards, ces malheureux ayant à peine les moyens de se vêtir, moins encore de se boutonner. 

Sous les campagnes verdoyantes et les canaux paisibles bordés de chaumières, le visage hideux de la fabrique apparaît en filigrane, comme si l’évolution historique et économique avait réussi à fixer et à superposer ses phases les plus tragiques aux dépens de ces pitoyables victimes : carences et épidémies médiévales, exploitation forcenée comme aux débuts de l’ère industrielle, chômage et spéculation du capitalisme moderne. Le XIVe, le XVIIIe et le XX e siècle se sont ici donné rendez-vous pour tourner en dérision l’idylle dont la nature tropicale entretient le décor. C’est dans ces régions, où la densité de population dépasse parfois mille au kilomètre carré, que j’ai pleinement mesuré le privilège historique encore dévolu à l’Amérique tropicale (et jusqu’à un certain point à l’Amérique tout entière) d’être restée absolument ou relativement vide d’hommes. La liberté n’est ni une invention juridique ni un trésor philosophique, propriété chérie de civilisations plus dignes que d’autres parce qu’elles seules sauraient la produire ou la préserver. Elle résulte d’une relation objective entre l’individu et l’espace qu’il occupe, entre le consommateur et les ressources dont il dispose. (…)

Ce qui m’effraye en Asie, c’est l’image de notre futur, par elle anticipée. Avec l’Amérique indienne je chéris le reflet, fugitif même là-bas, d’une ère où l’espèce était à la mesure de son univers et où persistait un rapport adéquat entre l’exercice de la liberté et ses signes. ( … )

Cette Indienne veut-elle me vendre ce pot ? « Certes, elle veut bien. Malheureusement il ne lui appartient pas. À qui alors ? Silence. – À son mari ? Non. – À son frère ? Non plus. À son fils ? Pas davantage. » Il est à la petite-fille. La petite-fille possède inévitablement tous les objets que nous voulons acheter. Nous la considérons – elle a trois ou quatre ans – accroupie près du feu, absorbée par la bague que, tout à l’heure, j’ai passée à son doigt. Et ce sont alors, avec la demoiselle, de longues négociations où les parents ne prennent aucune part. Une bague et cinq cents reis la laissent indifférente. Une broche et quatre cents reis la décident. (…)

Leur civilisation évoque irrésistiblement celle que notre société s’est amusée à rêver dans un de ses jeux traditionnels et dont la fantaisie de Lewis Carroll a si bien réussi à dégager le modèle : ces Indiens chevaliers ressemblaient à des figures de cartes. Ce trait ressortait déjà de leur costume : tuniques et manteaux de cuir élargissant la carrure et tombant en plis raides, décorés en noir et rouge de dessins que les anciens auteurs comparaient aux tapis de Turquie, et où revenaient des motifs en forme de pique, de coeur, de carreau et de trèfle. Ils avaient des rois et des reines ; et comme celle d’Alice, ces dernières n’aimaient rien tant que jouer avec les têtes coupées que leur rapportaient les guerriers. Nobles hommes et nobles dames se divertissaient aux tournois ; ils étaient déchargés des travaux subalternes par une population plus anciennement installée, différente par la langue et la culture, les Guana. (…)

La morgue de ces seigneurs avait intimidé jusqu’aux conquérants
espagnols et portugais, qui leur accordaient les titres de Don et Dona. On racontait alors qu’une femme blanche n’avait rien à craindre de sa capture par les Mbaya, nul guerrier ne pouvant songer à ternir son sang par une telle union. Certaines dames Mbaya refusèrent de rencontrer l’épouse du vice-roi pour la raison que seule la reine du Portugal eût été digne de leur commerce; (…)

Voici ce mythe : quand l’Être suprême, Gonoenhodi, décida de créer les hommes, il tira d’abord de la terre les Guana, puis les autres tribus ; aux premiers, il donna l’agriculture en partage et la chasse aux secondes. Le Trompeur, qui est l’autre divinité du panthéon indigène, s’aperçut alors que les Mbaya avaient été oubliés au fond du trou et les en fit sortir ; mais comme il ne restait rien pour eux, ils eurent droit à la seule fonction encore disponible, celle d’opprimer et d’exploiter les autres. Y eu-t-il jamais plus profond contrat social que celui-là ? (…)

Au moraliste, la société Bororo administre une leçon : qu’il écoute ses informateurs indigènes : ils lui décriront, comme ils l’ont fait pour moi, ce ballet où deux moitiés de village s’astreignent à vivre et à respirer l’une par l’autre ; échangeant les femmes, les biens et les services dans un fervent souci de réciprocité ; mariant leurs enfants entre eux, enterrant mutuellement leurs morts, se garantissant l’une à l’autre que la vie est éternelle, le monde secourable et la société juste. Pour attester ces vérités et s’entretenir dans ces convictions, leurs sages ont élaboré une cosmologie grandiose ; ils l’ont inscrite dans le plan de leurs villages et dans la distribution des habitations. Les contradictions auxquelles ils se heurtaient, ils les ont prises et reprises, n’acceptant jamais une opposition que pour la nier au profit d’une autre, coupant et tranchant les groupes, les associant et les affrontant, faisant de toute leur vie sociale et spirituelle un blason où la symétrie et l’asymétrie se font équilibre, comme les savants dessins dont une belle Caduveo, plus obscurément torturée par le même souci, balafre son visage. Mais que reste-t-il de tout cela, que subsiste-t-il des moitiés, des contre-moitiés, des clans, des sous-clans, devant cette constatation que semblent nous imposer les observations récentes ? 

