vendredi 30 novembre 2018

" L’amour " extrait de " Eloge de la fuite " par Henri Laborit

Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l’on ne cherche jamais à savoir ce qu’il contient. C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. 

C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’œil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l’assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques. 


Celui qui oserait le mettre à nu, le dépouiller jusqu’à son slip des préjugés qui le recouvrent, n’est pas considéré comme lucide, mais comme cynique. Il donne bonne conscience, sans gros efforts, ni gros risques, à tout l’inconscient biologique. Il déculpabilise, car pour que les groupes sociaux survivent, c’est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorés. Leur connaissance, leur mise à nu, conduirait à la révolte des dominés, à la contestation des structures hiérarchiques. Le mot d’amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe du plaisir, l’assouvissement de la dominance. Je voudrais essayer de découvrir ce qu’il peut y avoir derrière ce mot dangereux, ce qu’il cache sous son apparence mielleuse, les raisons millénaires de sa fortune. (...)

Le seul amour qui soit vraiment humain, c’est un amour imaginaire, c’est celui après lequel on court sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans l’être aimé, mais qui n’en aura bientôt plus ni la taille, ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une véritable création, une image sans réalité. Alors, il ne faut surtout pas essayer de faire coïncider cette image avec l’être qui lui a donné naissance, qui lui n’est qu’un pauvre homme ou qu’une pauvre femme, qui a fort à faire avec son inconscient. C’est avec cet amour-là qu’il faut se gratifier, avec ce que l’on croit être et ce qui n’est pas, avec le désir et non avec la connaissance. Il faut se fermer les yeux, fuir le réel. Recréer le monde des dieux, de la poésie et de l’art, et ne jamais utiliser la clef du placard où Barbe-Bleue enfermait les cadavres de ses femmes. Car dans la prairie qui verdoie, et sur la route qui poudroie, on ne verra jamais rien venir. (…)

Si ce que je viens d’écrire contient une parcelle de vérité, alors je suis d’accord avec ceux qui pensent que le plaisir sexuel et l’imaginaire amoureux sont deux choses différentes qui n’ont pas de raison a priori de dépendre l’une de l’autre. Malheureusement, l’être biologique qui nous gratifie sexuellement et que l’on tient à conserver exclusivement de façon à « réenforcer » notre gratification par sa « possession », coïncide généralement avec celui qui est à l’origine de l’imaginaire heureux. L’amoureux est un artiste qui ne peut plus se passer de son modèle, un artiste qui se réjouit tant de son œuvre qu’il veut conserver la matière qui l’a engendrée. Supprimer l’œuvre, il ne reste plus qu’un homme et une femme, supprimer ceux-là, il n’y a plus d’œuvre. L’œuvre, quand elle a pris naissance, acquiert sa vie propre, une vie qui est du domaine de l’imaginaire, une vie qui ne vieillit pas, une vie en dehors du temps et qui a de plus en plus de peine à cohabiter avec l’être de chair, inscrit dans le temps et l’espace, qui nous a gratifiés biologiquement. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir d’amour heureux, si l’on veut à toute force identifier l’œuvre et le modèle. (…)

Tout homme qui, ne serait-ce que parfois le soir en s’endormant, a tenté de pénétrer l’obscurité de son inconscient, sait qu’il a vécu pour lui-même. Ceux qui ne peuvent trouver leur plaisir dans le monde de la dominance et qui, drogués, poètes ou psychotiques, appareillent pour celui de l’imaginaire, font encore la même chose.e

Alors, le contact humain, la chaleur humaine, qu’en faites-vous ?
— Ce que les hommes ont à communiquer entre eux, la science et l’art, ils ont bien des moyens d’en faire l’échange. J’ai reçu d’eux plus de choses par le livre que par la poignée de main. Le livre m’a fait connaître le meilleur d’eux-mêmes, ce qui les prolonge à travers l’Histoire, la trace qu’ils laissent derrière eux. (…)

Le paternalisme, le narcissisme, la recherche de la dominance, savent prendre tous les visages. Dans le contact avec l’autre on est toujours deux. Si l’autre vous cherche, ce n’est pas souvent pour vous trouver, mais pour se trouver lui-même, et ce que vous cherchez chez l’autre c’est encore vous. Vous ne pouvez pas sortir du sillon que votre niche environnementale a gravé dans la cire vierge de votre mémoire depuis sa naissance au monde de l’inconscient. Puis-je dire qu’il m’a été donné parfois d’observer de ces hommes qui, tant en paroles qu’en action, semblent entièrement dévoués au sacrifice, mais que leurs motivations inconscientes m’ont toujours paru suspectes. 

 Et puis certains, dont je suis, en ont un jour assez de ne connaître l’autre que dans la lutte pour la promotion sociale et la recherche de la dominance. Dans notre monde, ce ne sont pas des hommes que vous rencontrez le plus souvent, mais des agents de production, des professionnels. Ils ne voient pas non plus en vous l’Homme, mais le concurrent, et dès que votre espace gratifiant entre en interaction avec le leur, ils vont tenter de prendre le dessus, de vous soumettre. Alors, si vous hésitez à vous transformer en hippie, ou à vous droguer, il faut fuir, refuser la lutte si c’est possible. 

 Car ces adversaires ne vous aborderont jamais seuls. Ils s’appuieront sur un groupe ou une institution. L’époque de la chevalerie est loin où l’on se mesurait un à un, en champ clos. Ce sont les confréries qui s’attaquent aujourd’hui à l’homme seul, et si celui-ci a le malheur d’accepter la confrontation, elles sont sûres de la victoire, car elles exprimeront le conformisme, les préjugés, les lois socio-culturelles du moment. Si vous vous promenez seul dans la rue, vous ne rencontrerez jamais un autre homme seul, mais toujours une compagnie de transport en commun. (…)

Et le mot d’amour demeure ce terme mensonger qui absout toutes les exploitations de l’homme par l’homme, puisqu’il se veut d’une autre essence que celle des motivations les plus primitives, contre lesquelles d’ailleurs il ne peut rien, pas plus que le mot « bouclier » ne peut protéger des balles.

