mercredi 27 février 2013

" Éloge de l'oisiveté " par Bertrand Russell ( 1932 )


Ainsi que la plupart des gens de ma génération, j’ai été élevé selon le principe que l’oisiveté est mère de tous vices. Comme j’étais un enfant pétris de vertu, je croyais tout ce qu’on me disait, et je me suis ainsi doté d’une conscience qui m’a contraint à peiner au travail toute ma vie. 




Cependant, si mes actions ont toujours été soumises à ma conscience, mes idées, en revanche, ont subi une révolution. En effet, j’en suis venu à penser que l’on travaille beaucoup trop de par le monde, que de voir dans le travail une vertu cause un tort immense, et qu’il importe à présent de faire valoir dans les pays industrialisés un point de vue qui diffère radicalement des préceptes traditionnels. ( ... )



Et d’abord, qu’est-ce que le travail ? Il existe deux types de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordres à donner. Normalement, deux sortes de conseils sont donnés simultanément par deux groupes organisés : c’est ce qu’on appelle la politique. Il n’est pas nécessaire pour accomplir ce type de travail de posséder des connaissances dans le domaine où l’on dispense des conseils : ce qu’il faut par contre, c’est maîtriser l’art de persuader par la parole et par l’écrit, c’est-à-dire l’art de la publicité. ( ... )

La technique moderne a permis de diminuer considérablement la somme de travail requise pour procurer à chacun les choses indispensables à la vie. La preuve en fut faite durant la guerre. Au cours de celle-ci, tous les hommes mobilisés sous les drapeaux, tous les hommes et toutes les femmes affectés soit à la production de munitions, soit encore à l’espionnage, à la propagande ou à un service administratif relié à la guerre, furent retirés des emplois productifs.
Malgré cela, le niveau de bien-être matériel de l’ensemble des travailleurs non-spécialisés côté des Alliés était plus élevé qu’il ne l’était auparavant ou qu’il ne l’a été depuis. La portée de ce fait fut occultée par des considérations financières : les emprunts donnèrent l’impression que le futur nourrissait le présent. Bien sûr, c’était là chose impossible : personne ne peut manger un pain qui n’existe pas encore. La guerre a démontré de façon concluante que l’organisation scientifique de la production permet de subvenir aux besoins des populations modernes en n’exploitant qu’une part minime de la capacité de travail du monde actuel. ( ... )

À l’Ouest, nous avons diverses manières de résoudre le problème. En l’absence de toute tentative de justice économique, une grande proportion du produit global va à une petite minorité de la population, laquelle compte beaucoup d’oisifs. Comme il n’existe pas de contrôle central de la production, nous produisons énormément de choses dont nous n’avons pas besoin. Nous maintenons une forte proportion de la main-d’oeuvre en chômage parce que nous pouvons nous passer d’elle en surchargeant de travail ceux qui restent. Quand toutes ces méthodes s’avèrent insuffisantes, nous faisons la guerre : nous employons ainsi un certain nombre de gens à fabriquer des explosifs et d’autres à les faire éclater, comme si nous étions des enfants venaient de découvrir les feux d’artifice. En combinant ces divers procédés, nous parvenons, non sans mal, à préserver l’idée que le travail manuel, long et pénible, est le lot inéluctable de l’homme du commun. ( ... )

On dira que, bien qu’il soit agréable d’avoir un peu de loisirs, s’ils ne devaient travailler que quatre heures par jour, les gens ne sauraient pas comment remplir leurs journées. Si cela est vrai dans le monde actuel, notre civilisation est bien en faute ; à une époque antérieure, ce n’aurait pas été le cas. Autrefois, les gens étaient capables d’une gaieté et d’un esprit ludique qui ont été plus ou moins inhibés par le culte de l’efficacité. L’homme moderne pense que toute activité doit servir à autre chose, qu’aucune activité ne doit être une fin en soi.

Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, etc.
Cela tient au fait que leurs énergies actives sont complètement accaparées par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisir, elles recommenceraient à goûter des plaisirs auxquels elles prenaient jadis une part active.

Autrefois, il existait une classe oisive assez restreinte et une classe laborieuse plus considérable. La classe oisive bénéficiait d’avantages qui ne trouvaient aucun fondement dans la justice sociale, ce qui la rendait nécessairement despotique, limitait sa compassion, et l’amenait à inventer des théories qui pussent justifier ses privilèges. Ces caractéristiques flétrissaient quelque peu ses lauriers, mais, malgré ce handicap, c’est à elle que nous devons la quasi-totalité de ce que nous appelons la civilisation. Elle a cultivé les arts et découverts les sciences ; elle a écrit les livres, inventé les philosophies et affiné les rapports sociaux. Même la libération des opprimés a généralement reçu son impulsion d’en haut. Sans la classe oisive, l’humanité ne serait jamais sortie de la barbarie. ( ... )



Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de quatre heures par jour, tous ceux qu’anime la curiosité scientifique pourront lui donner libre cours, et tous les peintres pourront peindre sans pour autant vivre dans la misère en dépit de leur talent. Les jeunes auteurs ne seront pas obligés de se faire de la réclame en écrivant des livres alimentaires à sensation, en vue d’acquérir l’indépendance financière que nécessitent les oeuvres monumentales qu’ils auront perdues le goût et la capacité de créer quand ils seront enfin libres de s’y consacrer.

 Ceux qui, dans leur vie professionnelle, se sont pris d’intérêt pour telle ou telle phase de l’économie ou du gouvernement, pourront développer leurs idées sans s’astreindre au détachement qui est de mise chez les universitaires, dont les travaux en économie paraissent souvent quelque peu décollés de la réalité. Les médecins auront le temps de se tenir au courant des progrès de la médecine, les enseignants ne devront pas se démener, exaspérés, pour enseigner par des méthodes routinières des choses qu’ils ont apprises dans leur jeunesse et qui, dans l’intervalle, ce sont peut-être révélés fausses.