Dans une société compliquée comme à plaisir, chaque clan est réparti en trois groupes : supérieur, moyen et inférieur, et par-dessus toutes les réglementations plane celle qui oblige un supérieur d’une moitié à épouser un supérieur de l’autre, un moyen, un moyen et un inférieur, un inférieur ; c’est-à-dire que, sous le déguisement des institutions fraternelles, le village bororo revient en dernière analyse à trois groupes, qui se marient toujours entre eux. Trois sociétés qui, sans le savoir, resteront à jamais distinctes et isolées, emprisonnée chacune dans une superbe dissimulée même à ses yeux par des institutions mensongères, de sorte que chacune est la victime inconsciente d’artifices auxquels elle ne peut plus découvrir un objet. Les Bororo ont eu beau épanouir leur système dans une prosopopée fallacieuse, pas plus que d’autres ils ne sont parvenus à démentir cette vérité ; la représentation qu’une société se fait du rapport entre les vivants et les morts se réduit à un effort pour cacher, embellir ou justifier, sur le plan de la pensée religieuse, les relations réelles qui prévalent entre les vivants. (…)


Mais bien qu’orientées dans une direction plus positive, l’adresse et l’ingéniosité du chef nambikwara n’en sont pas moins étonnantes. Il doit avoir une connaissance consommée des territoires fréquentés par son groupe et par les groupes voisins, être un habitué des terrains de chasse et des bosquets d’arbres à fruits sauvages, savoir pour chacun d’eux la période la plus favorable, se faire une idée approximative des itinéraires des bandes voisines : amicales ou hostiles. Il est constamment parti en reconnaissance ou en exploration et semble voltiger autour de sa bande plutôt que la conduire. (…)

Pendant des semaines, sur ce plateau du Mato Grosso occidental, j’avais été obsédé, non point par ce qui m’environnait et que je ne reverrais jamais, mais par une mélodie rebattue que mon souvenir appauvrissait encore : celle de l’étude numéro 3, opus 10, de Chopin, en quoi il me semblait, par une dérision à l’amertume de laquelle j’étais aussi sensible, que tout ce que j’avais laissé derrière moi se résumait. Pourquoi Chopin, vers qui mes goûts ne m’avaient pas particulièrement porté ? (…)

Des sociétés, qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu’ils ont pratiqué certaines formes modérées d’anthropophagie, et qu’ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d’une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n’aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d’organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l’obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l’aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fut progressivement amorti et que l’ordre initial eût été restauré.

 Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l’« infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige qu’on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n’entraîne pas des résultats inverses de ceux qu’on espérait. Le comble de l’absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement. (…)

Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu’a notre univers de survivre, si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d’information, donc une organisation plus grande. (…)

Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde – cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; 

cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages ! adieu voyages ! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos oeuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. 



dimanche 22 juin 2014

« Opération Lune » de William Karel



W. Karel pensait que le spectateur s’apercevrait de la supercherie au bout de la 15ème /16ème minute. 

En réalité, la production déléguée d’Arte ne s’est aperçue du caractère faux du documentaire qu’à partir de la 40 ième minute, alors que ce sont des professionnels de l’image et du son.


« - Moi, ce qui m’a fasciné dans ce film, c’est que vous ayez réussi à convaincre Donald Rumsfeld d’apporter sa caution au sujet. Comment avez-vous procédé ?


- Il n’a jamais apporté sa caution. Les cinq conseillers de Nixon, je les ai rencontrés un an avant pour faire un film sur le Watergate et on a fait une heure et demie d’entretien avec chacun des cinq conseillers. Quand on a décidé de faire ce faux documentaire, pour le rendre crédible, on a fait des transcriptions de tous ces entretiens et on a choisi des petits bouts chez chacun pour les mettre bout à bout et faire croire qu’ils parlaient de ça. Ils ne parlent pas une seconde dans le film de la Lune, mais il y a un faux témoin au milieu, qui est la secrétaire de Nixon, et qui est la seule à parler de la Lune. Elle permet de faire les liens. Les autres donc n’en parlent pas, ils n’étaient pas au courant. »


« - Comment avez-vous procédé avec les protagonistes de votre film ? Comment les avez vous convaincus d’entrer dans le jeu ?