Les problèmes que pose la vie à chacun de nous, je n’ai trouvé aucun catéchisme, aucun code civil ou moral, capables de m’en fournir les réponses. Le Christ me les a données, mais outre que c’est un Monsieur qui n’est pas très recommandable, je le suspecte parfois de changer de visage avec le client. (…)

Déçus ? Bien sûr vous l’êtes. Entendre parler de l’Amour comme je viens de le faire a quelque chose de révoltant. Mais cela vous rassure en raison même de la différence. Car vous, vous savez que l’esprit transcende la matière. Vous savez que c’est l’amour particulier, comme l’amour universel, qui transportent l’homme au-dessus de lui-même. L’amour qui lui fait accepter parfois le sacrifice de sa vie. « Parrroles, Parroles, Parroles », chuchote Dalida avec cet accent si profondément humain qu’il touche au plus profond du cœur les foules du monde libre. Vous savez, vous, que ce ne sont pas que des mots, que ce qui a fait la gloire des générations qui nous ont précédés, sont des valeurs éternelles, grâce auxquelles nous avons abouti à la civilisation industrielle, aux tortures, aux guerres d’extermination, à la déstructuration de la biosphère, à la robotisation de l’homme et aux grands ensembles.

 Ce ne sont pas les jeunes générations évidemment qui peuvent être rendues responsables d’une telle réussite. Elles n’étaient pas encore là pour la façonner. Elles ne savent plus ce qu’est le travail, la famille, la patrie. Elles risquent même demain de détruire ces hiérarchies, si indispensables à la récompense du mérite, à la création de l’élite. Ces penseurs profonds qui depuis quelque temps peuplent de leurs écrits nos librairies, et que la critique tout entière se plaît à considérer comme de véritables humanistes, sachant exprimer avec des accents si « authentiques » toute la grandeur et la solitude de la condition humaine, nous ont dit : retournons aux valeurs qui ont fait le bonheur des générations passées et sans lesquelles aucune société ne peut espérer en arriver où nous sommes. Sans quoi nous risquons de perdre des élites comme celles auxquelles ils appartiennent, ce qui serait dommage. Qui décidera de l’attribution des crédits, de l’emploi de la plus-value, qui dirigera aussi « humainement » les grandes entreprises, les banques, qui tiendra dans ses mains les leviers de l’État, ceux du commerce et de l’industrie, qui sera capable enfin de perpétuer le monde moderne, tel qu’eux-mêmes l’ont fait ? (…)

 La violence n’a jamais conduit à rien, si ce n’est à la révolution, à la Terreur, aux guerres de Vendée et aux droits de l’Homme et du Citoyen. Sans doute, il y a des bombes à billes, au napalm, les défoliants, les cadences dans les usines, les appariteurs musclés, mais tout cela (pour ne citer qu’eux) n’existe que pour apprendre à apprécier le monde libre à ceux qui ne savent pas ce qu’est la liberté et la civilisation judéo-chrétienne. Conservons la vie, ce bien suprême, pénalisons l’avortement, la contraception, la pornographie (qui n’est pas l’érotisme, comme chacun sait) et favorisons, au nom de la patrie, les industries d’armement, la vente à l’étranger des tanks et des avions de combat, qui n’ont jamais fait de mal à personne puisque ce sont les militaires qui les utilisent. Si parfois ces bombes tuent des hommes, des femmes et des enfants, ceux-là ont déjà pu apprécier les avantages de la vie, en goûter les joies familiales et humaines. Alors que ces pauvres innocents de la curette ou de l’aspirateur ne sauront jamais les joies qu’ils ont perdues, le bonheur de se trouver parmi nous. (…)

 J’aurais pu vous dire que ma motivation profonde depuis mon plus jeune âge avait été de soulager l’humanité souffrante, de trouver des drogues qui guérissent, d’opérer et de panser des plaies saignantes. J’aurais pu vous dire que mon rôle ne s’était pas limité à soigner le corps, mais que j’avais toujours cherché derrière le corps physique à atteindre l’Homme tout entier, moral et spirituel, à grands coups de colloques singuliers payables à la sortie, et derrière chaque individu que j’avais tenté de comprendre, l’humaine condition. À cela, toute mon hérédité familiale m’avait conduit. 

 J’aurais pu vous dire comment, par mon seul mérite, j’avais gravi les échelons d’une carrière honorable, au cours de laquelle bien sûr je m’étais heurté à l’égoïsme souvent, à la bêtise parfois, mais combien tout cela avait été insignifiant comparé à la chaleur humaine, aux contacts humains, aux joies de l’amitié et de l’amour auxquelles je m’étais livré à corps perdu en donnant le meilleur de moi-même. Après la lecture d’un tel livre, vous auriez acquis une haute opinion de l’auteur et de son idéal humain (un idéal peut-il être autre chose qu’humain ?), et dare-dare, devant un tel exemple vous auriez tenté de l’imiter. (…)

Au lieu de cela, vous découvrez un homme qui, suivant les critères qui sont les vôtres, vous dit que nous sommes tous pourris, tous vendus, qu’il n’existe à son avis ni amour, ni altruisme, ni liberté, ni responsabilité, ni mérite qui puissent répondre à des critères fixés d’avance, à une échelle de valeurs humainement conçue, que tout cela est une chienlit pour permettre l’établissement des dominances. Que les choses se contentent d’être, sans valeur autre que celle que lui attribue un ensemble social particulier. Notez qu’il n’a aucun moyen de coercition, aucune inquisition à son service capable de vous obliger « librement » à le croire, et ce n’est pas son insignifiante expérience personnelle qui peut vraisemblablement vous convaincre. (…)

 Mais j’ai découvert aussi que, chose étrange, la mémoire et l’apprentissage faisaient pénétrer les autres dans cette structure, et qu’au niveau de l’organisation du moi, elle n’était plus qu’eux. J’ai compris enfin que la source profonde de l’angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c’était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l’ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous avons retenues des autres. Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu’ils sont, prisonniers enchaînés au même monde de l’incohérence et de la mort. 