Surtout, le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. Il y aura assez de travail à accomplir pour rendre le loisir délicieux, mais pas assez pour conduire à l’épuisement. Comme les gens ne seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas pour seuls amusements ceux qui sont passifs et insipides. Il y en aura bien 1 % qui consacreront leur temps libre à des activités d’intérêt public, et, comme ils ne dépendront pas de ces travaux pour gagner leur vie, leur originalité ne sera pas entravée et ils ne seront pas obligés de se conformer aux critères établis par de vieux pontifes.

Toutefois, ce n’est pas seulement dans ces cas exceptionnels que se manifesteront les avantages du loisir. Les hommes et les femmes ordinaires, deviendront plus enclin à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre disparaîtra, en partie pour la raison susdite, mais aussi parce que celle-ci exigera de tous un travail long et acharné. 

La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galériens. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous sommes montrés bien bête, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.


Bertrand Russell


Éloge de l’oisiveté ( PDF )

dimanche 10 février 2013

" Retour au meilleur des mondes " par Aldous Huxley ( 1958 )

 En ce qui concerne la propagande, les premiers partisans de l'instruction obligatoire et d'une presse libre ne l'envisageaient que sous deux aspects : vraie ou fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui, en fait, s'est produit - le développement d'une immense industrie de l'information, ne s'occupant dans l'ensemble ni du vrai, ni du faux, mais de l'irréel et de l'inconséquent à tous les degrés. En un mot, ils n'avaient pas tenu compte de la fringale de distraction éprouvée par les hommes.

 De nombreux historiens, sociologues et psychologues ont écrit de longs volumes, empreints d'une profonde inquiétude, sur le prix que l'Occidental a dû payer et paie encore le progrès technique. Ils font remarquer, par exemple, que l'on ne peut guère s'attendre à voir la démocratie s'épanouir dans des sociétés où le pouvoir politique et économique est peu à peu concentré et centralisé. Mais c'est précisément à cette concentration, à cette centralisation, que conduit le progrès technique. A mesure que le mécanisme de la production en masse est rendu plus efficace, il tend à devenir plus complexe et plus coûteux - donc, moins accessible à un novateur hardi aux moyens limités. ( ... )


« Notre société occidentale contemporaine, malgré ses progrès matériels, intellectuels et sociaux, devient rapidement moins propre à assurer la santé mentale et tend à saper, dans chaque individu, la sécurité intérieure, le bonheur, la raison, la faculté d'aimer; elle tend à faire de lui un automate qui paie son échec sur le plan humain par des maladies mentales toujours plus fréquentes et un désespoir qui se dissimule sous une frénésie de travail et de prétendu plaisir. »

Nos « maladies mentales toujours plus fréquentes » peuvent trouver leur expression dans les symptômes des névroses, très voyants et des plus pénibles. Mais, « gardons-nous », écrit le Dr Fromm, « de définir l'hygiène mentale comme la prévention des symptômes. Ces derniers ne sont pas nos ennemis, mais nos amis; là où ils sont, il y a conflit et un conflit indique toujours que les forces de vie qui luttent pour l'harmonisation et le bonheur résistent encore ». Les victimes vraiment sans espoir se trouvent parmi ceux qui semblent les plus normaux. Pour beaucoup d'entre eux, c'est « parce qu'ils sont si bien adaptés à notre mode d'existence, parce que la voix humaine a été réduite au silence si tôt dans leur vie, qu'ils ne se débattent même pas, ni ne souffrent et ne présentent pas de symptômes comme le font les névrosés ». 

Ils sont normaux non pas au sens que l'on pourrait appeler absolu du terme, mais seulement par rapport à une société profondément anormale et c'est la perfection de leur adaptation à celle-ci qui donne la mesure de leur déséquilibre mental. Ces millions d'anormalement normaux vivent sans histoires dans une société dont ils ne s'accommoderaient pas s'ils étaient pleinement humains et s'accrochent encore à « l'illusion de l'individualité », mais en fait, ils ont été dans une large mesure dépersonnalisés. Leur conformité évolue vers l'uniformité. Mais « l'uniformité est incompatible avec la liberté, de même qu'avec la santé mentale... L'homme n'est pas fait pour être un automate et s'il en devient un, le fondement de son équilibre mental est détruit ». ( ... )

Il est évident que la Morale Sociale actuelle n'est que la justification a posteriori des conséquences les moins heureuses d'un excès d'organisation, une tentative pathétique pour faire de nécessité vertu, pour tirer une valeur positive d'une déplaisante donnée d'expérience. C'est un système de moralité tout à fait en dehors de la réalité et par conséquent très dangereux. Le tout social dont la valeur est censée être supérieure à celle de ses composants n'est pas un organisme au sens où la ruche et la termitière en sont un. Ce n'est qu'une organisation, un rouage de la mécanique sociale. Il n'existe de valeur qu'en fonction de la vie et de la conscience qu'en prend l'individu; or, une organisation n'est ni consciente, ni vivante, et sa valeur est celle d'un instrument, dérivé. Elle ne saurait être bonne en soi, elle ne l'est que dans la mesure où elle contribue au bien des individus la composant. Lui donner le pas sur les personnes, c'est subordonner la fin aux moyens et ce qui se passe quand on renverse ainsi l'échelle des valeurs a été clairement illustré par, Hitler et Staline. Sous leur hideuse autorité, les fins personnelles étaient soumises aux moyens de l'organisation par un mélange de violence et de propagande, de terreur systématique et de manipulation non moins systématique des esprits.