- Aucun n’est entré dans le jeu ! L’idée était de détourner des entretiens, et nous n’avons mis aucun des témoins dans la confidence, ni les gens de la NASA, ni Aldrin, ni la femme de Kubrick, ni le frère de celle-ci. Il y a juste huit comédiens à qui on a donné un texte et qui jouent certains témoins. Les images des conseillers de Nixon proviennent du film les Hommes de la Maison-Blanche. En détournant leurs témoignages, il suffisait d’avoir un “faux” témoin, en l’occurrence la secrétaire de Nixon, pour faire le lien et rendre l’histoire crédible.

Aux “vrais” témoins, nous disions que nous faisions un film sur Kubrick, sur son film, sur la Lune ou sur la NASA, et nous leur posions des questions un peu vagues… »

Interview avec William Karel


mercredi 18 juin 2014

" La Décomposition des Nations " par Leopold Kohr ( 1946 )



Au lieu d'essayer désespérément de gonfler les talents limités de l'homme à un niveau permettant de faire face à l'énormité, l'énormité est découpée jusqu'à une taille où elle peut être gérée même par les talents limités de l'homme. En miniature, les problèmes perdent à la fois leur caractère terrifiant et leur portée, ce qui est tout ce que la société peut jamais espérer. Notre choix semble donc ne pas être entre crime et vertu mais entre crime énorme et menu crime ; pas entre guerre et paix, mais entre grandes guerres et petites guerres, entre guerres totales et indivisibles et guerres locales et divisibles.







Il est donc tout à fait vrai qu'un monde de petits états pourrait ne pas être du tout paisible, mais être constamment bouillonnant de guerres telles que celles qui caractérisaient le Moyen Âge. Mais à quoi ressemblaient donc ces fameuses guerres médiévales ? Le Duc de Tyrol aurait déclaré la guerre au Margrave de Bavière parce que le cheval de quelqu'un avait été volé. La guerre dura deux semaines. Il y eut un mort et six blessés. Un village fut pris, et tout le vin qui était dans la cave de l'auberge bu. On fit la paix, et la somme de cent thalers fut payée en réparations. L'Archevêché de Salzburg et la Principauté de Liechtenstein tout proches entendirent parler de l'événement quelques semaines plus tard et le reste de l'Europe n'en entendit jamais parler.
 Au Moyen Âge, il y avait la guerre dans un coin ou l'autre de l'Europe presque chaque jour. Mais c'étaient de petites guerres avec de petits effets parce que les puissances qui les menaient étaient petites et leurs ressources réduites. Comme chaque champ de bataille pouvait être embrassé du regard depuis une colline, il arrivait que les généraux qui s'opposaient terminent une bataille avant la première victime, et sans jamais donner le signal d'attaque, comme quand ils se rendaient compte que l'ennemi s'était montré désespérément plus malin qu'eux. D'où le terme de guerre de manoeuvres qui, bien que sans effusion de sang, étaient des guerres aussi réelles qu'aucune autre. Quel contraste avec les conflits modernes à grande échelle qui sont à ce point au delà de la vision des plus grands généraux eux mêmes que, comme des colosses aveugles, ils n'ont pas d'alternative, s'ils veulent découvrir le gagnant potentiel, à se battre jusqu'à leur dernier souffle.  ( … )
Le Moyen Âge a profité de tant de périodes de paix non seulement en rendant la paix et la guerre divisibles dans l'espace en conséquence du système saturé de frontières des petits états. Avec une véritable touche de génie, il l'a rendu aussi divisible dans le temps. Ses chefs n'ont jamais cru au non-sens inatteignable d'une paix éternelle, et n'ont donc jamais perdu leur énergie à tenter de l'établir. Connaissant la substance dont l'homme est fait, ils ont sagement basé leurs systèmes sur ses défauts, non ses prétentions. Incapables d'éviter la guerre, ils ont fait la bonne action suivante. Ils ont tenté de la contrôler. Et en cela ils réussirent manifestement à travers une institution qu'ils nommèrent Treuga Dei, la Trêve de Dieu.
Cette trêve était basée sur le concept que la guerre, de même qu'elle était divisible régionalement, était divisible aussi en actions et périodes séparées. Selon ses dispositions originales, toute action de guerre devait être interrompue le samedi midi et ne pouvait reprendre que le lundi matin de façon à assurer l'adoration paisible du seigneur le Dimanche. Par la suite, la période de trêve fut étendue pour comprendre le jeudi, en l'honneur de l'ascension du Christ, le vendredi en déférente commémoration de la crucifixion, et tout le samedi en mémoire de Sa mise au tombeau. En plus de ces limitations temporelles, un certain nombre d'endroits furent déclarés immunisés contre les actions de guerre. Ainsi, même au milieu de la guerre, ni les églises ou enclos paroissiaux, ni les champs à l'époque de la récolte ne pouvaient être la scène de bataille. Finalement, des groupes entiers de personnes tels que les femmes, les enfants, les vieux, ou les fermiers travaillant dans les champs furent placés sous protection spéciale et devaient être laissés en paix.  ( … )