 J’ai compris que ce que l’on nomme amour pouvait n’être que le cri prolongé du prisonnier que l’on mène au supplice, conscient de l’absurdité de son innocence ; ce cri désespéré, appelant l’autre à l’aide et auquel aucun écho ne répond jamais. Le cri du Christ en croix : « Eli, Eli, lamma sabacthani » « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». 

 Il n’y avait là, pour lui répondre, que le Dieu de l’élite et du sanhédrin. Le Dieu des plus forts. C’est sans doute pourquoi on peut envier ceux qui n’ont pas l’occasion de pousser un tel cri, les riches, les nantis, les tout-contents d’eux-mêmes, les fiers-à-bras-du-mérite, les héros de l’effort récompensé, les faites-donc-comme-moi, les j’estime-que, les il-est évident que, les sublimateurs, les certains, les justes. Ceux-là n’appellent jamais à l’aide, ils se contentent de chercher des « appuis » pour leur promotion sociale. 

 Car ; depuis l’enfance, on leur a dit que seule cette dernière était capable d’assurer leur bonheur. Ils n’ont pas le temps d’aimer, trop occupés qu’ils sont à gravir les échelons de leur échelle hiérarchique. Mais ils conseillent fortement aux autres l’utilisation de cette « valeur » la plus « haute » dont ils s’affirment d’ailleurs pétris. Pour les autres, l’amour commence avec le vagissement du nouveau-né lorsque, quittant brutalement la poche des eaux maternelle, il sent tout à coup sur sa nuque tomber le vent froid du monde et qu’il commence à respirer, seul, tout seul, pour lui-même, jusqu’à la mort. Heureux celui que le bouche à bouche parfois vient assister.

— Narcisse, tu connais ?




jeudi 29 novembre 2018

" Une idée de l’Homme " extrait de " Eloge de la fuite " par Henri Laborit




Il n’y a que dans les pays où le pouvoir hiérarchique n’est plus lié à la propriété des choses, mais au conformisme idéologique, que les mots reprennent de l’importance et que la culture, qui ne se vend pas, ne peut plus se permettre d’être déviante. En pays capitalistes au contraire, le système, cimenté par la puissance adhésive de la marchandise, accepte, pourvu qu’elle se vende, toute idée, même révolutionnaire. Sa vente ne peut que favoriser la cohésion du système et montrer le libéralisme idéologique de la société qui l’autorise.






Les langages, intermédiaires obligés des relations humaines, ont couvert de leur logique et de leur justification l’établissement des hiérarchies de dominances dont nous avons dit qu’elles étaient fondées sur la recherche inconsciente et individuelle du plaisir, de l’équilibre biologique. Les dominants ont ainsi toujours trouvé de « bonnes raisons pour justifier leur dominance, et les dominés de « bonnes raisons » pour les accepter religieusement ou pour les rejeter avec violence. 

La philosophie et l’ensemble des sciences humaines se sont établies sur la tromperie du langage. Tromperie, car il ne prenait jamais en compte ce qui mène le discours, l’inconscient. Et quand Freud, après d’autres sans doute, est venu le démasquer, comment pouvait-il convaincre, puisque par définition l’inconscient est inconscient ? Comment admettre son existence quand la conscience couvre magiquement tous les rapports humains de sa clarté éblouissante, de sa charpente simple et solide, de sa cohérence avec le monde palpable, tangible ? (...)


L’Homme est enfin, on peut le supposer, le seul animal qui sache qu’il doit mourir. Ses luttes journalières compétitives, sa recherche du bien-être à travers l’ascension hiérarchique, son travail machinal accablant, lui laissent peu de temps pour penser à la mort, à sa mort. C’est dommage, car l’angoisse qui en résulte est sans doute la motivation la plus puissante à la créativité. Celle-ci n’est-elle pas en effet une recherche de la compréhension, du pourquoi et du comment du monde, et chaque découverte ne nous permet-elle pas d’arracher un lambeau au linceul de la mort ? N’est-ce pas ainsi que l’on peut comprendre qu’en son absence celui qui « gagne » sa vie la perd ? (…)

Même en écarquillant les yeux, l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu’un enfant enfermé dans le noir. C’est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd’hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l’Homme peut agir. (...)

Même en écarquillant les yeux, l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé qu’un enfant enfermé dans le noir. C’est la raison du succès à travers les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science aujourd’hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l’Homme peut agir.(...)

Pour bien des raisons, les sociétés de l’ennui ont besoin de l’art et de la culture, qu’elles séparent de façon péremptoire du travail et de la production. (...)

Il n’y a que dans les pays où le pouvoir hiérarchique n’est plus lié à la propriété des choses, mais au conformisme idéologique, que les mots reprennent de l’importance et que la culture, qui ne se vend pas, ne peut plus se permettre d’être déviante. En pays capitalistes au contraire, le système, cimenté par la puissance adhésive de la marchandise, accepte, pourvu qu’elle se vende, toute idée, même révolutionnaire. Sa vente ne peut que favoriser la cohésion du système et montrer le libéralisme idéologique de la société qui l’autorise. (...)

Cette culture enfin est un amoncellement de jugements de valeur. Comment pourrait-il en être autrement puisque les mécanismes qui permettent à l’homme de voir, d’entendre, de penser, la clef de ses comportements d’attirance ou de retrait, de ses choix comme on dit, a été cachée, dès son enfance, sous son oreiller et qu’il n’a jamais l’occasion de faire son berceau. Sa mère s’en charge. (…)

Cette division elle-même est un phénomène culturel, comme la croyance à l’esprit et à la matière, au bien et au mal, au beau et au laid, etc. Et cependant, les choses se contentent d’être. C’est l’homme qui les analyse, les sépare, les cloisonne, et jamais de façon désintéressée. Au début, devant l’apparent chaos du monde, il a classé, construit ses tiroirs, ses chapitres, ses étagères. Il a introduit son ordre dans la nature pour agir. Et puis, il a cru que cet ordre était celui de la nature elle-même ; sans s’apercevoir que c’était le sien, qu’il était établi avec ses propres critères, et que ces critères, c’étaient ceux qui résultaient de l’activité fonctionnelle du système lui permettant de prendre contact avec le monde : son système nerveux.