 Dans les dictatures plus efficaces de demain, il y aura sans doute beaucoup moins de force déployée. Les sujets des tyrans à venir seront enrégimentés sans douleur par un corps d'ingénieurs sociaux hautement qualifiés. Un défenseur enthousiaste de cette nouvelle science écrit « Le défi que relève de nos jours le sociologue est le même que celui des techniciens il y a un demi-siècle. Si la première moitié du vingtième siècle a été l'ère des ingénieurs techniques, la seconde pourrait bien être celle des ingénieurs sociaux ». Et je suppose que le vingt et unième sera celle des Administrateurs Mondiaux, du système scientifique des castes et du Meilleur des Mondes. A la question quis custodiet custodes? - qui gardera nos gardiens, qui organisera les organisateurs techniques? on répond sereinement qu'ils n'ont pas besoin de surveillance. Il semble régner parmi certains docteurs en sociologie la touchante conviction que leurs pairs ne seront jamais corrompus par l'exercice du pouvoir. (... )

Il y a cinquante ans, dans mon enfance, il semblait absolument évident que le mauvais vieux temps était passé, que la torture, les massacres, l'esclavage et la persécution des hérétiques avaient disparu à jamais. Pour des gens qui portaient haut-de-forme, se déplaçaient en train et prenaient un bain quotidien, de pareilles horreurs étaient simplement inconcevables. Nous vivions au vingtième siècle, que diable! Quelques années plus tard, ces mêmes hommes qui se baignaient chaque jour et allaient à l'église en huit-reflets commettaient des atrocités d'une ampleur dont les Asiatiques et les Africains enténébrés n'eussent jamais rêvé. A la lumière de l'histoire récente, il serait stupide de croire que ce genre de choses ne peut pas se reproduire. Il le peut et sans doute il le fera. Mais dans l'avenir immédiat, il y a quelque raison de croire que les méthodes répressives de 1984 céderont le pas aux renforcements et manipulations du Meilleurs des Mondes. (...)

Il y a deux sortes de propagande : la rationnelle d'une part, en faveur d'une action conforme à l'intérêt bien compris de celui qui l'accomplit et de celui à qui elle s'adresse - d'autre part, l'irrationnelle, qui ne sert les intérêts de personne, mais est dictée par la passion et s'adresse à elle. Quand il s'agit d'actes individuels, il existe des motifs plus nobles, plus élevés que l'intérêt, mais quand il faut envisager une action collective dans le domaine de la politique et de l'économie, ce ressort est sans doute le plus puissant de tous. Si les politiciens et leurs électeurs n'étaient mus que par le dessein de servir leur intérêt à long terme et celui de leur pays, ce monde serait un paradis terrestre. En réalité, ils agissent souvent contre leur propre avantage, simplement pour assouvir leurs passions les moins honorables; c'est pourquoi nous vivons dans un lieu de souffrances. (...)

En ce qui concerne la propagande, les premiers partisans de l'instruction obligatoire et d'une presse libre ne l'envisageaient que sous deux aspects : vraie ou fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui, en fait, s'est produit - le développement d'une immense industrie de l'information, ne s'occupant dans l'ensemble ni du vrai, ni du faux, mais de l'irréel et de l'inconséquent à tous les degrés. En un mot, ils n'avaient pas tenu compte de la fringale de distraction éprouvée par les hommes. (...)

Dans Le Meilleur des Mondes, les distractions les plus alléchantes sont délibérément utilisées et à jet continu, comme instruments de gouvernement pour empêcher les populations d'examiner de trop près les réalités de la situation sociale et politique. L'autre monde de la religion n'est pas le même que celui du plaisir, mais ils ont assurément en commun le fait de ne pas être « de ce monde ». L'un et l'autre sont des distractions et leur pratique continuelle pourrait faire des deux, selon la formule de Marx, « l'opium du peuple ».

 Seuls les vigilants peuvent sauvegarder leurs libertés et seuls ceux qui ont sans cesse l'esprit présent et l'intelligence en éveil, peuvent espérer se gouverner effectivement eux-mêmes par les procédures démocratiques. Une société dont la plupart des membres passent une grande partie de leur temps, non pas dans l'immédiat et l'avenir prévisible, mais quelque part dans les autres mondes inconséquents du sport, des feuilletons, de la mythologie et de la fantaisie métaphysique, aura bien du mal à résister aux empiétements de ceux qui voudraient la manipuler et la dominer.

" Retour au meilleur des mondes " ( 1958 )

 http://sami.is.free.fr/Oeuvres/huxley_retour_au_meilleur_des_mondes.html


Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité. En s’abstenant simplement de faire mention de certains sujets, en abaissant ce que Mr.Churchill appelle un «rideau de fer» entre les masses et tels faits ou raisonnements que les chefs politiques locaux considèrent comme indésirables, les propagandistes totalitaires ont influencé l’opinion d’une façon beaucoup plus efficace qu’ils ne l’auraient pu au moyen des dénonciations les plus éloquentes, des réfutations logiques les plus probantes. Mais le silence ne suffit pas. Pour que soient évités la persécution, la liquidation et les autres symptômes de frottement social, il faut que les côtés positifs de la propagande soient rendus aussi efficaces que le négatif. Les plus importants des « Manhattan Projects » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur, - en d’autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude.  (...)

  tout bien considérer, il semble que l’Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l’eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. À cette époque je l’avais lancée à six cents ans dans l’avenir. Aujourd’hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle. Du moins, si nous nous abstenons, d’ici là, de nous faire sauter en miettes. En vérité, à moins que nous ne nous décidions à décentraliser et à utiliser la science appliquée, non pas comme une fin en vue de laquelle les êtres humains doivent être réduits à l’état de moyens, mais bien comme le moyen de produire une race d’individus libres, nous n’avons le choix qu’entre deux solutions : ou bien un certain nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la bombe atomique, et comme conséquence la destruction de la civilisation (ou, si la guerre est limitée, la perpétuation du militarisme); ou bien un seul totalitarisme supranational, suscité par le chaos social résultant du progrès technologique rapide en général et de la révolution atomique en particulier, et se développant, sous le besoin du rendement et de la stabilité, pour prendre la forme de la tyrannie- providence de l’Utopie.

