jeudi 28 mars 2019

" L'Art de la guerre " par Sun Tzu ( 512 avant notre ère )

Alors les meilleurs officiers, leurs ministres les plus éclairés se dégoûteront, leur zèle se ralentira ; et se voyant sans espérance d’un meilleur sort, ils se réfugieront chez vous pour se délivrer des justes craintes dont ils étaient perpétuellement agités, et pour mettre leurs jours à couvert.
Leurs parents, leurs alliés ou leurs amis seront accusés, recherchés, mis à mort. Les complots se formeront, l’ambition se réveillera, ce ne seront plus que perfidies, que cruelles exécutions, que désordres, que révoltes de tous côtés.
Que vous restera-t-il à faire pour vous rendre maître d’un pays dont les peuples voudraient déjà vous voir en possession ? 

Cinq choses principales doivent faire l’objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins, comme le font ces grands artistes qui, lorsqu’ils entreprennent quelque chef-d’œuvre, ont toujours présent à l’esprit le but qu’ils se proposent, mettent à profit tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils entendent, ne négligent rien pour acquérir de nouvelles connaissances et tous les secours qui peuvent les conduire heureusement à leur fin.
Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent nos armes, nous ne devons jamais perdre de vue : la doctrine, le temps, l’espace, le commandement, la discipline.
La doctrine fait naître l’unité de penser ; elle nous inspire une même manière de vivre et de mourir, et nous rend intrépides et inébranlables dans les malheurs et dans la mort.
Si nous connaissons bien le temps, nous n’ignorerons point ces deux grands principes Yin et Yang par lesquels toutes les choses naturelles sont formées et par lesquels les éléments reçoivent leurs différentes modifications ; nous saurons le temps de leur union et de leur mutuel concours pour la production du froid, du chaud, de la sérénité ou de l’intempérie de l’air.
L’espace n’est pas moins digne de notre attention que le temps ; étudions le bien, et nous aurons la connaissance du haut et du bas, du loin comme du près, du large et de l’étroit, de ce qui demeure et de ce qui ne fait que passer.
J’entends par commandement, l’équité, l’amour pour ceux en particulier qui nous sont soumis et pour tous les hommes en général ; la science des ressources, le courage et la valeur, la rigueur, telles sont les qualités qui doivent caractériser celui qui est revêtu de la dignité de général ; vertus nécessaires pour l’acquisition desquelles nous ne devons rien négliger : seules elles peuvent nous mettre en état de marcher dignement à la tête des autres.
Aux connaissances dont je viens de parler, il faut ajouter celle de la discipline. Posséder l’art de ranger les troupes ; n’ignorer aucune des lois de la subordination et les faire observer à la rigueur ; être instruit des devoirs particuliers de chacun de nos subalternes ; savoir connaître les différents chemins par où on peut arriver à un même terme ; ne pas dédaigner d’entrer dans un détail exact de toutes les choses qui peuvent servir, et se mettre au fait de chacune d’elles en particulier. Tout cela ensemble forme un corps de discipline dont la connaissance pratique ne doit point échapper à la sagacité ni aux attentions d’un général.
Vous donc que le choix du prince a placé à la tête des armées, jetez les fondements de votre science militaire sur les cinq principes que je viens d’établir. La victoire suivra partout vos pas : vous n’éprouverez au contraire que les plus honteuses défaites si, par ignorance ou par présomption, vous venez à les omettre ou à les rejeter.(...)

Vous profiterez de la dissension qui surgit chez vos ennemis pour attirer les mécontents dans votre parti en ne leur ménageant ni les promesses, ni les dons, ni les récompenses.
Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts que vous, vous ne les attaquerez point, vous éviterez avec un grand soin ce qui peut conduire à un engagement général ; vous cacherez toujours avec une extrême attention l’état où vous vous trouverez.
Il y aura des occasions où vous vous abaisserez, et d’autres où vous affecterez d’avoir peur. Vous feindrez quelquefois d’être faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et à l’orgueil, viennent ou vous attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièces honteusement. Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont inférieurs ne puissent jamais pénétrer vos desseins. Vous tiendrez vos troupes toujours alertes, toujours en mouvement et dans l’occupation, pour empêcher qu’elles ne se laissent amollir par un honteux repos.(...)

Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser.
Hâtez vos préparatifs lorsque vos adversaires se concentrent ; là où ils sont puissants, évitez-les.
Plongez l’adversaire dans d’inextricables épreuves et prolongez son épuisement en vous tenant à distance ; veillez à fortifier vos alliances au-dehors, et à affermir vos positions au-dedans par une politique de soldats-paysans.
Quel regret que de tout risquer en un seul combat, en négligeant la stratégie victorieuse, et faire dépendre le sort de vos armes d’une unique bataille !
Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le ; et attaquez là où il n’est point préparé, en surgissant lorsqu’il ne vous attend point. Telles sont les clefs stratégiques de la victoire, mais prenez garde de ne point les engager par avance.(...)

Lorsque vos gens auront pris sur l’ennemi au-delà de dix chars, commencez par récompenser libéralement tant ceux qui auront conduit l’entreprise que ceux qui l’auront exécutée. Employez ces chars aux mêmes usages que vous employez les vôtres, mais auparavant ôtez-en les marques distinctives qui pourront s’y trouver.
Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les comme vos propres soldats ; faites en sorte, s’il se peut, qu’ils se trouvent mieux chez vous qu’ils ne le seraient dans leur propre camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables, et, pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur égard comme s’ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards. Voilà ce que j’appelle gagner une bataille et devenir plus fort.(...)

Dans le gouvernement des armées il y a sept maux :
I. Imposer des ordres pris en Cour selon le bon plaisir du prince.
II. Rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires.
III. Mêler les règlements propres à l’ordre civil et à l’ordre militaire.
IV. Confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de l'État, et la flexibilité que requiert le commandement des troupes.
V. Partager la responsabilité aux armées.
VI. Faire naître la suspicion, qui engendre le trouble : une armée confuse conduit à la victoire de l’autre.
VII. Attendre les ordres en toute circonstance, c’est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu : avant que l’ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ; pourtant il est dit dans le code que l’on doit en référer à l’inspecteur en ces matières ! Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de la route, on prenait conseil de ceux qui passent ; le travail ne serait pas encore achevé ! (...)