L’homme primitif avait la culture du silex taillé qui le reliait obscurément, mais complètement, à l’ensemble du cosmos. L’ouvrier d’aujourd’hui n’a même pas la culture du roulement à billes que son geste automatique façonne par l’intermédiaire d’une machine. Et pour retrouver l’ensemble du cosmos, pour se situer dans la nature, il doit s’approcher des fenêtres étroites que, dans sa prison sociale, l’idéologie dominante, ici ou là, veut bien entrouvrir pour lui faire prendre le frais. Cet air est lui-même empoisonné par les gaz d’échappement de la société industrielle. C’est lui pourtant que l’on appelle la Culture.



lundi 26 novembre 2018

" Nocturne indien " par Antonio Tabucchi



« L’hôtel que vous avez indiqué se trouve dans un quartier misérable », dit-il sur un ton affable, « et la marchandise y est de mauvaise qualité, les touristes qui viennent à Bombay pour la première fois tombent souvent dans des endroits peu recommandables, je vous conduis à un hôtel plus indiqué pour un monsieur comme vous.» 


Il cracha par la fenêtre et me fit un clin d’œil. « Et où la marchandise est de première qualité. » Un sourire visqueux et complice s’étala sur son visage, et cela me plut encore moins. (...)




Elle se mit à énoncer des chiffres d’une voix neutre et détachée, mais je ne compris pas très bien de quoi il s’agissait et la priai de répéter. C’était une liste de prix. Les seuls chiffres que je compris étaient le premier et le dernier : de treize à quinze ans trois cents roupies, plus de cinquante ans cinq roupies.
« Les filles sont dans la petite salle au premier étage », conclut-elle.
Je sortis la lettre de ma poche et lui fis voir la signature. Je me souvenais parfaitement du nom, mais je préférais le lui montrer écrit en toutes lettres, pour qu’il n’y eût pas de malentendu. « Vimala Sar », dis-je, « je veux une fille qui s’appelle Vimala Sar. »Elle jeta un bref coup d’œil vers les deux jeunes assis sur le divan. « Vimala Sar ne travaille plus ici », dit-elle, « elle est partie. »
« Où est-elle allée ? » demandai-je.
« Je ne sais pas », répondit-elle, « mais nous avons des filles plus belles qu’elle. »
La chose ne s’annonçait pas très bien. Du coin de l’œil il me sembla voir les deux jeunes gens faire un léger mouvement, mais peut-être était-ce seulement une impression.
« Trouvez-la-moi », dis-je rapidement, « j’attends dans ma chambre. » Par bonheur, j’avais dans la poche deux billets de vingt dollars. Je les mis au milieu de ses petites pierres colorées et repris ma valise. Alors que je montais l’escalier, j’eus une soudaine inspiration, dictée par la peur. « Mon ambassade sait que je suis ici », dis-je à voix haute. (...)

« Comment s’appelait-il ? »
« Il s’appelait Xavier », répondis-je.
« Comme le missionnaire ? » demanda-t-il. Et il ajouta ensuite : « Il n’est pas anglais, n’est-ce pas ? »
« Non », répondis-je, « il est portugais, mais il n’est pas venu en tant que missionnaire, c’est un Portugais qui s’est perdu en Inde. »
Le médecin hocha la tête en signe d’approbation. Il avait une demi-perruque brillante qui changeait de place chaque fois qu’il remuait la tête, comme une calotte de caoutchouc. « En Inde beaucoup de gens se perdent », dit-il, « c’est un pays qui est fait exprès pour cela. » Je dis : « En effet. » Et je le regardai, et lui aussi il me regarda d’un air absent, comme si sa présence était due au hasard, comme si tout était dû au hasard, parce qu’il devait en être ainsi.(...)

Le couloir était très long, peint d’un bleu maussade. Le sol était noir de cafards qui éclataient sous nos pas, malgré nos efforts pour ne pas les écraser. « Nous les exterminons », dit le médecin, « mais un mois après il y en a de nouveau, les murs sont imprégnés de larves, il faudrait démolir l’hôpital. »(...)

« Que faisait M. Janata Pinto ? » me demanda-t-il en écartant le rideau du vestibule.
J’eus envie de dire : « traducteur simultané », et c’est peut-être ce que j’aurais dû dire. Mais je dis au contraire : « il écrivait des histoires ».
« Ah ! » fit-il, « attention, ici il y a une marche. De quoi elles parlaient ? »
« Eh bien », dis-je, « je ne saurais pas tellement comment vous expliquer, disons qu’elles parlaient de choses ratées, d’erreurs, l’une d’elles par exemple parlait d’un homme qui passe sa vie à rêver d’un voyage et le jour où il a enfin l’occasion de le faire, ce jour-là, il s’aperçoit qu’il n’a plus envie de le faire. »(...)

La chaleur est insupportable », dis-je, « et les ventilateurs ne marchent pas, c’est incroyable. »
« À Bombay, la tension est très basse la nuit », me répondit-il.
« Et pourtant vous avez un réacteur nucléaire à Trombay, j’ai vu la cheminée depuis le bord de mer. »
Il me sourit très faiblement. « Presque toute l’énergie est utilisée par les usines, et aussi par les hôtels de luxe et par le quartier de Marine Drive, ici nous devons nous contenter de ça. » Il se mit à marcher dans le couloir et prit la direction opposée à celle par laquelle nous étions arrivés. « L’Inde est ainsi faite », conclut-il.(...)