 On paie son argent et l’on fait son choix.

Aldous HUXLEY. 

  LE MEILLEUR DES MONDES ( 1932 ) : Préface (1946)

samedi 12 janvier 2013

" Paradoxe sur la science homicide " par Jules Isaac ( 1922 )



« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » Pascal, Pensées.

Il est sûr que ma hardiesse paraîtra sacrilège. Ce n’est pas sans hésitation que je me suis décidé à écrire ces lignes, au risque de passer pour un contempteur des Dieux – que je ne suis point.
Aucun fanatisme ne m’inspire, aucun zèle iconoclaste ne me pousse. Mais j’aime et je recherche librement la vérité. Ayant été amené – par devoir professionnel – à considérer le tragique imbroglio dans lequel l’humanité civilisée se débat présentement, j’ai voulu en connaître les causes profondes pour mieux en discerner la signification réelle et l’issue probable. C’est ainsi que je me vois contraint d’écrire : « Au commencement, il y a la Science… »
La valeur de la Science, prise en elle-même, n’est donc ici nullement en cause. Non seulement je ne la conteste pas, mais je la mets au plus haut prix. Je ne vais pas jusqu’à me prosterner devant la Science comme devant Dieu, mais je reconnais qu’il y a en elle quelque chose de divin et qu’elle rapproche l’homme de Dieu.
Hélas ! Ne le rapproche-t-elle pas aussi du Diable ? – Qu’on veuille bien ne pas sursauter – voilà la question. Ainsi Gargantua, écrivant à son fils Pantagruel, parle « (des) impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de son aage par inspiration divine comme, contrefil, l’artillerie par suggestion diabolique… »
En termes plus laïques, plus clairs aussi, ne voulant envisager rien autre que le rôle historique de la Science, je pose la question de savoir si la civilisation moderne, étant devenue scientifique et parce qu’elle est devenue scientifique, ne court pas, du fait même du progrès scientifique, un danger mortel. ( ... )
 Quelque soixante ans s’écoulent, et la civilisation est devenue méconnaissable : elle a changé d’âme, de visage, de vêtement. Plus fait ce court moment que n’ont fait plusieurs siècles, plusieurs millénaires. Que s’est-il donc passé ? Rien, si ce n’est que, dans l’intervalle, est entrée en scène la Science, suivie de sa fille aînée, la Mécanique. Par elles, la force humaine se multiplie. L’homme déjà n’est plus l’homme : il est le Cyclope, il est le Titan. ( ... )
Mais, pour l’historien, la question se pose : cette rapidité croissante du progrès scientifique, qui est communément un sujet d’admiration, pour lui est un sujet d’inquiétude ; cette puissance illimitée des forces que la Science libère et qu’elle déchaîne dans le monde sans en contrôler l’emploi, lui paraît grosse de menaces. L’avenir de la Science n’est pas en jeu, mais l’avenir que la Science prépare à l’humanité. ( ... )
L’évolution historique se précipite : que dis-je ? Ce n’est plus de l’évolution, c’est de la bousculade. Cent peuples affairés se rencontrent et se heurtent sur tous les marchés du monde. L’Europe, hier seule en course, découvre tout à coup qu’elle est dépassée par l’Amérique. Les gros mangent les petits. Mais cela ne suffit pas aux plus convoiteux : la guerre éclate. C’est un bouleversement ! La face de l’Europe est changée ; passant d’un extrême à l’autre, la Russie troque l’autocratie la plus rigide contre la plus prolétarienne des Républiques ; de grands Empires s’écroulent avec fracas ; partout des ruines et des cadavres. Un cataclysme a passé sur la civilisation qui la laisse dans un état affreux d’ébranlement et de déséquilibre. ( ... )

 En bonne justice, c’est à la Science qu’il faut s’en prendre, et à elle seule. Par elle la capacité homicide et destructive de la guerre s’est trouvée décuplée, centuplée : qui fera le compte des deuils, des infirmités visibles et secrètes – celles-ci étant parfois les pires –, des misères, des ruines accumulées en ces quatre ans ? Par elle la guerre est devenue le plus nocif des fléaux, dans le même temps que, par elle, la civilisation était devenue le plus fragile des organismes. 