Attaquez à découvert, mais soyez vainqueur en secret. Voilà en peu de mots en quoi consiste l’habileté et toute la perfection même du gouvernement des troupes. Le grand jour et les ténèbres, l’apparent et le secret ; voilà tout l’art. Ceux qui le possèdent sont comparables au Ciel et à la Terre, dont les mouvements ne sont jamais sans effet : ils ressemblent aux fleuves et aux mers dont les eaux ne sauraient tarir. Fussent-ils plongés dans les ténèbres de la mort, ils peuvent revenir à la vie ; comme le soleil et la lune, ils ont le temps où il faut se montrer, et celui où il faut disparaître ; comme les quatre saisons, ils ont les variétés qui leur conviennent ; comme les cinq tons de la musique, comme les cinq couleurs, comme les cinq goûts, ils peuvent aller à l’infini. Car qui a jamais entendu tous les airs qui peuvent résulter de la différente combinaison des tons ? Qui a jamais vu tout ce que peuvent présenter les couleurs différemment nuancées ? Qui a jamais savouré tout ce que les goûts différemment tempérés peuvent offrir d’agréable ou de piquant ? On n’assigne cependant que cinq couleurs et cinq sortes de goût.

Un général doit se prémunir contre tous ces dangers. Sans trop chercher à vivre ou à mourir, il doit se conduire avec valeur et avec prudence, suivant que les circonstances l’exigent.
S’il a de justes raisons de se mettre en colère, qu’il le fasse, mais que ce ne soit pas en tigre qui ne connaît aucun frein.
S’il croit que son honneur est blessé, et qu’il veuille le réparer, que ce soit en suivant les règles de la sagesse, et non pas les caprices d’une mauvaise honte.
Qu’il aime ses soldats, qu’il les ménage, mais que ce soit avec discrétion.
S’il livre des batailles, s’il fait des mouvements dans son camp, s’il assiège des villes, s’il fait des excursions, qu’il joigne la ruse à la valeur, la sagesse à la force des armes ; qu’il répare tranquillement ses fautes lorsqu’il aura eu le malheur d’en faire ; qu’il profite de toutes celles de son ennemi, et qu’il le mette souvent dans l’occasion d’en faire de nouvelles. (...)

Veillez en particulier avec une extrême attention à ce qu’on ne sème pas de faux bruits, coupez racine aux plaintes et aux murmures, ne permettez pas qu’on tire des augures sinistres de tout ce qui peut arriver d’extraordinaire.
Si les devins ou les astrologues de l’armée ont prédit le bonheur, tenez-vous-en à leur décision ; s’ils parlent avec obscurité, interprétez en bien ; s’ils hésitent, ou qu’ils ne disent pas des choses avantageuses, ne les écoutez pas, faites-les taire.
Aimez vos troupes, et procurez-leur tous les secours, tous les avantages, toutes les commodités dont elles peuvent avoir besoin. Si elles essuient de rudes fatigues, ce n’est pas qu’elles s’y plaisent ; si elles endurent la faim, ce n’est pas qu’elles ne se soucient pas de manger ; si elles s’exposent à la mort, ce n’est point qu’elles n’aiment pas la vie. Si mes officiers n’ont pas un surcroît de richesses, ce n’est pas parce qu’ils dédaignent les biens de ce monde. Faites en vous-même de sérieuses réflexions sur tout cela.

Lorsque vous aurez tout disposé dans votre armée et que tous vos ordres auront été donnés, s’il arrive que vos troupes nonchalamment assises donnent des marques de tristesse, si elles vont jusqu’à verser des larmes, tirez-les promptement de cet état d’assoupissement et de léthargie, donnez-leur des festins, faites-leur entendre le bruit du tambour et des autres instruments militaires, exercez-les, faites-leur faire des évolutions, faites-leur changer de place, menez-les même dans des lieux un peu difficiles, où elles aient à travailler et à souffrir. Imitez la conduite de Tchouan Tchou et de Tsao-Kouei, vous changerez le cœur de vos soldats, vous les accoutumerez au travail, ils s’y endurciront, rien ne leur coûtera dans la suite.
Les quadrupèdes regimbent quand on les charge trop, ils deviennent inutiles quand ils sont forcés. Les oiseaux au contraire veulent être forcés pour être d’un bon usage. Les hommes tiennent un milieu entre les uns et les autres, il faut les charger, mais non pas jusqu’à les accabler ; il faut même les forcer, mais avec discernement et mesure.(...)

Accordez des récompenses sans vous préoccuper des usages habituels, publiez des ordres sans respect des précédents, ainsi vous pourrez vous servir de l’armée entière comme d’un seul homme.
Éclairez toutes les démarches de l’ennemi, ne manquez pas de prendre les mesures les plus efficaces pour pouvoir vous assurer de la personne de leur général ; faites tuer leur général, car vous ne combattez jamais que contre des rebelles.
Le nœud des opérations militaires dépend de votre faculté de faire semblant de vous conformer aux désirs de votre ennemi.(...)

Ayez des espions partout, soyez instruit de tout, ne négligez rien de ce que vous pourrez apprendre ; mais, quand vous aurez appris quelque chose, ne la confiez pas indiscrètement à tous ceux qui vous approchent.
Lorsque vous emploierez quelque artifice, ce n’est pas en invoquant les Esprits, ni en prévoyant à peu près ce qui doit ou peut arriver, que vous le ferez réussir ; c’est uniquement en sachant sûrement, par le rapport fidèle de ceux dont vous vous servirez, la disposition des ennemis, eu égard à ce que vous voulez qu’ils fassent. (...)

La division de mort est celle par laquelle, après avoir fait donner de faux avis sur l’état où nous nous trouvons, nous faisons courir des bruits tendancieux, lesquels nous faisons passer jusqu’à la cour de son souverain, qui, les croyant vrais, se conduit en conséquence envers ses généraux et tous les officiers qui sont actuellement à son service.
La division de vie est celle par laquelle on répand l’argent à pleines mains envers tous ceux qui, ayant quitté le service de leur légitime maître, ont passé de votre côté, ou pour combattre sous vos étendards, ou pour vous rendre d’autres services non moins essentiels.
Si vous avez su vous faire des créatures dans les villes et les villages des ennemis, vous ne manquerez pas d’y avoir bientôt quantité de gens qui vous seront entièrement dévoués. Vous saurez par leur moyen les dispositions du grand nombre des leurs à votre égard, ils vous suggéreront la manière et les moyens que vous devez employer pour gagner ceux de leurs compatriotes dont vous aurez le plus à craindre ; et quand le temps de faire des sièges sera venu, vous pourrez faire des conquêtes, sans être obligé de monter à l’assaut, sans coup férir, sans même tirer l’épée. (...)

Si vous avez fait courir des bruits, tant pour persuader ce que vous voulez qu’on croie de vous, que sur les fausses démarches que vous supposerez avoir été faites par les généraux ennemis ; si vous avez fait passer de faux avis jusqu’à la cour et au conseil même du prince contre les intérêts duquel vous avez à combattre ; si vous avez su faire douter des bonnes intentions de ceux mêmes dont la fidélité à leur prince vous sera la plus connue, bientôt vous verrez que chez les ennemis les soupçons ont pris la place de la confiance, que les récompenses ont été substituées aux châtiments et les châtiments aux récompenses, que les plus légers indices tiendront lieu des preuves les plus convaincantes pour faire périr quiconque sera soupçonné.