Les seuls habitants de Bombay qui ne s’inquiètent pas des « conditions d’admission » en vigueur au Taj Mahal sont les corbeaux. Ils descendent lentement sur la terrasse de l’Inter-Continental, se prélassent sur les fenêtres moghul du bâtiment le plus ancien, se perchent sur les branches des manguiers du jardin, sautillent sur l’impeccable tapis d’herbe qui entoure la piscine. Ils iraient jusqu’au bord pour boire, ou bien ils piqueraient du bec le zeste d’orange des verres de martini, si un serviteur en livrée parfaitement zélé n’était là pour les chasser avec une batte de cricket, figurant d’un match absurde mis en scène par un artiste farfelu. Il faut faire attention aux corbeaux, car ils ont le bec très sale. La municipalité de Bombay a dû pourvoir de couvercles les énormes citernes d’eau de la ville : il est arrivé en effet que ces oiseaux, qui se chargent de réintroduire dans le « circuit vital » les cadavres que les Parsis exposent sur les Tours du Silence (ces tours sont nombreuses dans la zone de Malabar Hill), laissent tomber dans l’eau quelque gros morceau.(...)

« Je suis allé à Mahabalipuram et à Kanchipuram », dis-je, « j’ai vu tous les temples. »
« Vous avez dormi là-bas ? »
« Oui, dans un petit hôtel d’État très bon marché, c’est tout ce que j’ai trouvé. »
« Je le connais », dit-il. Puis il me demanda : « Qu’est-ce que vous avez le plus aimé ? »
« Beaucoup de choses, mais peut-être le temple de Kailasantha. Il a quelque chose de triste et de magique. »
Il secoua la tête. « C’est une étrange définition », dit-il. Puis il se leva avec calme et murmura : « Je crois qu’il se fait tard, j’ai encore beaucoup de choses à écrire cette nuit, permettez-moi de vous raccompagner. »

Je me levai et il me précéda dans le long couloir jusqu’à la porte d’entrée. Je m’arrêtai un instant dans le hall et nous nous serrâmes la main. Tout en sortant, je le remerciai brièvement. Il sourit et ne répondit pas. Et puis, avant de fermer la porte, il me dit : « La science aveugle laboure des terres stériles, la foi folle vit le rêve de son culte, un dieu nouveau n’est qu’un mot, ne crois pas, ne cherche pas : tout est occulte. » Je descendis les marches et fis quelques pas dans l’allée de gravier. Puis je compris brusquement, et me retournai rapidement : c’étaient les vers d’un poème de Pessoa, mais il les avait dits en anglais, c’est pourquoi je ne les avais pas reconnus tout de suite. Le poème s’intitulait Noël. Mais la porte était déjà fermée et le serviteur, au bout de l’allée, m’attendait pour fermer le portail.



mercredi 21 novembre 2018

Philippe Vuillemin : l'androgyne au trait baveur


Une «bonne dépression» ne lui fait pas peur. Il préfère ça à la vie de ces gens qui prennent des pilules pour être heureux. «Je comprends pas le bonheur, c'est un truc qui m'échappe. Quelquefois je suis euphorique, j'ai des états de grâce: ça veut juste dire que j'ai la patate pour marner.» A la rigueur, il aura une complicité avec quelqu'un qui pleure, il peut toujours lui taper sur l'épaule. Mais quelqu'un qui geint? «Au bout de cinq minutes, il me fait chier. Au bout de dix, j'ai envie de l'égorger.»

Il a les traits fins mais dessine des histoires dégueulasses. Le bonheur est un «truc» qui échappe à ce provocateur à tous crins, qui réfute le qualificatif de vulgaire, mais accepte avec fierté le grand prix du dernier Festival d'Angoulême.
Curieusement, recevoir le grand prix du dernier Festival de la bande dessinée d'Angoulême lui a fait plaisir, l'a surpris et l'a rendu fier. «C'est comme si Arlette Laguiller était élue présidente de la République au premier tour.» Il se compare aussi à Françoise Sagan quand il évoque sa propre élocution (rapide, très rapide). Philippe Vuillemin ressemble tellement peu à ses dessins que c'est sûrement qu'on les regarde mal. 
Adepte, selon certains, de la «ligne crade» (lui-même trouve cette dénomination «bêta»), il a le visage d'une telle délicatesse qu'il a joué le rôle d'un androgyne dans le film de René Féret le Mystère Alexina. Ambidextre, il a l'ongle de l'annulaire droit qui dépasse du doigt de plus de 3 centimètres. Au début, c'était pour faire joli, maintenant il s'en sert comme d'un outil pour se gratter l'oreille. Il se vante d'être paresseux, mais il n'y arrive pas vraiment. «A 13 ans, je me suis dit que je ne travaillerais jamais de ma vie. J'y ai réussi. Je me fais chier.» Ça ne semble pas entièrement vrai.

Son père était inspecteur de la Sacem, récoltant d'une région à l'autre l'argent pour les musiciens, de sorte que le futur dessinateur a vu du pays. Né à Marseille, il s'est retrouvé en Corse de 11 à 15 ans. Il connaît aussi bien Orléans. Il a «bandé pour la première fois à 13 ans sur une planche de Crumb», le père de Fritz The Cat. Et quand à 18 ans il arrive à Paris, il a encore «de la paille dans les sabots, des idéaux dans la tête et des boutons sur la gueule». Il aime déjà le rock (il joue actuellement dans un groupe formé avec des amis). C'est l'époque punk: il se rase le crâne. Il ne le refera pas souvent: rapidement, ses cheveux lui descendent au-dessous des épaules, même aujourd'hui où l'ancien «éphèbe» est père lui-même. Les premières années parisiennes sont difficiles. Il boit en douce des bouteilles de lait à Monoprix qu'il replace ensuite dans les rayons. Il a l'occasion de faire un travail de force: décharger des camions six heures par jour. Souvenir exquis: «Ça m'a fait des vacances.» C'était autant de temps où son esprit ne vagabondait pas. (...)

Ses histoires dites de beaufs et de pipi-caca font qu'on l'accuse de vulgarité. Il n'est pas d'accord. «La merde, il faut savoir la manier pour la balancer où ça fait plaisir. Des hommes qui transpirent, qui meurent, qui se marchent sur la gueule, c'est la vie de tous les jours. La vulgarité, c'est quand le Doc de Fun Radio dit bite.» (...)