Ainsi s’explique l’inextricable gâchis où nous nous trouvons aujourd’hui. Tous les rouages de ce mécanisme complexe qu’était la vie économique ont été faussés, et l’on en voit qui, détraqués complètement, tournent comme des roues folles. Parviendra-t-on à les remettre en état ? Qui le sait ? Les consultations succèdent aux consultations sans résultat appréciable. Chacun sent qu’il n’y a qu’un remède : sous une forme ou sous une autre, l’entente internationale. Mais l’égoïsme national continue à sévir, et, partout, il est le plus fort. Situation déconcertante et telle qu’on n’en vit jamais. Le débat sur les réparations aboutit à un cercle vicieux dans lequel nous sommes enfermés : tout couvert de blessures, le vainqueur ne peut guérir sans l’aide du vaincu, mais si l’on tend la main au vaincu et s’il se relève, qui peut garantir qu’il n’en profitera pas de nouveau pour essayer de meurtrir son vainqueur ? ( ... )
Nous sommes convaincus que la dernière guerre, pour scientifique et catastrophique qu’elle ait été, paraîtra un jeu presque anodin au regard de celle que nous réserve, l’avenir, quelle qu’elle soit, mécanique, chimique, électrique, microbienne et tout cela sans doute à la fois, et bien autre chose encore. Songez que la Science ne va pas s’arrêter en si beau chemin. Prévoyant le jour où elle aura capté les réserves d’énergie emprisonnées dans l’atome, notre savant prophétise que ces forces nouvelles dépasseront toutes celles que nous connaissons aujourd’hui « de l’énorme distance qui les sépare elles-mêmes des ressources naturelles de l’homme sauvage ». « On ne doit pas tenir pour absurde, dit-il, que l’homme soulèvera alors les montagnes, subjuguera les mers, asservira les forces atmosphériques… » Là-dessus il est aussi permis d’imaginer de quelle façon l’homme accommodera son semblable ; en moins de temps qu’il n’en fallut au volcan réveillé, il anéantira sous quelque « nuée ardente » les cités ennemies. Oui, l’imagination horrifiée peut essayer d’entrevoir ce que sera la guerre future, sa puissance foudroyante de destruction. Mais la raison se refuse à admettre que la civilisation, déjà si profondément ébranlée par la première guerre scientifique, puisse survivre à une rechute. ( ... )
Qu’est-ce à dire, en dernière analyse, sinon que le progrès scientifique, qui est infiniment rapide, n’a pas eu d’effet sur le progrès moral, qui est infiniment lent. La Science a pu révolutionner le monde ; un seul domaine lui reste inaccessible : le coeur humain. ( ... )
 Constatons présentement que la malignité humaine existe et qu’elle aussi s’entend à utiliser le progrès scientifique, car, dans la lutte qui se poursuit indéfiniment sur terre entre le Bien et le Mal, – voilà le grand mot lâché – la Science est neutre.
Cette neutralité, je n’hésite pas à le dire, est un crime. Et je crois avoir démontré qu’elle met la civilisation en péril de mort. La Science encourt, de ce chef, une responsabilité capitale. Qu’elle ne paraisse pas s’en douter est pour moi un perpétuel sujet de stupéfaction. Il me souvient l’avoir dit une fois à un membre notoire de l’Institut, confiné dans l’étude des mathématiques. Cet homme éminent, qui est aussi un homme de bien, parut étonné. Mais c’est son étonnement qui m’étonne. Sauf le respect que je lui dois, sa défense ne valait guère mieux que celle du Kaiser : le piteux « Je n’ai pas voulu cela ! » ( ... )
Mais, plus encore que le renoncement chrétien d’un Pascal, je dois évoquer ici la prescience quasi divine d’un Léonard, entêté à dérober au public le secret de ses plus surprenantes découvertes : « Comment et pourquoi je n’écris pas ma manière d’aller sous l’eau, aussi longtemps que je puis rester sans manger : si je ne le publie ni ne le divulgue, c’est à cause de la méchanceté des hommes qui s’en serviraient pour assassiner au fond des mers, en ouvrant les navires et en les submergeant avec leur équipage… » Les savants modernes n’ont pas connu les scrupules du Vinci : vous pouvez en témoigner, morts du Lusitania. ( ... )
Le tout n’est pas de dérober aux Dieux l’étincelle magique pour la remettre aux hommes. De peur que les hommes n’en fissent le plus détestable usage, il eût fallu auparavant changer les hommes en Dieux. Les poètes veulent nous faire croire que Prométhée a été victime d’une erreur judiciaire. Ce n’est pas vrai : les Dieux ont bien jugé. ( ... )
Reste le point capital et qui, pourtant, n’a jamais été discuté : le rôle de la Science. La Science est maîtresse absolue des destinées du monde. Il est donc absurde de vouloir résoudre sans elle le problème de la paix. Il est impossible de concevoir une organisation internationale efficace si elle n’y intervient pas. J’avoue qu’à s’engager dans cette voie on se heurte à d’incroyables difficultés. Comment concilier le devoir national des savants avec leur devoir international ? Pratiquement, comment réaliser l’entente des savants pour la paix ? Comment organiser un contrôle du travail scientifique, l’idée même de ce contrôle n’est-elle pas chimérique  ? On ne peut oublier enfin que la Science et l’Industrie ont étroitement partie liée ; comment tenir les multiples issues de ce labyrinthe et empêcher que le démon de la guerre ne s’en échappe ?
A toutes ces questions, je reconnais honnêtement que je ne suis pas en état de répondre. Je ne suis même pas qualifié pour répondre. Mais les questions n’en sont pas moins posées et j’ai le droit de dire que, de la réponse qu’elles recevront, l’avenir humain dépend.
Jules Isaac



mardi 25 décembre 2012

" Les fous gouvernent nos affaires " par Lewis Mumford ( 1946 )


Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des buts raisonnables et justifiés. 


Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ? N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la démence ont rendus sains d’esprit. [...]

Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une phrase intelligible. ( ... )



Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être invoquée par les hommes. ( ... )

Les gestes automatiques des fous doivent être brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléraire ! Arrêtez-le dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien rodé des fous. 



Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque ose l’imaginer. 


Paru dans The Saturday Review of Litterature le 2 mars 1946. 