Maximilien, qui régna de 1493 à 1519 quand le Moyen Âge laissa la place aux temps modernes de l'histoire, était un grand idéaliste, et est souvent nommé le Dernier Chevalier. Il serait préférable de l'appeler le Premier Moderniste. Car, comme il est typique des théoristes modernes, il ressentait que de grands idéaux et de grands concepts pouvaient être établis par des hommes imparfaits dans ce monde imparfait, dans une complétude sans complaisance. Donc estima-t-il, si la paix pouvait être préservée sur les terres de l'église et les terrains agricoles, pourquoi pas partout ? Si elle pouvait être respectée envers les vieux, les femmes et les enfants, pourquoi pas envers tous les hommes ? Et si on pouvait la maintenir du jeudi au lundi, pourquoi pas tous les jours de toutes les semaines de tous les ans ? Pourquoi ne pas rendre la paix indivisible ?
C'est ce qu'il essaya. Il promulga la Trêve de Dieu Éternelle. Comme les hommes d'état de notre époque -- qui se réjouissent de la même manière dans les totalités comme les triomphes totaux, les capitulations totales, la paix totale -- le feraient des siècles plus tard, Maximilien proscrit la guerre pour tous les temps à venir. Et quel fut le résultat ? Après la promulgation de la Trêve de Dieu Éternelle, les guerres furent menées non seulement les lundis, mardis et mercredis, mais aussi les jeudis, vendredis, samedis, et dimanches ; non seulement sur les champs de bataille autorisés, mais dans les champs de blé et les cimetières ; et non seulement contre les soldats, mais contre les femmes, les enfants et les vieux aussi. Quelque chose était certes devenu total -- mais pas la paix.  
En regardant le monde de petits états du Moyen Âge, nous trouvons donc qu'il n'assurait certes pas une perfection céleste. Au contraire, il était plein de défauts et de faiblesses, et plein des défis de la vie en général. Mais -- et ceci était sa grande vertu -- ils ne le terrorisaient jamais car, à petite échelle, même les problèmes les plus difficiles diminuent à des proportions insignifiantes. C'est ce que Saint Augustin avait à l'esprit quand, considérant la misère incommode de l'énormité, il demandait dans la Cité de Dieu (Livre III, Chapitre X) :
'un empire ne saurait-il être grand sans être agité ? ne voyons-nous pas dans le corps humain qu'il vaut mieux n'avoir qu'une stature médiocre avec la santé que d'atteindre à la taille d'un géant avec des souffrances continuelles qui ne laissent plus un instant de repos et sont d'autant plus fortes qu'on a des membres plus grands ?'
ou quand il cite Salluste qui faisait l'éloge du monde sans puissance qui semble avoir existé à l'aube de l'histoire :
'Au commencement, les rois avaient des inclinations différentes : les uns s'adonnaient aux exercices de l'esprit, les autres à ceux du corps. Alors la vie des hommes s'écoulait sans ambition ; chacun était content du sien.'
Comme les rois au commencement, le Moyen Âge 'réactionnaire' était caractérisé par le fait que, en dépit de ses faiblesses et de ses conflits, il était 'sans ambition', et que chaque problème pouvait être contenu dans les étroites limites 'du sien'. ( … )

Les grandes puissances, au lieu de pacifier le monde, n'ont fait qu'éliminer les guerres d'opérettes de l'âge sombre, nous donnant la vraie version en échange. Sinon, leur instauration n'a rien changé. Les causes des guerres sont toujours aussi ridicules qu'elles l'ont toujours été parce que les grandes puissances, alors qu'elles sont devenues plus grasses que leurs prédécesseurs, ne sont pas devenues plus sages. ( … )

Les grandes puissances, qui se posent en guise de pacificateurs, n'ont donc donné au monde que des souffrances. Elles ne représentent aucun progrès. Au lieu de résoudre les problèmes des petits états, elles les ont amplifiés à des proportions si insupportables que seule la puissance divine, et définitivement plus la capacité des mortels, peut y faire face. C'est pourquoi Aristote avertissait déjà que 'à la taille des états il y a une limite, comme il y en a aux autres choses, plantes, animaux, outils', et que

'. . . une grande cité ne doit pas être confondue avec une cité populeuse. De plus, l'expérience montre qu'une cité très populeuse peut rarement, ou jamais, être bien gouvernée ; car toutes les cités qui ont une réputation d'être bien gouvernées ont une limite à leur population. Nous pouvons débattre sur les bases de la raison, et s'ensuivra le même résultat. Car la loi est l'ordre, et une bonne loi est un bon ordre ; mais une très grande multitude ne peut pas être ordonnée : introduire l'ordre dans l'illimité est le travail d'une puissance divine -- d'une puissance telle qu'elle maintient l'univers.' ( … )