Alors les meilleurs officiers, leurs ministres les plus éclairés se dégoûteront, leur zèle se ralentira ; et se voyant sans espérance d’un meilleur sort, ils se réfugieront chez vous pour se délivrer des justes craintes dont ils étaient perpétuellement agités, et pour mettre leurs jours à couvert.
Leurs parents, leurs alliés ou leurs amis seront accusés, recherchés, mis à mort. Les complots se formeront, l’ambition se réveillera, ce ne seront plus que perfidies, que cruelles exécutions, que désordres, que révoltes de tous côtés.
Que vous restera-t-il à faire pour vous rendre maître d’un pays dont les peuples voudraient déjà vous voir en possession ? (...)

Vous aurez vos espions partout : vous devez supposer que l’ennemi aura aussi les siens. Si vous venez à les découvrir, gardez-vous bien de les faire mettre à mort ; leurs jours doivent vous être infiniment précieux. Les espions des ennemis vous serviront efficacement, si vous mesurez tellement vos démarches, vos paroles et toutes vos actions, qu’ils ne puissent jamais donner que de faux avis à ceux qui les ont envoyés.(...




mercredi 27 mars 2019

" Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression; " par Victor Serge ( 1921-1925 )


À la vérité, la police russe était débordée. La sympathie instinctive ou consciente de l'immense majorité de la population allait aux ennemis de l'ancien régime. Leur martyre fréquent suscitait le prosélytisme de quelques-uns et l'admiration du grand nombre. Sur ce vieux peuple chrétien, la vie apostolique des propagandistes qui, renonçant au bien-être et à la sécurité, se vouaient, pour apporter aux misérables un évangile nouveau, à la prison, à l'exil des Sibéries, à la mort même, exerçait une influence irrésistible. Ils étaient bien le « sel de la terre » : les meilleurs, les seuls porteurs d'un immense espoir, et, pour cela, persécutés.


La victoire de la révolution en Russie a fait tomber entre les mains des révolutionnaires tout le mécanisme de la police politique la plus moderne, la plus puissante, la plus aguerrie, formée par plus de cinquante années d'âpres luttes contre les élites d'un grand peuple.

Connaître les méthodes et les procédés de cette police présente pour tout militant un intérêt pratique immédiat ; car la défense capitaliste emploie partout les mêmes moyens ; car toutes les polices, d'ailleurs solidaires, se ressemblent. La science des luttes révolutionnaires que les Russes acquirent en plus d'un demi-siècle d'immenses efforts et de sacrifices, les militants des pays où l'action se développe aujourd'hui vont devoir, dans les circonstances créées par la guerre, par les victoires du prolétariat russe et les défaites du prolétariat international – crise du capitalisme mondial, naissance de l'Internationale communiste, développement très net de la conscience de classe chez la bourgeoisie : fascisme, dictatures militaires, terreur blanche, lois scélérates –, les militants vont devoir se l'assimiler en un laps de temps beaucoup plus court, elle leur devient nécessaire dès aujourd'hui. 

S'ils sont bien avertis des moyens dont l'ennemi dispose, peut-être subiront-ils des pertes moindres… Il y a donc lieu, dans un but pratique, de bien étudier l'instrument principal de toutes les réactions et de toutes les répressions, cette machine à étrangler toutes saines révoltes qui s'appelle la police. Nous le pouvons, puisque l'arme perfectionnée que l'autocratie russe s'était forgée pour défendre son existence – l'Okhrana (la Défensive), Sûreté générale de l'Empire russe – est tombée entre nos mains. Cette étude, pour être poussée à fond, ce qui serait fort utile, exigerait des loisirs que n'a pas l'auteur de ces lignes. Les pages qu'on va lire n'ont pas la prétention d'y suppléer. Elles suffiront, je l'espère, à avertir les camarades et à dégager à leurs yeux une vérité importante qui me frappa dès la première visite aux archives de la police russe ; c'est qu'il n'est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et que toutes les polices, quels que soient leur machiavélisme, leur science et leurs crimes, sont à peu près impuissantes…(...)

Désormais, toute action tendant à la destruction des institutions capitalistes a besoin d'être complétée par une préparation, au moins théorique, à l'œuvre créatrice de demain. « L'esprit destructeur, disait Bakounine, est aussi l'esprit créateur. » Cette profonde pensée, dont l'interprétation littérale a lamentablement égaré bien des révoltés, vient de devenir une vérité pratique. Le même esprit de lutte de classe porte aujourd'hui les communistes à détruire et créer simultanément. De même que l'antimilitarisme actuel a besoin d'être complété par la préparation de l'Armée rouge, le problème de la répression posé par la police et la justice bourgeoises a un aspect positif d'une grosse importance. J'ai cru devoir le définir à grands traits. Nous devons connaître les moyens de l'ennemi ; nous devons aussi connaître toute l'étendue de notre propre tâche. (...)

Le service de surveillance extérieure était le plus simple. Ses nombreux agents, dont nous possédons les photographies d'identité, payés 50 roubles par mois, avaient pour unique tâche de filer d'heure en heure, de nuit et de jour, sans interruption aucune, la personne qu'on leur désignait. Ils ne devaient connaître, en principe, ni son nom ni le but de la filature, par précaution sans doute contre une maladresse ou contre une trahison. La personne à filer recevait un surnom : le Blondla MénagèreVladimirle Cocher, etc. Nous retrouvons ce surnom en tête des rapports quotidiens, reliés et formant de gros cahiers, où les fileurs ont consigné leurs observations. Ces rapports sont d'une précision minutieuse et ne doivent pas contenir de lacune. Le texte en est généralement rédigé à peu près comme suit :

Le 17 avril, à 9 h 54 du matin, la Ménagère est sortie de chez elle, a mis deux lettres à la poste au coin de la rue Pouchkine ; est entrée dans plusieurs magasins du boulevard X ; est entrée à 10 h 30 rue Z, n° 13, en est ressortie à 11 h 20, etc.
Dans les cas les plus sérieux, deux agents filaient à la fois la même personne sans se connaître ; leurs rapports se contrôlaient et se complétaient.

Ces rapports quotidiens étaient remis à la gendarmerie pour y être analysés par des spécialistes. Ces fonctionnaires – limiers en chambre –, d'une dangereuse perspicacité, dressaient des tableaux synoptiques résumant les faits et les gestes d'une personne, le nombre de ses visites, leur régularité, leur durée, etc. ; par endroits, ces schémas permettaient d'apprécier l'importance des relations d'un militant et son influence probable. (...)