Techniques autoritaires et démocratiques (1963)

Pour parler sans ménagement, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néolithiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux techniques ont périodiquement existé côte à côte, l’une autoritaire et l’autre démocratique ; la première émanant du centre du système, extrêmement puissante mais par nature instable, la seconde dirigée par l’homme, relativement faible mais ingénieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne changions radicalement de comportement, le moment est proche où ce qui nous reste de technique démocratique sera totalement supprimé ou remplacé, et ainsi toute autonomie résiduelle sera anéantie ou n’aura d’existence autorisée que dans des stratégies perverses de gouvernement, comme les scrutins nationaux pour élire des dirigeants déjà choisis dans les pays totalitaires. ( ... )


Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. ( ... )

Tout comme sa version primitive, cette nouvelle technique est merveilleusement dynamique et productive : sa puissance sous toutes ses formes tend à augmenter de manière illimitée, dans des proportions qui défient le pouvoir d’assimilation et empêchent tout contrôle, que ce soit dans la productivité du savoir scientifique ou dans celle des chaînes de montage industrielles. Porter l’énergie, la vitesse et l’automatisation à leur développement maximum, sans se soucier des conditions diverses et subtiles qui soutiennent la vie organique, est devenu une fin en soi. Et si l’on en juge par les budgets nationaux, comme dans les premières formes de techniques autoritaires, tout l’effort se porte sur des instruments de destruction totalitaires, conçus à des fins totalement irrationnelles dont le principal effet serait la mutilation ou l’extermination de la race humaine. Même Assurbanipal et Gengis Khan s’acquittaient de leurs sanglantes entreprises dans les limites de la normalité humaine. ( ... )



Dans ce nouveau système, le centre de l’autorité n’est plus une personnalité distincte, un roi tout-puissant : même dans les dictatures totalitaires, le centre se trouve désormais à l’intérieur même du système, invisible mais omniprésent ; tous ses composants humains, y compris l’élite technique et dirigeante et la prêtrise scientifique sacrée, qui seule a accès au savoir secret qui va permettre le contrôle total, sont eux aussi piégés par la perfection même de l’organisation qu’ils ont inventée. Tels les pharaons de l’âge des pyramides, ces serviteurs du système identifient ses bienfaits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apologie du système est un acte d’auto-adoration ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irrépressible et irrationnel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repousser les limites de leur autorité. Dans ce collectif placé au centre du système, ce Pentagone de la puissance, aucune présence visible ne donne des ordres : contrairement au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divinités, et encore moins s’opposer à elles. Sous prétexte d’alléger le travail, le but ultime de cette technique est d’évincer la vie, ou plutôt d’en transférer les propriétés à la machine et au collectif mécanique, ne légitimant que la partie de l’organisme susceptible d’être contrôlé et manipulé.

Ne vous méprenez pas sur cette analyse. Le danger pour la démocratie ne provient pas de découvertes scientifiques spécifiques ou d’inventions électroniques. Les pulsions humaines qui dominent la technique autoritaire de nos jours remontent à une époque à laquelle la roue n’avait même pas encore été inventée. Le danger vient du fait que, depuis que Francis Bacon et Galilée ont défini les nouveaux buts et méthodes de la technique, nos grandes transformations physiques ont été accomplies par un système qui élimine délibérément la personnalité humaine dans sa totalité, ne tient aucun compte du processus historique, exagère le rôle de l’intelligence abstraite, et fait de la domination de la nature physique, et finalement de l’homme lui-même, le but principal de l’existence. Ce système a pénétré la société occidentale si insidieusement que mon analyse de son détournement et de ses desseins peut effectivement paraître plus discutable – plus choquante en vérité – que les faits eux-mêmes. ( ... )

Le marché qui nous est proposé se présente comme un généreux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démocratico-autoritaire, chaque membre de la communauté peut prétendre à tous les avantages matériels, tous les stimulants intellectuels et émotionnels qu’il peut désirer, dans des proportions jusque-là tout juste accessibles même à une minorité restreinte : nourriture, logement, transports rapides, communication instantanée, soins médicaux, divertissements et éducation. Mais à une seule condition : non seulement que l’on n’exige rien que le système ne puisse pas fournir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment transformé et produit artificiellement, homogénéifié et uniformisé, dans les proportions exactes que le système, et non la personne, exige. Si l’on choisit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la technique autoritaire nous rendra tout ce qui peut être calibré mécaniquement, multiplié quantitativement, manipulé et amplifié collectivement. ( ... )

Cela signifie qu’il faut sacrifier sans regret la quantité seule afin de restaurer la possibilité d’un choix qualitatif; il faut transmettre l’autorité, actuellement aux mains de la machine collective, à la personnalité humaine et au groupe autonome ; il faut donner la préférence à la variété et à la complexité écologique au lieu d’accentuer l’uniformité et la standardisation excessives ; et surtout, il faut affaiblir la pulsion qui fait croître le système au lieu de le contenir fermement dans des limites humaines, et par là libérer l’homme pour lui permettre de poursuivre d’autres fins. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour General Motors, Union Carbide, IBM ou le Pentagone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enrégimenté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie. ( ... )

Compléter et enrichir la technique démocratique est de toute évidence un sujet trop important pour être traité en une ou deux phrases de conclusion : mais j’espère avoir clairement démontré que les avantages authentiques que procure la technique basée sur la science ne peuvent être préservés qu’à condition que nous revenions en arrière, à un point où l’homme pourra avoir le choix, intervenir, faire des projets à des fins entièrement différentes de celles du système. Dans les circonstances actuelles, si la démocratie n’existait pas, il nous faudrait l’inventer afin de sauvegarder le caractère et le génie de l’homme et de recommencer à le perfectionner.

Lewis Mumford

Discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963
et publié dans la revue Technique et Culture, vol. 5 n°1, hiver 1964 

L’héritage de l’homme ( 
1972 )


Comment expliquer que, depuis le dix-septième siècle, l’homme moderne ait fait de la technique le centre de sa vie affective ? Pourquoi le Pentagone de la Puissance, que domine l’idée du progrès technique continu et du gain financier illimité, s’est-il emparé de toutes les activités humaines ? À quel moment la croyance en un progrès technique considéré comme un bien en soi a-t-elle supplanté toute autre conception d’une destinée humaine désirable ? Afin de répondre à cette question, j’ai dû remonter à l’âge des Pyramides, il y a cinq mille ans, pour retrouver l’origine de cette absurde obsession de puissance. Mais je voudrais d’abord attirer l’attention sur la traduction qu’en donne la modernité. Voici ce qu’on pouvait lire sur une pancarte accueillant le visiteur à l’entrée d’une exposition universelle à la gloire d’un siècle de progrès : « la science découvre, la technique exécute, l’homme s’adapte ».