Comme les chapitres précédents l'ont montré, ni les problèmes de guerre ni ceux liés à la criminalité purement interne des sociétés ne disparaissent dans un monde de petits états ; ils sont simplement ramenés à des proportions supportables. Au lieu d'essayer désespérément de gonfler les talents limités de l'homme à un niveau permettant de faire face à l'énormité, l'énormité est découpée jusqu'à une taille où elle peut être gérée même par les talents limités de l'homme. En miniature, les problèmes perdent à la fois leur caractère terrifiant et leur portée, ce qui est tout ce que la société peut jamais espérer. Notre choix semble donc ne pas être entre crime et vertu mais entre crime énorme et menu crime ; pas entre guerre et paix, mais entre grandes guerres et petites guerres, entre guerres totales et indivisibles et guerres locales et divisibles. ( … )

Comme la grande puissance est par définition un élément qui peut à lui seul rompre l'équilibre du monde, un unique dictateur dans un grand pays est suffisant pour déranger la tranquillité d'esprit de tous. En conséquence, un monde de grandes puissances est sûr et sans danger seulement si le gouvernement de chaque grande puissance est entre les mains d'hommes sages et bons (une combinaison qui est rare même dans les démocraties). Dans le monde réel, en fait, la grande puissance attire par sa nature même le fort plutôt que le sage, et les autocrates plutôt que les démocrates. ( … )

Comme un petit état est par nature faible, son gouvernement, qui ne peut tirer la mesure de sa puissance que de la mesure du pays qu'il gouverne, doit de la même façon être faible. Et si le gouvernement est faible, faible doit être son dictateur. Et si un dictateur est faible, il peut être renversé par le même effort décontracté qu'il a lui même dû employer pour renverser le précédent gouvernement. S'il devient trop arrogant, il se retrouvera pendu à un réverbère ou couché dans le caniveau avant d'avoir le temps de réaliser qu'il a perdu le pouvoir. Aucune force de police d'un petit état ne peut être assez grande pour le protéger même de rébellions mineures. ( … ) 

 Comme Bertrand Russel l'a souligné : L'infériorité de notre époque à cet égard est la conséquence inévitable du fait que la société est centralisée et organisée à un tel degré que l'initiative individuelle est réduite au minimum. Là où l'art a fleuri dans le passé, il a fleuri comme une habitude parmi les petites communautés qui avaient des rivales parmi leurs voisines, telles que les Cités-états grecques, les petites principautés de la Renaissance italienne, les Courts mineures des souverains allemands du dix-huitième siècle… Il y a quelque chose sur la rivalité locale qui est essentielle en de telles questions… Mais de tels patriotismes locaux ne peuvent facilement fleurir dans un monde d'empires… 

Dans ceux qui peuvent autrement avoir de louables intentions, l'effet de la centralisation est de les lancer dans la compétition avec un nombre trop important de rivaux, et dans la soumission à un standard de goût excessivement uniformisé. Si vous voulez être un peintre, vous ne vous contenterez pas de vous mesurer vous-même contre les hommes ayant des désirs similaires dans votre propre village ; vous devrez vous rendre dans quelque école de peinture de la métropole où vous tirerez probablement la conclusion que vous êtes médiocres, et étant arrivé à cette conclusion vous devez… trouver un moyen pour gagner de l'argent ou pour boire… Dans l'Italie de la Renaissance, vous auriez pu espérer être le meilleur peintre de Sienne et cette position aurait été bien suffisamment honorable.' 


(Bertrand Russell, Authority and the Individual. ) ( … )



Pour tous les buts pratiques, donc, les unions internationales doivent rechercher, au lieu du lourd équilibre stable d'organisations de grandes puissances, l'équilibre mobile et fluide d'arrangements multicellulaires de petits états. La solution de leurs problèmes se trouve dans le champ micro- et non macro-politique. Ils doivent éliminer de leur système non les petits états, mais les grandes puissances. Ceci seulement les pourvoira du mécanisme interne pour faire face aux frictions quotidiennes de la vie sociale sans la nécessité de créer une machine gouvernementale de telles proportions qu'elle ne pourrait pas être maintenue même si elle pouvait être créée. ( … )
Mais la guerre n'est heureusement pas le seul moyen par lequel les grandes puissances peuvent être divisées. Englouties dans un marais d'émotivité infantile et attachant une valeur phénoménale au fait qu'elles sont grandes et puissantes, elles ne peuvent pas être persuadées d'opérer leur propre dissolution. Mais, étant infantiles et émotionnelles, on peut les y amener par la ruse. Alors qu'elles rejetteraient leur division, si elle leur était présentée comme une exigence, ils pourraient tout à fait désirer l'accepter, si on la leur offrait sous l'apparence d'un cadeau. Ce cadeau serait : la représentation proportionnelle dans les instances dirigeant l'union fédérale dont ils font partie. L'acceptation de cette offre ne causerait rien moins que leur disparition finale.  ( … )
Il y a, bien sûr, des gens comme les instituteurs, les politiciens nationaux, les militaires, les collectivistes, les maniaques de l'humanité et d'autres glorificateurs des événements unitaires, qui s'opposeront avec fanatisme au concept des petits états démocratiques en hurlant à la réaction - comme si le modèle de la nature pouvait jamais être réactionnaire. Mais la plus grande partie des habitants des régions dans lesquelles ces états seraient restaurés ont montré maintes et maintes fois qu'ils pensent différemment. Ils ne semblent pas vouloir de la vie dans des énormes royaumes sans signification. Ils veulent vivre dans leurs provinces, dans leurs montagnes, dans leurs vallées. Ils veulent vivre à la maison. C'est pourquoi ils se sont accrochés avec tant de ténacité à leur couleur locale et leur provincialisme même quand ils ont été submergés dans de grands empires. A la fin, quoi qu'il en soit, ça a toujours été le petit état, et pas l'empire qui a survécu. C'est pourquoi les petits états n'ont pas à être créés artificiellement. Ils doivent seulement être libérés. ( … )