Le mécanisme le plus important de la police russe était à coup sûr son « agence secrète », nom décent du service de provocation dont les origines remontent aux premières luttes révolutionnaires et qui atteignit un développement tout à fait extraordinaire après la révolution de 1905.
Des policiers (dits : officiers de gendarmerie) spécialement formés, instruits et triés, procédaient au recrutement des agents provocateurs. Leurs succès plus ou moins grands dans ce domaine les classaient et contribuaient à leur avancement. Des instructions précises prévoyaient les moindres détails de leurs relations avec les collaborateurs secrets. Des spécialistes hautement rétribués réunissaient enfin en un faisceau tous les renseignements fournis par la provocation, les étudiaient, formaient et tenaient des dossiers.

Il y avait dans les bâtiments de l'Okhrana (Petrograd) une chambre secrète où n'entraient jamais que le directeur de la police et le fonctionnaire chargé d'y classer les pièces. C'était celle de l'agence secrète. Elle contenait notamment l'armoire à fiches des provocateurs – où nous avons trouvé plus de 35 000 noms. Dans la plupart des cas, par un surcroît de précautions, le nom de l'« agent secret » est remplacé par un sobriquet, ce qui fait que le travail d'identification de certains misérables dont, après la révolution, les dossiers complets tombèrent entre les mains des camarades, fut singulièrement difficile. Le nom du provocateur ne devait être connu que du directeur de l'Okhrana et de l'officier de gendarmerie chargé d'entretenir avec lui des relations permanentes. (...)


Doivent être considérés comme prédisposés à prendre du service
les révolutionnaires d'un caractère faible, déçus ou blessés par le parti, vivant dans la misère, évadés des lieux de déportation ou désignés pour la déportation.
L'Instruction recommande d'étudier « avec soin » leurs faiblesses et de s'en servir ; de converser avec leurs amis et parents, etc. ; de multiplier « en toute occasion les contacts avec les ouvriers, avec les témoins, les parents, etc., sans jamais perdre de vue le but »…
Étrange duplicité de l'âme humaine ! Je traduis littéralement trois lignes déconcertantes :
On peut se servir des révolutionnaires dans la misère qui, sans renoncer à leurs convictions, consentent par besoin à fournir des renseignements…
Il y en avait donc ?
Mais continuons.

Placer des moutons auprès des détenus est d'un usage excellent.
Quand une personne paraît mûre pour prendre du service – c'est-à-dire quand, sachant un révolutionnaire aigri, matériellement gêné, ébranlé peut-être par ses mécomptes personnels, on possède en outre contre lui quelques chefs d'inculpation assez graves pour le bien tenir en main :
Arrêter tout le groupe dont elle fait partie et conduire la personne en question chez le directeur de la police ; avoir contre elle des motifs de poursuites sérieux et se réserver pourtant la possibilité de la relâcher en même temps que les autres révolutionnaires incarcérés, sans provoquer d'étonnement.
Interroger la personne en tête à tête. Tirer parti pour la convaincre des querelles de groupes, des fautes des militants, des blessures d'amour-propre.

On croit entendre, en lisant ces lignes, le policier paterne s'apitoyer sur le sort de sa victime :
– Ah oui, pendant que vous irez aux travaux forcés pour vos idées, votre camarade X…, qui vous a joué de si bons tours, fera bonne chère à vos dépens. Que voulez-vous ? Les bons paient pour les mauvais !
Ça peut prendre – quand il s'agit d'un faible – ou d'un affolé que menacent des années de déportation…
Autant que possible, avoir plusieurs collaborateurs dans chaque organisation.
La Sûreté doit diriger ses collaborateurs et non les suivre.
Les agents secrets ne doivent jamais avoir connaissance des renseignements fournis par leurs collègues.

Et voici un passage que Machiavel n'eût pas désavoué :
Un collaborateur travaillant obscurément dans un parti révolutionnaire peut être élevé dans son organisation par des arrestations de militants plus importants.
Assurer le secret absolu de la provocation est naturellement l'un des plus grands soucis de la police.
L'agent promet le secret absolu ; à son entrée en service, il ne doit modifier aucunement ses façons de vivre.
Les relations avec lui sont entourées de précautions qu'il serait difficile de surpasser.


Des rendez-vous peuvent être assignés à des collaborateurs dignes de toute confiance. Ils ont lieu dans des appartements clandestins, composés de plusieurs pièces ne communiquant pas directement entre elles, où l'on puisse en cas de nécessité isoler différents visiteurs. Le tenancier du logis doit être un employé civil. Il ne peut jamais recevoir de visites personnelles. Il ne doit ni connaître les agents secrets ni leur parler. Il est tenu de leur ouvrir lui-même et de s'assurer avant leur sortie que personne ne vient dans l'escalier. Les entretiens ont lieu dans des chambres fermées à clé. Aucun papier n'y doit traîner. Avoir soin de ne jamais faire asseoir le visiteur ni près d'une fenêtre ni près d'un miroir. Au moindre indice suspect, changer d'appartement. (...)

Arrêtons-nous encore brièvement sur un cas de provocation comme l'histoire du mouvement révolutionnaire russe en connaît plusieurs : la provocation d'un chef de parti. Voici l'énigmatique figure de Malinovski.
Un matin de 1918 – lendemain de la révolution d'Octobre, année terrible : guerre civile, réquisitions dans les campagnes, sabotage des techniciens, complots, soulèvement des Tchécoslovaques, interventions étrangères, paix infâme (selon le mot de Lénine) de Brest-Litovsk, deux tentatives d'assassinat contre Vladimir Illitch –, un matin de cette année-là, un homme se présentait tranquillement chez le commandant du palais de Smolny (Petrograd) et lui disait : 

« Je suis le provocateur Malinovski. Je vous prie de m'arrêter. »
L'humour a sa place dans toutes les tragédies. Impavide, le commandant de Smolny faillit mettre à la porte cet importun. « Je n'ai pas d'ordres, moi ! Et ce n'est pas mon affaire de vous arrêter. » – « Alors, faites-moi conduire au comité du parti. » – Au comité, on reconnut avec stupéfaction l'homme le plus exécré, le plus méprisé du parti. On l'arrêta.