L’homme s’adapte ! Vraiment ! D’où sort cet étrange impératif catégorique ? Pourquoi l’homme, qui ne s’est jamais soumis aux conditions imposées par la nature pour développer sa personnalité, se sent-il obligé, en pleine possession de ses pouvoirs, de capituler sans condition devant sa propre technique ? 

C’est pourtant un fait avéré que je ne mets pas en doute. Au cours des deux derniers siècles, une technique centrée sur la puissance s’est emparée d’une activité après l’autre. À présent, une grande partie de la population sur cette planète se sent mal à l’aise, défavorisée, laissée à l’abandon – à vrai dire, coupée de la « réalité » – si elle n’est pas fermement reliée à quelque partie de la mégamachine : une chaîne de montage, un tapis roulant, une automobile, une station de radio ou de télévision, un ordinateur ou une capsule spatiale. Pour consolider cet attachement et rendre cette dépendance universelle, toute activité autonome, autrefois enracinée dans l’organisme humain ou dans le groupe social, a totalement disparu ou a été modifiée par le biais de la formation, de l’endoctrinement et de l’organisation des grandes entreprises fin qu’elle soit conforme aux besoins de la mégamachine. N’est-ce pas étrange que les technocrates qui nous gouvernent ne tiennent aucun compte des processus vitaux importants et des buts humains autres que ceux qui favorisent l’expansion de leur autorité et de leurs prérogatives occultes ?



L’homme qui a une mentalité de technocrate n’est plus à l’aise dans la vie, ni dans le monde vivant ; ce qui signifie qu’il n’est plus à l’aise avec lui-même. Pour paraphraser Alfred Edward Housman , il est devenu un « étranger apeuré » dans un monde qu’a fabriqué sa propre technique. Mais puisqu’au cours du siècle écoulé les sciences biologiques ont considérablement approfondi, révolutionné en fait, notre connaissance du monde organique, pourquoi prenons-nous encore comme modèle la « machine » newtonienne au lieu de « l’organisme » darwinien ?  Et pourquoi avons-nous plus de considération pour l’ordinateur que pour l’immense réserve de savoirs et de culture, accumulée au cours des âges, à laquelle il doit d’avoir été inventé ? 




Selon cette interprétation, l’objectif majeur de la technique n’est ni d’étendre encore le domaine de la machine, ni d’accélérer la transformation des découvertes scientifiques en inventions rentables, ni d’accroître la production de nouveautés technologiques changeantes et de modes dictatoriales ; ce n’est pas non plus de placer toutes les activités humaines sous la surveillance et le contrôle de l’ordinateur – en bref, ce n’est pas de riveter les parties de la mégamachine planétaire encore indépendantes de manière à ce qu’il n’y ait plus moyen de s’en échapper. Non: la tâche essentielle qui incombe aujourd’hui à tous les intermédiaires humains, et surtout à la technique, est de restituer les qualités autonomes de la vie à une culture qui, sans elles, ne pourra pas survivre aux forces destructrices et irrationnelles qu’ont déclenchées ses réalisations mécaniques initiales. S’il s’avère aujourd’hui que notre principal problème est la maîtrise de l’irrationalité, il devrait être évident que la solution ne se trouve pas dans la seule technique. Le vieux questionnement des Romains : Qui contrôlera le contrôleur ?– nous revient sous une forme nouvelle et plus malaisée. Car que faire dans le cas où les contrôleurs sont aussi devenus irrationnels ? ( ... )



L’Invention de la Mégamachine


En ressuscitant cette mégamachine invisible, je survolais les sites fouillés par des archéologues reconnus plutôt que je ne m’y introduisais sans autorisation. Jusque- là, tout allait bien ! Mais lorsque j’entrepris ensuite d’assimiler la mégamachine antique et le complexe technique de l’époque actuelle, cela m’obligea à m’avancer sur un territoire lourdement défendu, où peu de collègues compétents ont eu envie de s’aventurer. Le résumé des preuves que j’ai rassemblées pour rédiger La cité à travers l’histoire et Le mythe de la machine ne serait pas à sa place ici. Il me suffira de faire remarquer que les éléments institutionnels originels du Pentagone de la Puissance sont toujours parmi nous, et agissent encore plus implacablement, sinon plus efficacement, que jamais auparavant : l’armée, la bureaucratie, les ingénieurs, l’élite scientifique – autrefois prêtres, magiciens et devins – et, non des moindres, le décisionnaire final, le Roi d’essence divine, aujourd’hui le dictateur, le chef d’état-major, le secrétaire du Parti ou le Président et demain l’ordinateur omniprésent et omniscient.

Ayant identifié la mégamachine, j’étais, pour la première fois, sur la piste des agents irrationnels, dans la religion comme dans la science, qui ont miné toutes les civilisations et menacent maintenant, à une échelle inconcevable jusqu’ici, de ruiner l’équilibre écologique sur tout la planète. Car il était évident depuis le début que cette Machine Invisible se présentait sous deux formes contradictoires, celle de la Machine du Travail et celle de la Machine de Guerre : la première capable de construire et favorable à la vie, l’autre destructrice et sauvagement hostile à la vie. Ces deux machines procédaient du même mythe originel, qui donnait autorité absolue, issue du cosmos même, à une organisation purement humaine et à un souverain par trop humain. Se révolter contre ce système, douter de sa valeur morale ou essayer de s’en dégager signifiait désobéir aux dieux de la Puissance. Ces dieux sont encore parmi nous, à peine masqués. Et la fatalité de leurs commandements est plus irrésistible que jamais.