mardi 10 juin 2014

Le paradoxe de Monty Hall : Homme versus Pigeon




Le problème de Monty Hall est un célèbre jeu de probabilités qui tire son nom d’une émission télévisée. On le qualifie de paradoxe, car la bonne stratégie à adopter nous semble souvent contre-intuitive.


Des expériences montrent d’ailleurs que même en répétant plusieurs fois le jeu,


l’être humain a vraiment du mal à comprendre le truc, alors que le pigeon, lui, s’en sort très bien.






Un candidat est présenté face à 3 portes : derrière une seule de ces portes se trouve un cadeau, alors que derrière chacune des deux autres portes se trouve un objet sans intérêt (typiquement : une chèvre).
  1. Le candidat choisit une de ces 3 portes, mais sans l’ouvrir;
  2. L’animateur (qui sait où se trouve le cadeau) ouvre une des 2 portes restantes, en prenant soin (si besoin) d’éviter la porte qui contient le cadeau (la porte ouverte par l’animateur révèle donc toujours une chèvre);
  3. Le candidat a alors le choix entre conserver sa porte initiale, ou changer pour pour prendre l’autre porte restante.
Que doit faire le candidat ? Conserver ou changer ?


En faisant un raisonnement rapide, on peut se dire qu’on a le choix entre deux portes, et qu’initialement chaque porte a autant de chance que l’autre de contenir le cadeau. Alors que l’on change ou que l’on conserve sa porte, on gagne avec une chance sur deux.
En réalité ce raisonnement est trompeur, et le vrai résultat est que la probabilité de gagner si on change est de 2/3 contre seulement 1/3 si on conserve sa porte initiale : on a donc toujours intérêt à changer !


Pour quelqu’un qui découvre le jeu, une manière de trouver la bonne tactique, c’est de jouer une centaine de parties. On peut penser que si vous êtes un peu observateur, vous allez finir par comprendre que changer est en moyenne plus intéressant que rester.


D’ailleurs le pigeon lui fait ça très bien. C’est l’expérience qu’ont réalisé deux chercheurs en psychologie du Whitman College dans l’état de Washington (*). Ils ont soumis plusieurs volatiles à une version répétée du problème Monty Hall (où le cadeau c’est de la bouffe, car le pigeon est basique).

Ils ont alors observé qu’après plusieurs centaines d’essais, le pigeon a parfaitement compris que la bonne stratégie c’est de changer. Au début de l’expérience ils changent de porte dans 36% des cas, alors qu’à la fin de l’expérience (qui dure plusieurs jours), ils changent dans 96% des cas !



Là où ça devient inquiétant, c’est qu’en soumettant des humains à la même version répétée du problème, ils ont observé que l’homme ne semble pas très enclin à apprendre de ses erreurs : après 200 essais les humains ne changent que dans 66% des cas. Le pigeon bat l’homme sans problèmes !




(*) Walter T. Herbranson and Julia Schroeder, Are Birds Smarter Than Mathematicians? Pigeons (Columba livia) Perform Optimally on a Version of the Monty Hall Dilemma, Journal of Comparative Psychology (2010), Vol. 124, No. 1, 1–13.


blog de Sciences Etonnantes

samedi 24 mai 2014

" Quinze jours dans le désert " par Alexis de Tocqueville (1831)





Où trouver dans un cadre plus étroit, un plus complet tableau des misères de notre nature?

 Il y manque cependant encore un trait.


Les lignes profondes que la naissance et l'opinion ont tracées entre la destinée de ces hommes, ne cessent point avec la vie, mais s'étendent au delà du tombeau. Six religions ou sectes diverses se partagent la foi de cette société naissante.



Une des choses qui piquaient le plus vivement notre curiosité en venant en Amérique, c'était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes les plus sauvages que de se plier à ce que les blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu'on ne croit de rencontrer aujourd'hui le désert. À partir de New York et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l'histoire des Indiens; nous rencontrions des vallées qu'ils ont nommées; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus mais partout, la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l'homme civilisé. Les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie.