Il a dû faire trois mois de service militaire, parce que ça lui semblait «ringard» d'être réformé aux trois jours, «tout le monde le faisait». Aucun antimilitarisme, au demeurant, dans son désir de ne pas moisir à la caserne: ce qu'il ne supportait pas était de devoir tout ranger au carré. Il a travaillé à Libération, mais «ça toussait derrière». Il est passionné d'astrophysique. Il aime regarder vers le haut, l'espèce humaine lui compris lui semblant assez portée sur la bassesse. Une «bonne dépression» ne lui fait pas peur. Il préfère ça à la vie de ces gens qui prennent des pilules pour être heureux. «Je comprends pas le bonheur, c'est un truc qui m'échappe. Quelquefois je suis euphorique, j'ai des états de grâce: ça veut juste dire que j'ai la patate pour marner.» A la rigueur, il aura une complicité avec quelqu'un qui pleure, il peut toujours lui taper sur l'épaule. Mais quelqu'un qui geint? «Au bout de cinq minutes, il me fait chier. Au bout de dix, j'ai envie de l'égorger.»


Il adore le football (il y joue avec des copains tous les samedis au parc de Sceaux) et déteste les supporters. «Ce qu'a fait Cantona, je trouve ça très joli.» Quant au massacre de Furiani, s'il s'écoutait, peut-être bien qu'il injurierait les Corses. Il se rappelle que quand Hara-Kiri avait titré Les Corses sont des cons, Choron avait fait poser des barreaux aux fenêtres du journal. Alors il préfère feindre la lâcheté et rester silencieux. S'il s'agit d'avoir des ennuis, inutile de passer par l'intermédiaire d'un journaliste: Vuillemin a déjà prouvé qu'il est tout à fait capable de s'en charger lui-même.
«Tout petit déjà, j'étais blasé.» Il est comme exclu de ce monde où chacun s'enferme sur soi. Cette vie pleine de sécurité lui fait peur (même s'il dit être très content que la Gestapo ne vienne pas frapper à sa porte tous les matins à 8 heures, il n'est pas un lève-tôt). Il se sent certes un peu ridicule d'avoir le «stress du citadin». «Ceci dit, à la campagne, c'est de sacrés cons aussi.» 


jeudi 1 novembre 2018

" Une vision non­-euclidienne de la Californie comme d’un espace froid où être au monde. " par Ursula K. Le Guin


Peut-être que les utopistes devraient finalement tenir compte de cette nouvelle déroutante. Peut-être que les utopistes feraient bien de perdre le plan, de jeter la carte à la poubelle, de descendre de leur scooter, de se coiffer d’un chapeau complètement farfelu, de lancer trois aboiements stridents dans la nuit, de trotter sur leurs petites pattes maigrichonnes, beige et miteuses à travers le désert et de remonter au travers des pins.



« Si le mot utopie doit être ressuscité, ce sera par quelqu’un qui aura suivi l’utopie dans l’abysse présente en arrière-plan de la vision du Grand Inquisiteur*, et qui en sera ensuite remonté pour en sortir de l’autre côté. » 
Robert. C. Elliott, The Shape of Utopia, 1970




Après tout, la Californie n’était pas vide quand les Anglais ont débarqué. Malgré les efforts des missionnaires, elle abritait toujours à ce moment là la population la plus importante d’Amérique du Nord.

Ce que les blancs ont perçu comme un monde sauvage à « domestiquer », était en fait mieux connu des humains qu’il ne l’a été depuis. Chaque colline, chaque vallée, chaque crevasse, courbure, canyon, ravin, dessin, pointe, falaise, plage, rocher, chaque arbre de chaque sorte avait son propre nom et sa place dans l’ordre des choses. Un ordre était appréhendé dont les envahisseurs étaient complètement ignorants. 

Chacun de ces noms nommaient non pas un but ou un endroit où arriver, mais un lieu où l’on est, un centre du monde en soi. L’un d’entre eux est une falaise le long de la rivière Klamath. Son nom était Katimin. La falaise est toujours là, mais elle n’a plus de nom, et le centre du monde ne s’y trouve plus. Les six directions* peuvent se rencontrer uniquement dans le temps vécu, dans le lieu que l’on appelle le foyer, la septième direction*, le centre.(…)

Le premier chapitre de l’Histoire de l’Amérique, du Sud ou du Nord, nationale ou régionale, est toujours très bref. Anormalement bref. Dans celui-ci les « tribus » qui « occupaient » le territoire sont mentionnées et au mieux décrites sous forme d’anecdote. Dans le deuxième chapitre, un Européen « découvre » la région, et avec un soupir de soulagement, l’historien se plonge dans la narration de la conquête, souvent décrite comme une colonie ou colonisation, et les actions des conquérants.(…)


Les mots « holocauste » et « génocide » ont désormais acquis une certaines popularité, mais jamais pour évoquer l’Histoire de l’Amérique. À l’école de Berkeley, on ne m’a pas appris que le premier chapitre de l’Histoire de la Californie était l’équivalent de la solution finale. On m’a appris que les Indiens se sont « rendus » devant la « marche du progrès ».

Dans l’introduction de The Wishing Bone Cycle, Howard A. Norman écrit :


« Les Swampy Cree ont une expression conceptuelle pour parler du porc-épic lorsqu’il s’engouffre en marche arrière dans une crevasse rocheuse :

Usà puyew usu wapiw !
« Il recule tout en en regardant vers l’avant » (« He goes backward, looks forward »). Le porc-épic fait le choix conscient de s’engager en marche arrière dans le but de spéculer sans risque sur le futur : la marche arrière lui permet de voir son ennemi arriver. Pour les Cree c’est un acte de préservation de soi duquel il nous pouvons apprendre. 

Les histoires des Cree sont toujours introduites par la phrase « I go backward, look forward, as the porcupine does », soit « Je marche à reculons tout en regardant vers l’avant, comme le fait le porc-épic. ». » (...)

 Nul besoin de jeter par la fenêtre les machines à écrire ou de poser des bombes dans les laveries automatiques parce qu’on a perdu la foi dans la technologie en tant que porte d’entrée vers l’utopie. La technologie reste, à sa manière, une source sans fin de création. J’aimerais tant pouvoir partager la vision de Lévi-Strauss qui voit la civilisation qui transforme les hommes en machines glisser vers « la civilisation qui transformera les machines en hommes ». Mais je n’y arrive pas. Je ne vois pas comment même les technologies les plus éthérées pourraient nous offrir la promesse de n’être rien de plus qu’un simple outil : pour rendre notre vie plus facile, nous enrichir. Quelle grande promesse et quel grand gain ! 