Sa carrière, en deux mots.
L'avers : une adolescence difficile ; trois condamnations pour vol. Très doué, très actif, militant de diverses organisations, si apprécié qu'en 1910 on lui offre d'entrer au comité central du Parti ouvrier social-démocrate russe et que la Conférence bolchevique de Prague (1912) l'y porte en effet. À la fin de la même année, député bolchevique à la IVe Douma d'Empire. Président en 1913 du groupe parlementaire bolchevik.
Le revers : indicateur de l'Okhrana (« Ernest », puis « le Tailleur ») dès 1907. À partir de 1910, appointements de 100 roubles par mois (c'est princier). L'ex-chef de la police Beletski dit : « Malinovski était l'orgueil de la Sûreté, qui s'attacha à en faire un des chefs du parti. » Fait arrêter des groupes bolcheviques à Moscou, Toula, etc. ; livre à la police Milioutine, Noguine, Maria Smidovitch, Staline, Sverdlov. Communique à l'Okhrana les archives secrètes du parti. Est élu à la Douma avec le concours aussi efficace que discret de la police…

Démasqué, reçoit du ministère de l'Intérieur une forte récompense et disparaît. Survient la guerre. Fait prisonnier aux armées, recommence à militer dans un camp de concentration. Rentre finalement en Russie, pour déclarer au tribunal révolutionnaire : « Faites-moi fusiller ! » Il soutint avoir énormément souffert de sa double existence, n'avoir vraiment compris la révolution que bien tardivement, s'être laissé entraîner par l'ambition et l'esprit d'aventure. Krylenko réfuta impitoyablement cette argumentation peut-être sincère : « L'aventurier joue sa dernière carte ! »
Une révolution ne peut s'attarder au déchiffrement des énigmes psychologiques. Elle ne peut pas non plus s'exposer au risque d'être une fois de plus trompée par un joueur trouble et passionné. Le tribunal révolutionnaire rendit le verdict réclamé à la fois par l'accusateur et l'accusé. Dans la même nuit, quelques heures plus tard, Malinovski, traversant une cour écartée du Kremlin, recevait à l'improviste une balle dans la nuque. (...)

Il n'y a pas que ces agents provocateurs par lâcheté ; il y a, beaucoup plus dangereux, les dilettanti, aventuriers qui ne croient en rien, blasés sur l'idéal qu'ils ont naguère servi, épris du danger, de l'intrigue, de la conspiration, d'un jeu compliqué où ils dupent tout le monde. Ceux-là peuvent avoir du talent, jouer un rôle à peu près indéchiffrable. Tel paraît bien avoir été Malinovski. La littérature russe de la période qui suivit la défaite de 1905 nous offre plusieurs cas psychologiques d'une perversion semblable. Le révolutionnaire illégal – surtout le terroriste – acquiert une trempe de caractère, une volonté, un courage, un amour du danger redoutables. Si, avec cela, il lui arrive, par suite d'une évolution mentale assez commune, de perdre, sous l'empire de menues expériences personnelles – échecs, déceptions, égarements intellectuels – ou de la défaite temporaire du mouvement, son idéalisme, que peut-il devenir ? S'il est réellement fort, il échappera à la neurasthénie et au suicide ; mais ce sera quelquefois pour devenir un aventurier sans foi, auquel tous les moyens peuvent paraître bons pour atteindre ses buts personnels. Et la provocation est un moyen que l'on tentera sûrement de lui proposer. (...)

La provocation, en atteignant une telle ampleur, devint par elle-même un danger pour le régime qui s'en servait et surtout pour les hommes de ce régime. On sait, par exemple, que l'un des plus hauts fonctionnaires du ministère de l'Intérieur, le policier Ratchkovski, connut et sanctionna les projets des exécutions de Plehve et du grand-duc Serge. Stolypine, bien au courant de ces choses, se faisait accompagner dans ses sorties par le chef de la police Guerassimov, dont la présence lui paraissait une garantie contre les attentats commis à l'instigation de provocateurs. Stolypine fut d'ailleurs tué par l'anarchiste Bogrov qui avait appartenu à la police.(...)

Et puis, on aurait tort de se laisser impressionner par le schéma du mécanisme apparemment si perfectionné de la Sûreté impériale. Il y avait bien au sommet quelques hommes intelligents, quelques techniciens d'une haute valeur professionnelle : mais toute la machine reposait sur le travail d'une nuée de fonctionnaires ignares. Dans les rapports les mieux confectionnés, on trouve les énormités les plus réjouissantes. L'argent huilait tous les engrenages de la vaste machine ; le gain est un stimulant sérieux, mais insuffisant. Rien de grand ne se fait sans désintéressement. Et l'autocratie n'avait pas de défenseurs désintéressés. (...)

En 1917, l'autocratie s'est effondrée sans que ses légions de mouchards, de provocateurs, de gendarmes, de bourreaux, de sergents de ville, de cosaques, de juges, de généraux, de popes puissent retarder encore le cours inflexible de l'histoire. Les rapports de l'Okhrana rédigés par le général Globatchev constatent l'approche de la révolution et prodiguent au tsar des avertissements inutiles. De même que les plus savants médecins appelés au chevet d'un moribond ne peuvent que constater, minute à minute, les progrès de la maladie, les policiers omniscients de l'Empire voyaient, impuissants, le tsarisme rouler aux abîmes…

Car la révolution était le fruit des causes économiques, psychologiques, morales, situées au-dessus d'eux et en dehors de leur atteinte. Ils étaient condamnés à lui résister inutilement et à succomber. Car c'est l'éternelle illusion des classes gouvernantes de croire que l'on peut enrayer les effets sans atteindre les causes, légiférer contre l'anarchie ou le syndicalisme (comme en France et aux États-Unis), contre le socialisme (comme Bismarck le fit en Allemagne), contre le communisme comme on s'y évertue aujourd'hui un peu partout. Vieille expérience historique. L'Empire romain, lui aussi, persécuta vainement les chrétiens. Le catholicisme couvrit l'Europe de bûchers, sans réussir à vaincre l'Hérésie, la Vie.

À la vérité, la police russe était débordée. La sympathie instinctive ou consciente de l'immense majorité de la population allait aux ennemis de l'ancien régime. Leur martyre fréquent suscitait le prosélytisme de quelques-uns et l'admiration du grand nombre. Sur ce vieux peuple chrétien, la vie apostolique des propagandistes qui, renonçant au bien-être et à la sécurité, se vouaient, pour apporter aux misérables un évangile nouveau, à la prison, à l'exil des Sibéries, à la mort même, exerçait une influence irrésistible. Ils étaient bien le « sel de la terre » : les meilleurs, les seuls porteurs d'un immense espoir, et, pour cela, persécutés.

Ils avaient ainsi pour eux la seule puissance morale, celle des idées et des sentiments. L'autocratie n'était plus un principe vivant. Nul ne croyait à sa nécessité. Elle n'avait plus d'idéologues. La religion même, par la bouche de ses penseurs les plus sincères, condamnait un régime qui ne reposait plus que sur l'emploi systématisé de la violence. Les chrétiens les plus grands de la Russie moderne, doukhobors et tolstoïens, ont été des anarchistes. Or une société qui ne repose plus sur des idées vivantes, dont les principes fondamentaux sont morts, peut tout au plus se maintenir quelque temps par la force d'inertie.

https://www.editions-zones.fr/lyber?ce-que-tout-revolutionnaire-doit-savoir-de-la-repression

lundi 25 mars 2019

" Le sacré et la violation des interdits " par Laura Levi Makarius (1974)

Ayant remarqué que la clef du cabinet étoit tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en alloit point ; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang ; car la clef étoit fée, et il n'y avoit pas moyen de la nettoyer tout-à-fait ; quand on ôtoit le sang d'un côté, il revenoit de l'autre.