Cependant nous semblions marcher sur les traces des indigènes. Il y a dix ans, nous disait-on, ils étaient ici; là, cinq ans; là, deux ans. Au lieu où vous voyez la plus belle église du village, nous racontait celui-ci, j'ai abattu le premier arbre de la forêt. Ici, nous racontait un autre, se tenait le grand conseil de la Confédération des Iroquois. - Et que sont devenus les Indiens, disais-je ? - Les Indiens, reprenait notre hôte, ils ont été je ne sais trop où, par delà les Grands Lacs. C'est une race qui s'éteint ; ils ne sont pas faits pour la civilisation: elle les tué. ( ... )


Au milieu de cette société si policée, si prude, si pédante de moralité et de vertu, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d'égoïsme froid et implacable lorsqu'il s'agit des indigènes de l'Amérique. Les habitants des États-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cri ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique.


Mais c'est le même sentiment impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne.


Combien de fois dans le cours de nos voyages n'avons-nous pas rencontré d'honnêtes citadins qui nous disaient le, soir, tranquillement assis au coin de leur foyer: Chaque jour le nombre des Indiens va décroissant. Ce n'est pas cependant que nous leur fassions souvent la guerre, mais l'eau-de-vie que nous leur vendons à bas prix en enlève tous les ans plus que ne pourraient faire nos armes. Ce monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils, Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses.


Satisfait de son raisonnement, l'Américain s'en va au temple où il entend un ministre de l'Évangile lui répéter que les hommes sont frères et que l’être éternel qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donné à tous le devoir de se secourir. ( ... )


 

Mettre la main sur nos fusils, nous retourner et nous placer dans le chemin en face de l'Indien fut l'affaire d'un moment. Il s'arrêta de même. Nous nous tînmes pendant une demi-minute en silence. Sa figure présentait tous les traits caractéristiques qui distinguent la race indienne de toutes les autres. Dans ses yeux parfaitement noirs brillait ce feu sauvage qui anime encore le regard du métis et ne se perd qu'à la deuxième ou troisième génération de sang blanc. Son nez était arqué par le milieu, légèrement écrasé par le bout, les pommettes de ses joues très élevées et sa bouche fortement fendue laissait voir deux rangées de dents étincelantes de blancheur qui témoignaient assez que le sauvage plus propre que son voisin l'Américain ne passait pas sa journée à mâcher des feuilles de tabac. J'ai dit qu'au moment où nous nous étions retournés en mettant la main sur nos armes, l'Indien s'était arrêté. Il subit l'examen rapide que nous fîmes de sa personne avec une impassibilité absolue, un regard ferme et immobile. Comme il vit que nous n'avions de notre côté aucun sentiment hostile, il se mit à sourire; probablement il s'apercevait qu'il nous avait alarmés. C'est la première fois que je pus observer à quel point l'expression de la gaieté change complètement la physionomie de ces hommes sauvages. J'ai eu cent fois depuis l'occasion de faire la même remarque. Un Indien sérieux et un Indien qui sourit, ce sont deux hommes entièrement différents. Il règne dans l'immobilité du premier une majesté sauvage qui imprime un sentiment involontaire de terreur. Ce même homme vient-il à sourire, sa figure entière prend une expression de naïveté et de bienveillance qui lui donne un charme réel. ( ... )


Craindre les Indiens! j'aime mieux vivre au milieu d'eux que dans la société des blancs. Non! non! je ne crains pas les Indiens. Ils valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par nos liqueurs, les pauvres créatures! » Nous montrâmes alors à notre nouvelle connaissance l'homme qui nous suivait si obstinément et qui alors s'était arrêté à quelques pas et restait aussi immobile qu'un terme. « C'est un Chippeway, dit-il, ou comme les Français l'appellent, un Sauteur. Je gage qu'il revient du Canada où il a reçu les présents annuels des Anglais. Sa famille ne doit pas être loin d'ici. » Ayant ainsi parlé, l'Américain fit signe à l'Indien de s'approcher et commença à lui parler dans sa langue avec une extrême facilité. C'était chose remarquable à voir que le plaisir que ces deux hommes de naissance et de moeurs si différentes trouvaient à échanger entre eux leurs idées. La conversation roulait évidemment sur le mérite respectif de leurs armes. Le blanc, après avoir examiné très attentivement le fusil du sauvage: « Voilà une belle carabine, dit-il, les Anglais la lui ont donnée sans doute pour s'en servir contre nous et il ne manquera pas de le faire à la première guerre. C'est ainsi que les Indiens attirent sur leur tête tous les malheurs qui les accablent. Mais ils n'en savent pas plus long, les pauvres gens. - Les Indiens se servent-ils avec habileté de ces longs et lourds fusils? - Il n'y a pas de tireurs comme les Indiens, reprit vivement notre nouvel ami avec l'accent de la plus grande admiration. ( ... )