Mais si cet enrichissement d’un type de civilisation n’a lieu qu’au coût de la destruction de la planète, alors il me semble clair que de compter sur l’avancée technologique uniquement pour l’avancée technologique en elle-même ne peut être qu’une erreur. On ne m’a pas encore démontré de façon convaincante, et je suis complètement incapable d’imaginer par moi-même, comment l’avancée technologique pourrait nous rapprocher de quelque façon que ce soit d’une forme de société principalement préoccupée par la préservation de son être. 

Une société avec des conditions de vie modestes, préservant ses ressources naturelles, avec un taux de fertilité constant et une vie politique basée sur le consentement. Une société qui aurait réussi à s’adapter à son environnement et à vivre sans s’autodétruire ni détruire ses voisins. C’est la société que je veux arriver à imaginer, que je dois pouvoir arriver à imaginer si je ne veux pas abandonner tout espoir.

Quelles sont les possibilités d’espérer qui nous sont offertes ? Des modèles, des plans, des diagrammes circulaires. Perspectives de systèmes de communication encore plus inclusifs, connectant les virus tout autour du globe. Pas de secrets, comme le dit Kundera. Des petits tubes à essais en orbite basse, remplis de virus, lancés par la L5 Society* en parfaite obéissance à notre pulsion de « construire le futur », comme ils disent. D’être Zeus, d’avoir le pouvoir sur ce qu’il se passe, de contrôler. La connaissance c’est le pouvoir, et nous voulons savoir ce qui va arriver, nous voulons le cartographier.

Le pays du Coyote n’a pas été cartographié. Le chemin qui ne peut être parcouru n’est pas indiqué dans les atlas, ou bien il est chacune des routes de l’atlas.

Dans Handbook of the Indians of California, A. L. Kroeber [note traduction : père de Ursula K. Le Guin] écrit : « Les indiens de Californie refusent catégoriquement de faire la moindre tentative de dessiner un plan, soutenant une incapacité totale de leur part ». L’utopie euclidienne* est cartographiée, organisée géographiquement, avec des diagrammes et des modèles, que des ingénieurs sociaux peuvent suivre et reproduire. Reproduction, le mot d’ordre des virus.

Dans le Handbook, en parlant du dénommé « culte Kuksu », encore appelé « société Kuksu » (un ensemble de rites et d’observations retrouvés parmi les peuples Yuki, Pomo, Maidu, Wintu, Miwok, Costanoan et Esselen de Californie centrale), Kroeber observait que notre usage des termes « culte » ou « société », notre perception d’une entité générale ou abstraite Kuksu falsifie la perception des natifs américains :

« Les seules sociétés étaient celles constituées à l’échelle de la ville. Il n’y avait pas de branches, parce qu’il n’y avait pas de tiges pour en sortir. Notre méthode dans ce genre de situation, qu’elle soit religieuse ou autre, est de constituer un corps central et supérieur. Depuis l’époque de l’Empire Romain et de l’église catholique, nous sommes capables de penser l’activité sociale uniquement comme organisée de manière cohérente au sein d’une unité définie subdivisée. 
Mais il faut reconnaître que cette tendance n’est pas inhérente ou nécessaire à toutes les civilisations. 

Nous ne sommes capables de penser la société que comme une machine organisée, les natifs américains étaient juste aussi incapables de la penser dans ces termes. 
Lorsque l’on se souvient de la simplicité de la machinerie et de la rudimentarité de l’organisation avec lesquelles l’ensemble de la civilisation grecque fonctionnait, cela devient plus facilement imaginable que les Californiens puissent se passer de presque tout effort dans cette direction, laquelle nous paraît vitale. »

Copernic nous a appris que la Terre n’est pas le centre. Darwin nous a appris que l’homme n’est pas le centre. Si nous écoutions les anthropologues nous les entendrions dire, avec leur convenable manque de franchise, que l’ouest blanc n’est pas le centre. Le centre du monde est un escarpement de la rivière des Klamath, un caillou à la Mecque, un trou dans le sol en Grèce, ici-maintenant et sa circonférence autour de nous.

Peut-être que les utopistes devraient finalement tenir compte de cette nouvelle déroutante. Peut-être que les utopistes feraient bien de perdre le plan, de jeter la carte à la poubelle, de descendre de leur scooter, de se coiffer d’un chapeau complètement farfelu, de lancer trois aboiements stridents dans la nuit, de trotter sur leurs petites pattes maigrichonnes, beige et miteuses à travers le désert et de remonter au travers des pins.

Je pense que nous ne pouvons pas aller en direction de l’utopie en regardant vers l’avant, mais seulement de façon circulaire ou de côté. Parce que nous sommes dans un dilemme rationnel, une situation perçue par la mentalité binaire d’un ordinateur, et que ni le ’soit’ ni le ’ou’ ne sont un endroit où vivre. De plus en plus souvent, dans ces temps de plus en plus difficiles, des personnes que je respecte et admire me demandent « Vas-tu écrire un livre à propos de la terrible injustice et de la misère de notre monde ou vas-tu écrire un fantasme d’évasion consolatrice ? ». Certains me pressent d’écrire le premier et d’autres le second. On m’offre le choix du Grand Inquisiteur*. Vas-tu choisir la liberté sans le bonheur ou bien le bonheur sans la liberté ? Je pense que la seule réponse que l’on peut faire est : Non.

Faire une fois de plus le dos rond. 
Usà puyew usu wapiw !