 En lisant attentivement les légendes sacrées du premier âge du bronze, on y découvre les mêmes résidus irrationnels que dans notre système de puissance actuel : obsession de la vitesse et des exploits quantitatifs, exhibitionnisme technique, rigidité bureaucratique de l’organisation, coercitions et conscriptions militaires incessantes, hostilité aux processus autonomes non encore soumis au contrôle d’une autorité centrale. Le lien subjectif entre l’ancienne et la moderne mégamachine est évident.

Toutes les inventions de notre technique moderne dont nous sommes si fiers sont d’abord apparues dans les rêves intrépides de l’âge du bronze, comme attributs des dieux et de leurs représentants sur terre : le contrôle à distance, le vol humain, le transport supersonique, la communication instantanée, les servomécanismes automatiques, la guerre bactériologique et l’extermination en masse de grandes populations urbaines par le feu de l’enfer, à défaut de fission nucléaire. Si vous ne connaissez pas la littérature sacrée de l’Égypte et de Babylone, vous trouverez assez de renseignements dans l’Ancien Testament biblique pour attester la paranoïa originelle du Système de la Puissance à travers les rêves et les actes quotidiens des dieux et des rois qui le représentaient sur terre.

Tout comme aujourd’hui, l’exhibitionnisme technique sans limites avait pour but de témoigner du pouvoir absolu du monarque et de son élite, à la fois militaire, bureaucratique et scientifique. Aucun de nos exploits techniques actuels n’aurait surpris les premiers potentats totalitaires. Kublaï Khan, qui s’autoproclamait Empereur du Monde, se vanta en présence de Marco Polo du tapis roulant automatique qui acheminait sa nourriture jusqu’à sa table ainsi que du pouvoir que possédaient ses magiciens de maîtriser le climat. Ce qu’ont accompli nos techniques conduites par la science est de rendre non seulement crédibles mais probables des rêves de contrôle absolu encore plus effarants ; et elles ont par là même amplifié leur irrationalité – c’est-à-dire leur divorce d’avec les conditions écologiques et les traditions humines ancestrales qui avaient de fait permis l’épanouissement de la vie sous toutes ses formes, et par-dessus tout celui de la vie humaine consciente. Que la plupart de ces fantasmes anciens soient devenus des réalités de chaque jour ne signifie pas que le mauvais usage, actuel et à venir, que nous en faisons soit moins irrationnel ou moins hostile à la vie. 

Ne vous laissez pas abuser par le bel étiquetage scientifique sur l’emballage. Idéologiquement, le système de puissance moderne est aussi obsolète que son précurseur antique, lorsqu’on le juge à l’aune de l’écologie et des valeurs humaines. Malgré toutes ses inventions variées, les dimensions nécessaires à une économie de vie font défaut à notre économie technocratique actuelle, et c’est l’une des raisons pour lesquelles apparaissent des signes alarmants de son effondrement. Nous avons nombre de preuves biologiques qui démontrent que la vie n’aurait pu ni perdurer ni se développer sur cette planète si la maîtrise de la seule énergie physique avait été le critère de la réussite biologique. Dans tous les processus organiques, la qualité est aussi importante que la quantité, et trop est aussi néfaste pour la vie que trop peu. Aucune espèce ne peut exister sans l’aide et le soutien constants de milliers d’autres organismes vivants, chacun obéissant à sa propre structure de vie, suivant le cycle convenu de naissance, croissance, dégénérescence et mort. ( ... )  

Aucun ingénieur compétent ne construirait un pont avec un facteur de sécurité aussi bas que celui que tolère le système de puissance actuel. Plus le système s’automatise totalement et plus s’étend son mode centralisé de communication et de contrôle, plus la marge est étroite ; car à mesure que le système est plus unifié, les composants humains s’appauvrissent, s’atomisent et se paralysent et sont alors incapables de reprendre les fonctions et les activités qu’ils ont abandonnées trop servilement à la mégamachine. ( ... )

Mais il convient également de prendre conscience de la pollution de l’esprit et de la profanation de la culture imputables à l’assujettissement de notre héritage culturel accumulé au cours des siècles à nos normes électromécaniques uniformes. Et nous devons notamment mesurer l’étendue des dégâts engendrés par nos produits culturels spécifiques : production de masse d’imprimés, de photographies, de films, d’articles scientifiques et savants, de même que le déluge quotidien déversé par les moyens de communication de masse. Tout ceci a pour effet d’avilir nos esprits tout comme nos conquêtes matérielles ont dégradé notre habitat planétaire. L’accumulation et la mise en mémoire excessives d’informations insignifiantes, la transmission de trop nombreux messages inutiles, la soumission passive au perpétuel bombardement symbolique d’images et de sons de toute nature, culminant dans les extravagances de la « musique » électronique, amplifiée par des haut-parleurs qui mettent les nerfs à rude épreuve, diminuent jusqu’aux accomplissements authentiques de notre culture et les réduisent à un agglomérat aux dimensions astronomiques qui sera inaccessible à l’intelligence. Il n’existe aucun système susceptible de comprimer cette masse ni d’en restaurer séparément certains éléments sans ajouter quantitativement au chaos. ( ... )

Cet article a été publié pour la première fois dans Technique, pouvoir et évolution de la société (Technics,
Power and Social change), Charles Thrall et Lerold Starr, éditeurs, Lexington, Mass. 1972. 
  
Utopie, machine et société








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