Ch. Perrault, La Barbe-Bleue.

Une recherche sur le sacré est par définition un acte de désacralisation, une incursion dans un domaine défendu, une violation d'interdit. Il apparaîtra à la lecture de ce volume que si le sacré se place au-dessus des hommes, à l'abri de leur souillure, c'est que son essence même émane de la souillure. La qualité par laquelle il s'interdit à leur contact provient de la pollution que comporte la violation d'interdit dont il tire sa substance. Mais rien de ce qui touche à l'homme n'est interdit à son regard, à moins qu'il ne l'ait voulu. (...)


On sait depuis longtemps que la notion de sacré est organiquement liée à celle de tabou ; mais si le concept de tabou est familier aux ethnologues, celui de sa violation est resté dans l'ombre ; son universalité n'a jamais été reconnue comme telle, ni fait l'objet d'une recherche systématique. Plus exactement, l'ethnologie n'a pas pris conscience du fait qu'il s'agissait d'un phénomène en soi et lui appartenant en propre, la nature de la violation des tabous ne pouvant être saisie tant que celle des tabous demeurait inconnue. (...)


Les interdits que s'imposent les membres des sociétés tribales s'expliquent pour l'essentiel – sur le plan des représentations subjectives – en fonction de la pensée définie par Frazer de « sympathique » (imitative), alors que la démar- che qui porte à les violer en contredit directement les principes. Il s'explicite ainsi une seconde forme de la magie, la magie transgressive, de laquelle relè- vent un grand nombre de représentations et de comportements. La magie transgressive s'oppose à la magie sympathique, tout en étant issue d'elle. L'étude de l'intrication de ces deux formes de la magie permet d'atteindre à un principe d'ordre dans « le chaos de la magie » (Mauss) : une foule de phéno- mènes en apparence hétéroclites, et qu'une ethnologie démissionnaire voudrait tenir pour privés de sens, se révèlent justiciables de l'interprétation fondée sur la violation délibérée des interdits.

Le puissant éclairage que projette le concept de violation permet d'explorer des sujets qui sont au centre des contextes les plus contradictoires. Les problèmes posés par le caractère particulier de personnages tels que le forgeron ou le roi dit « divin », par exemple, se résolvent dans tous leurs aspects du moment où l'on reconnaît en ceux-ci des violateurs de tabou. Paradoxalement, ils sont entourés d'un réseau de tabous rigoureux, comme par l'effet d'un retour aux contraintes des interdits après la consécration de leur violation, ou par l'action de deux négations qui s'annulent. La contradiction toutefois n'est absolue que dans son expression mécaniste. La négation n'implique pas l'élimination, la destruction de ce qui est nié, mais sa sublimation dans ce qui le dépasse, permettant ainsi sa réapparition sous une autre forme dans un développement ultérieur ; tant que le régime des interdits est nécessaire, la violation a pour conséquence de reprendre et de ranimer les interdits dont elle a nié le principe ; de plus, on constate, entourant les personnages violateurs, des comportements participant à la fois du tabou et de son explicitation symbolique. Il s'agit des impératifs de la « non-violence », identifiés en catégorie ethnologique pour la première fois avec, comme accompagnement, le « pillage rituel ».

Le système d'interdits mis en place dans les sociétés tribales par la médiation des représentations subjectives de leurs membres fournit, sur le plan objectif, la réglementation nécessaire à assurer la cohésion sociale. En vertu de la dialectique même de son développement, il engendre son contraire, la violation d'interdit qui s'imposera à la pratique quand les avantages qu'elle promet pèseront d'un poids plus lourd que les dangers qu'elle représente. Elle ne peut être le fait de l'ensemble des membres de la société sans que le système d'interdits et par voie de conséquence l'ordre qu'il soutient, ne s'effondrent, entraînant la dispersion du groupe. 

Elle doit être l'acte exceptionnel accompli par un individu ou un nombre restreint d'individus qui, par cela, deviennent eux-mêmes exceptionnels.
La théorie générale de la violation des interdits, exposée au premier chapitre de cet ouvrage, trouve immédiatement sa vérification dans les chapitres qui le suivent, consacrés à l'étude des personnages violateurs qui, par leur naissance (jumeaux) ou leurs fonctions (forgerons et rois « divins »), occupent une position particulière dans l'univers tribal. 

Analysés sous cet angle, ils illustrent en leurs personnes la situation du violateur, les qualités et le statut qu'elle leur confère et l'aura particulière qui les singularise. Sur le plan du mythe, la violation donne corps à la figure du trickster, figure exceptionnelle dans le vrai sens du mot, puisque le héros, à la fois civilisateur et farceur, représente l'exception, la dérogation à toutes les règles et toutes les coutumes. À son tour, sur le plan du rite, le trickster se personnifie dans les clowns, ou bouffons dits sacrés. (...)


Les violateurs étudiés dans ces pages sont les homologues de Prométhée, d'Hermès, d'Œdipe, de Médée, de Diane, de Romulus, de Vesta, etc., pour ne mentionner que la civilisation des « humanités ». Comme l'écrit un helléniste, en citant divers auteurs, à propos des mythes grecs : « Si l'on rejette les explications trop faciles et gratuites de type allégorique, comment expliquer, chez le peuple qui a atteint ‘les dernières limites de la civilisation’, ce langage insensé et incongru, narrant des histoires ‘sauvages et absurdes’, attribuant aux dieux des choses qui feraient frissonner le plus sauvage des Peaux-Rouges : toutes les abominations du parricide, de l'inceste, de l'adultère, de la sodomie, du meurtre, du cannibalisme ? Comment justifier la présence, côte à côte avec la raison la plus épurée, de cet élément irrationnel du mythe qui évoque le langage ‘d'un esprit frappé temporairement de démence’ ? En un mot, d'où vient que la barbarie apparaît, à travers le mythe, inscrite au cœur même de cette culture dont procède directement notre science et, dans une large mesure aussi, notre propre religion ? » (...)


Une autre observation qui s'impose est que le meurtre systématique, les sacrifices humains sur grande échelle, étaient le fait non des gens du commun, mais des hommes au pouvoir, des souverains et de leur entourage. Le pouvoir réel vient du pouvoir magique, et celui-ci naît du sang. Né dans le sang et le meurtre, le pouvoir restera tout au long de l'histoire meurtrier et sanguinaire. Dans les sociétés archaïques, qu'elles soient primitives ou historiques, les forfaits rituels des chefs et des rois représentent le seul cas où l'acte violateur, d'habitude clandestin et réprouvé, est institutionnalisé, effectué par le représentant officiel de la société. C'est comme si, à l'orée de la société de classe, l'acte d'insurrection et d'émancipation, qu'est la violation des interdits, devait, inversant son signe, préfigurer les crimes que l'avènement de l'ordre de classe réservait à l'humanité.