« Si le mot utopie doit être ressuscité, ce sera par quelqu’un qui aura suivi l’utopie dans l’abysse présente en arrière-plan de la vision du Grand Inquisiteur*, et qui en sera ensuite remonté pour en sortir de l’autre côté. »

Cela sonne très Coyote* à mes oreilles. Tomber dans les choses, les pièges, les abysses, et ensuite remonter et s’en extraire tant bien que mal, en souriant bêtement. Serait-ce possible que nous ne soyons déjà plus en train de nous confronter au Grand Inquisiteur* ? Serait-ce possible qu’il soit la figure paternelle que nous avons créée devant nous ? Serait-ce possible qu’en le contournant nous puissions le mettre derrière nous, comme le paradis perdu, l’inhabitable royaume de Zeus, l’option binaire, le pays à la vision unique où chacun doit choisir entre le bonheur et la liberté ? 

Si c’est le cas, alors nous sommes dans l’abysse qui se trouve derrière lui. Pas encore sortis. Une prédiction typiquement Coyote*. Nous nous sommes mis dans un joli bordel, et nous devons nous en sortir. Et nous devons nous assurer que c’est bien de l’autre côté que nous allons ressortir ! Et que quand nous serons sortis, nous serons changés.

Je n’ai aucune idée de qui nous serons, ni de comment sera l’autre côté, bien que je crois qu’il y ait des gens là-bas. Ils y ont toujours vécu. Ils ont des chants qu’ils chantent là-bas. L’un d’entre eux s’appelle Dancing at the edge of the world*. Si, lorsque nous remonterons de l’abysse, nous leur posons des questions, ils ne traceront pas de cartes, démontrant leur complète impuissance, mais il se pourrait qu’ils montrent du doigt. L’un-e pourrait désigner la direction d’Arlington au Texas.

J’habite là, dira-t-elle. Regarde comme c’est beau !
C’est le Nouveau Monde ! Pleurerons-nous alors, déconcerté-e-s mais ravi-e-s. Nous avons découvert le Nouveau Monde !

Et Coyote répondra : Oh non. Non, vous êtes dans l’Ancien Monde. Celui que j’ai créé.

Vous l’avez créé pour nous ! Pleurerons-nous, émerveillé-e-s et reconnaissant-e-s.

Je n’irais pas jusqu’à dire cela, dira Coyote*.



La figure du Grand Inquisiteur : Née pendant Les Lumières, c’est une figure importante dans l’imaginaire du XIXe siècle et des romantiques en particulier.
Elle provoque une fascination de par l’exercice de la violence, celle des héros marginaux imprégnés de sang et dotés de pouvoir.

C’est une figure de supériorité (le roi lui même lui est subordonné) qui fait le lien entre le ciel et la terre. Son ambiguïté réside dans la douce oppression qu’il exerce. Il persécute ses victimes au nom de la justice. Il est omnipotent : peut même à distance créer la peur.

La cosmologie mystique des sept directions sacrées des natifs amérindiens. Le dessus comme grand esprit et grand mystère, le dessous comme Terre Mère, le centre de toute chose, et les quatre directions cardinales : le nord, le sud, l’est et l’ouest. Chacune des directions a ses propres attributs et totems, aidant à définir leurs significations et actions.
* La L5 Society est fondée en 1975 par Carolyn et Keith Henson pour promouvoir l’idée de colonies spatiales développée par le r Gerard K. O’Neill. Le nom de cette association fait référence au point de Lagrange L5 qui constitue un des points d’équilibre gravitationnel du système planétaire Terre - Lune. Le r O’Neill proposait de construire d’énormes habitats spatiaux en rotation aux points L4 et L5 situés sur l’orbite lunaire de part et d’autre de la Lune. Un objet placé en L4 ou L5 y reste indéfiniment sans avoir à dépenser de carburant pour se maintenir en place.

Euclide : Mathématicien grec, 300 avant JC. Son ouvrage le plus célèbre, Les Éléments, est l’un des plus anciens traités connus présentant de manière systématique, à partir d’axiomes et de postulats, un large ensemble de théorèmes accompagnés de leurs démonstrations. Il fait partie des textes fondateurs des mathématiques en occident : ses thèmes restent à la base de l’enseignement des mathématiques au niveau secondaire dans de nombreux pays.

* Coyote ou fripon, ou farceur (ou trickster en anglais) est un personnage mythique présent dans toutes les cultures, rendu célèbre par Paul Radin. Les anthropologues comme Claude Lévi-Strauss utilisent le terme de « décepteur » – du moyen français decepteur : « celui qui trompe, qui trahit ». 

Le fripon divin joue des tours pendables, possède une activité désordonnée incessante, une sexualité débordante, etc. Il est, selon Paul Radin, un miroir de l’esprit, un « speculum mentis », ce qui donna lieu, grâce à son travail avec Carl Gustav Jung, au développement du concept d’enfant intérieur, mais aussi d’une pratique psycho thérapeutique. 

Le fripon est fondamentalement une personnalité chaotique, à la fois bonne et mauvaise, une sorte de médiateur entre le divin et l’homme. Il passe avec facilité de l’autodérision au sérieux le plus total ; mourir, renaître, voyager dans l’au-delà et conter sont certains de ses attributs. 

Le parcours du fripon est celui d’un apprentissage par l’absurde, en quelque sorte.

« Il n’est guère de mythe aussi répandu dans le monde entier que celui connu sous le nom de "mythe du Fripon" dont nous nous occuperons ici. Il y a peu de mythes dont nous puissions affirmer avec autant d’assurance qu’ils appartiennent aux plus anciens modes d’expression de l’humanité ; peu d’autres mythes ont conservé leur contenu originel de façon aussi inchangée. (...) Il est manifeste que nous nous trouvons ici en présence d’une figure et d’un thème, ou de divers thèmes, doués d’un charme particulier et durable et qui exercent une force d’attraction peu ordinaire sur l’humanité depuis les débuts de la civilisation. » 
P. Radin

Le fripon est une sorte d’individualiste solitaire considérant les institutions comme des entités étrangères.

Dancing at the Edge of the World est un recueil non-romanesque de Ursula K. Le Guin publié en 1989. Ses textes sont divisés en deux catégories : les entretiens et les essais et les critiques littéraires et cinématographiques. Elle classe les essais en fonction des thèmes suivants : féminisme, responsabilité sociale, littérature et voyage.

https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1525
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.