Là en effet l'échelle était renversée; plongé dans une obscurité profonde, réduit à ses propres forces, l'homme civilisé marchait en aveugle, incapable, non seulement de se guider dans le labyrinthe qu'il parcourait, mais même d'y trouver les moyens de soutenir sa vie. C'est au milieu des mêmes difficultés que triomphait le sauvage; pour lui la forêt n'avait point de voile, il s'y trouvait comme dans sa patrie; il y marchait la tête haute guidé par un instinct plus sûr que la boussole du navigateur. Au sommet des plus grands arbres, sous les feuillages les plus épais, son oeil découvrait la proie près de laquelle l'Européen eût passé et repassé cent fois en vain. De temps en temps nos Indiens s'arrêtaient; ils mettaient le doigt sur leurs lèvres pour nous indiquer d'agir en silence et nous faisaient signe de descendre de cheval. Guidés par eux nous parvenions jusqu'en un endroit où l'on pouvait apercevoir le gibier. C'était un spectacle singulier à voir que le sourire méprisant avec lequel ils nous guidaient par la main comme des enfants et nous amenaient enfin près de l'objet qu'eux-mêmes apercevaient depuis longtemps. À mesure cependant que nous avancions, les dernières traces de l'homme s'effaçaient. Bientôt tout cessa même d'annoncer la présence du sauvage et nous eûmes devant nous le spectacle après lequel nous courions depuis si longtemps, l'intérieur d'une forêt vierge. ( ... )




Ainsi donc dans ce coin de terre ignoré du monde la main de Dieu avait déjà jeté les semences de nations diverses; déjà plusieurs races différentes, plusieurs peuples distincts se trouvent ici en présence.


Quelques membres exilés de la grande famille humaine se sont rencontrés dans l'immensité des bois, leurs besoins sont communs; ils ont à lutter ensemble contre les bêtes de la forêt, la faim, l'inclémence des saisons. Ils sont trente à peine au milieu d'un désert où tout se refuse à leurs efforts, et ils ne jettent les uns sur les autres que des regards de haine et de soupçon. La couleur de la peau, la pauvreté ou l'aisance, l'ignorance ou les lumières ont déjà établi parmi eux des classifications indestructibles ; des préjugés nationaux, des préjugés d'éducation et de naissance les divisent et les isolent.


Où trouver dans un cadre plus étroit, un plus complet tableau des misères de notre nature? Il y manque cependant encore un trait.


Les lignes profondes que la naissance et l'opinion ont tracées entre la destinée de ces hommes, ne cessent point avec la vie, mais s'étendent au delà du tombeau. Six religions ou sectes diverses se partagent la foi de cette société naissante.



Le catholicisme avec son immobilité formidable, ses dogmes absolus, ses terribles anathèmes et ses immenses récompenses, l'anarchie religieuse de la Réforme, l'antique paganisme trouvent ici leurs représentants. On y adore déjà en six manières différentes l'Être unique et éternel qui a créé tous les hommes à son image. On s'y dispute avec ardeur le ciel que chacun prétend exclusivement son héritage, bien plus, au milieu des misères de la solitude et des maux du présent, l'imagination humaine s'y épuise encore à enfanter pour l'avenir d'inexprimables douleurs. Le luthérien condamne au feu éternel le calviniste, le calviniste l'unitaire et le catholique les enveloppe tous dans une réprobation commune.


Plus tolérant dans sa foi grossière, l'Indien se borne à exiler son frère d'Europe des campagnes heureuses qu'il se réserve. Pour lui, fidèle aux traditions confuses que lui ont léguées ses pères, il se console aisément des maux de la vie et meurt tranquille en rêvant aux forêts toujours vertes que n'ébranlera jamais la hache du pionnier, et où le daim et le castor viendront s'offrir à ses coups durant les jours sans nombre de l'éternité.



Après déjeuner nous allâmes voir le plus riche propriétaire du village, M. Williams. Nous le trouvâmes dans sa boutique occupé à vendre à des Indiens une multitude d'objets de peu de valeur tels que couteaux, colliers de verre, pendants d'oreilles. C'était pitié de voir comme ces malheureux étaient traités par leurs frères civilisés d'Europe. Du reste tous ceux que nous vîmes là rendaient une justice éclatante aux sauvages. Ils étaient bons, inoffensifs, mille fois moins enclins au vol que le blanc. C'était dommage seulement qu'ils commençassent à s'éclairer sur le prix des choses. Et pourquoi cela, s'il vous plaît ? Parce que les bénéfices dans le commerce qu'on faisait avec eux devenaient tous les jours moins considérables. Apercevez-vous ici la supériorité de l'homme civilisé? L'Indien aurait dit dans sa simplicité grossière, qu'il trouvait tous les jours plus de difficultés à tromper son voisin. Mais le blanc découvre dans le perfectionnement du langage une nuance heureuse qui exprime la chose et sauve la honte.





Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.