Préface de Raoul Makarius.


Tricksters et clowns rituels sont des personnifications saturées de signification symbolique, et le théâtre de leur péripétie est l'univers indien de l'Amérique du Nord, qui ne possède ni forgerons sanglants, ni rois « divins », donc pas de violateurs réels exerçant la fonction de médiateurs. L'analyse comparée révèle l'identité des tricksters américains, africains et océaniens, ainsi que la constance du comportement des clowns. Le pattern de ces violateurs imaginaires coïncide, dans ses lignes essentielles, avec celui des violateurs réels, mais subit un infléchissement tendant à mettre en évidence leur caractère proto-typique. Axées sur un personnage qui, tout en restant le même, prend consistance à deux niveaux différents, ces études aident à comprendre la genèse des conduites symboliques et des mythes et intéressent à ce titre l'histoire des religions.
Chacun des personnages pris en examen constituant une énigme ethnologique, la théorie de la violation magique des interdits s'est éprouvée au banc d'essai de leur explication. L'acquis de ces analyses doit permettre d'aborder ensuite la question du sacré. (...)


Le forgeron


Le statut du forgeron dans les sociétés tribales présente un des problèmes les plus déconcertants de l'ethnologie. Il semble paradoxal que cet artisan émérite, dont le travail est précieux pour la société, soit relégué en marge de la communauté, traité presque en « intouchable ». Et comme on prête à ce paria de grands pouvoirs magiques, comme on lui témoigne, en même temps que du mépris, des sentiments de respect et de considération, comme on lui assigne des fonctions sans rapport apparent avec son métier, ou avec son état d'infériorité sociale – des fonctions de circonciseur, de guérisseur, d'exorciseur, de pacificateur, d'arbitre, de conseiller, de chef de culte – ce que l'on appelle le « complexe du forgeron » se présente comme un amas de contradictions. Contradictions qui se retrouvent partout, dans les sociétés barbares et dans les civilisations archaïques, là où l'on fond le minerai et l'on forge le fer – même si c'est en Afrique que la figure du forgeron se dessine avec le plus de netteté. (...)


La violation délibérée du tabou du sang accomplie par le forgeron s'inscrit dans la grande tradition exigeant qu'un interdit soit transgressé pour obtenir le pouvoir magique nécessaire à mener à bien une entreprise. C'est la tradition dont nous avons vu de nombreux exemples chez les magiciens, les guérisseurs, les faiseurs de pluie, les chasseurs, les griots, etc. Dans le cas du forgeron, cependant, la violation qu'il effectue n'est pas un simple expédient rituel, une recette de succès indépendante des opérations auxquelles on l'applique, mais elle tient par de nombreux liens tant aux éléments mis en œuvre par le travail du fer, qu'aux buts que ce travail propose. Elle ne peut être étudiée en dehors du contexte de la fournaise et de la forge. En fait, l'artisan du fer se trouve au centre d'un complexe d'idées qui participent les unes des autres et toutes gravitent autour du sang. L'action de ces idées, inspirées par la magie imitative, aboutit elle aussi à une violation de fait du tabou du sang, alors même qu'une intention violatrice ne serait pas présente, Dans la pratique ces facteurs divers s'ajoutent les uns aux autres. renforçant le caractère violateur du travail du fer.

Une association entre le sang et le fer semble s'établir sur le thème suivant : le fer sert à forger les armes, les armes ont le but de faire couler le sang, donc l'emploi du sang dans la facture des armes rendra celles-ci plus efficaces. (...)


Le trickster


La recherche qui a conduit à proposer des solutions aux problèmes du roi « divin », des jumeaux et du forgeron va permettre d'aborder sous un jour nouveau un sujet encore plus difficile, rebelle jusqu'ici à l'explication. Il s'agit du mystérieux personnage mythique qui se rencontre dans toutes les zones ethnographiques, mais qui a été le mieux étudié en Amérique du Nord, où il a acquis le nom ethnologique de trickster, c'est-à-dire de « joueur de tours ». Dans les récits populaires, en effet, il apparaît comme un héros comique, joueur, farceur et taquin, mais il n'est pas que cela, et la difficulté de le comprendre provient précisément de la discordance des aspects qu'il présente et qu'il semble impossible de réconcilier. 

Au sujet de Napi, trickster des Indiens Blackfeet, Grinnell écrit : « Dans les contes sérieux, où il s'agit de la Création, on parle de lui respectueusement et l'on ne trouve aucune allusion aux qualités malicieuses qui le caractérisent dans d'autres histoires, dans lesquelles il est puissant, mais parfois impotent ;


plein de sagesse, mais parfois si dépourvu d'esprit qu'il doit demander secours aux animaux. Des fois, il se montre plein de sympathie pour les humains, alors que d'autres fois, par pure méchanceté, il leur joue des tours pendables, vraiment diaboliques. Il représente une combinaison de force, de faiblesse, de puérilité et de malice »
.
En effet, le Civilisateur, qui transforme la nature et parfois crée le monde et l'espèce humaine, est en même temps un pitre, un bouffon. Le héros indomptable qui arrête la course du soleil, pourfend les monstres et défie les dieux, est aussi le protagoniste d'aventures obscènes, dont il sort humilié et avili. L'inventeur de tant d'ingénieux stratagèmes est victime de ses propres ruses. Le maître du pouvoir magique est représenté comme un pauvre bougre, se traînant sur un chemin, allant de déconvenue en déconvenue. Il donne aux hommes les arts, les outils et les autres biens culturels, mais leur joue des tours pendables dont ils font les frais. Il dispense les médecines qui guérissent et qui sauvent, et introduit la mort dans le monde. On dirait que chaque qualité et chaque défaut qui lui sont attribués font surgir automatiquement leur opposé. Le Bienfaiteur est aussi le Malin, le malintentionné. Tout le bien et tout le mal se rapportent à lui.

Le trickster est représenté comme voleur, trompeur, parricide, incestueux, cannibale, il est idiot, cruel, phallique, dégoûtant ; cependant sous ses aspects les plus méprisables et grossiers, comme sous les plus prestigieux, il reste toujours un être « sacré », qualité qui paraît lui être intrinsèque et qu'aucun ridicule, ou aucune abomination, ne parviennent à effacer. (...)


Une troisième voie conduit à rechercher la réalité d'expérience sociale dont ces mythes seraient la projection. Il aura d'ailleurs suffi d'évoquer le problème tel qu'il se pose à l'ethnologie pour que, dans la perspective de la violation de tabou, la solution de l'énigme commence à se laisser entrevoir. Dans cette perspective, la nature dite « sacrée » du trickster, le pouvoir magique qu'il possède et son caractère ambivalent, loin de paraître énigmatiques, sont autant d'indications éclairantes ; et quelques-unes des contradictions qu'il présente sont reconnaissables, étant inhérentes à la violation et à ceux qui la commettent. Au lieu de déconcerter, elles mettent sur la voie de l'explication, en indiquant que le trickster n'a d'existence qu'en tant que représentation mythique du violateur magique de tabou.



http://classiques.uqac.ca/contemporains/makarius_Laura/sacre_violation_interdits/sacre_violation_interdits.html

samedi 23 mars 2019

" Chroniques martiennes " par Ray Bradbury

Sur les canaux de vin vert se croisaient des bateaux aussi délicats que des fleurs de bronze. Au sein des longues demeures qui sincurvaient interminablement, pareilles à des serpents au repos, à travers les collines, les amants paressaient en échangeant des chuchotis dans la fraîcheur nocturne des lits. Quelques enfants couraient encore dans les ruelles à la lueur des torches, brandissant des araignées dor qui projetaient des entrelacs de fils. Ça et là se préparait un souper tardif sur des tables où de la lave portée au blanc argent bouillonnait en sifflant. Dans les amphithéâtres dune centaine de villes situées sur la face nocturne de Mars, les Martiens à la peau brune et aux yeux pareils à des pièces dor étaient calmement conviés à fixer leur attention sur des estrades où des musiciens faisaient flotter une musique sereine, tel un parfum de fleur, dans lair paisible.

Sur une estrade une femme chantait.
Un frémissement parcourut l
assistance.
Elle s
arrêta de chanter, porta une main à sa gorge, fit un
signe de tête aux musiciens et ils reprirent le morceau.Et les musiciens de jouer et elle de chanter, et cette fois lassistance soupira et se pencha en avant, quelques hommes se dressèrent sous le coup de la surprise, et un souffle glacé traversa lamphithéâtre. Car cétait une chanson étrange et effrayante que chantait cette femme. Elle tenta dempêcher les mots de franchir ses lèvres, mais ils étaient là :


La beauté marche avec elle, comme la nuit
Des deux qui sont voués au règne des étoiles ;
Et le plus beau du noir et de tout ce qui luit
Dans sa personne entière et ses yeux se dévoile...


La chanteuse se fit un bâillon de ses mains, interdite.
« Quest-ce que cest que ces paroles ? demandaient les musiciens.
— Quest-ce que cest que cette chanson ?— Quest-ce que cest que cette langue ? »
Et quand ils se remirent à souffler dans leurs trompes

dorées, létrange musique séleva pour planer au-dessus des spectateurs qui maintenant quittaient leurs sièges en parlant à voix haute.
« Quest-ce qui te prend ? se demandaient mutuellement les musiciens.
— Quel air tu jouais ?— Et toi, quest-ce que tu joues ? »
La femme fondit en larmes et quitta la scène en courant. Le

public déserta lamphithéâtre. Et partout, dans toutes les villes de Mars, jetant le trouble, le même phénomène sétait produit. Une froidure de neige sétait emparée de latmosphère.
Dans les ruelles enténébrées, sous les torches, les enfants chantaient :
Et quand elle arriva, Il n’y avait plus rien, Et son chien fit tintin !
« Hé, les enfants ! criaient des voix. Cétait quoi cette chanson ? Où lavez-vous apprise ? — Elle nous est venue comme ça, dun coup. Cest des mots quon ne comprend pas. »


Les portes claquaient. Les rues se vidaient. Au-dessus des collines bleues une étoile verte se leva.
Sur toute la face nocturne de Mars les amants se réveillaient pour écouter leurs bien-aimées fredonner dans lobscurité.
« Quel est donc cet air ? »
Et dans un millier de villas, au milieu de la nuit, des femmes se réveillaient en hurlant. Il fallait les calmer tandis que leur visage ruisselait de larmes. « Là, là. Dors. Quest-ce qui ne va pas ? Un rêve ?
— Quelque chose daffreux va arriver demain matin.— Il ne peut rien arriver, tout va bien. »
Sanglot hystérique. « Ça se rapproche, ça se rapproche 
de
plus en plus !— Il ne peut rien nous arriver. Quelle idée ! Allons, dors.
Dors. »

Tout était calme dans les petites heures du matin martien,

aussi calme que les fraîches ténèbres dun puits. Les étoiles brillaient dans les eaux des canaux; les enfants étaient pelotonnés dans leur chambre et le bruit de leur respiration, les poings refermés sur leurs araignées dor ; les amants étaient enlacés, les lunes couchées, les torches froides, les amphithéâtres de pierre déserts.
Le silence ne fut rompu quà lapproche de laube par un veilleur de nuit qui, au loin, dans les sombres profondeurs d’une rue solitaire, fredonnait en marchant une étrange chanson...(...)


À la lueur des flammes qui palpitaient dans lair ténu de cette mer desséchée de Mars, il regarda par-dessus son épaule et vit la fusée qui les avait tous emmenés, le capitaine Wilder, Cheroke, Hathaway, Sam Parkhill et lui-même, à travers le noir silence interstellaire pour se poser sur un monde de rêve désormais mort.
Jeff Spender attendait le tapage. Il regardait les autres hommes et attendait quils se mettent à sauter et à brailler. Cela se produirait dès que se serait dissipée lhébétude dêtre les « premiers » hommes sur Mars. Aucun deux ne parlait, mais beaucoup espéraient, peut-être, que les autres expéditions avaient échoué et que celle-ci, la Quatrième, serait la bonne. Ils ny mettaient aucune malice. Mais ils y songeaient quand même, nourrissaient des rêves dhonneur et de gloire, tandis que leurs poumons sacclimataient à latmosphère raréfiée, qui saoulait presque si lon se déplaçait trop vite.

Gibbs sapprocha du feu qui venait dêtre allumé et dit : « Pourquoi ne pas se servir du feu chimique du vaisseau à la place de ce bois ?
— Toccupe », fit Spender sans lever les yeux.
Ce ne serait pas bien, la première nuit sur Mars, de faire du boucan, dexhiber un engin aussi bizarre, stupide et clinquant quun poêle. Ce serait comme importer une sorte de blasphème.On aurait le temps pour cela plus tard ; le temps de jeter des boîtes de lait condensé dans les fiers canaux martiens ; le temps de laisser des numéros du New York Times voleter, cabrioler et froufrouter sur le désert gris auquel se réduisait le fond des mers martiennes ; le temps des peaux de banane et des papiers gras dans les ruines délicatement cannelées des anciennes villes martiennes. On aurait tout le temps. Il en éprouva un petit frisson intérieur.


Il alimentait le feu à la main, et cétait comme une offrande à un géant mort. Ils sétaient posés sur un immense tombeau. Ici était morte toute une civilisation. La plus élémentaire des courtoisies imposait que cette première nuit se passe dans le silence.
« Cest pas ma conception de la fête. » Gibbs se tourna vers le capitaine Wilder. « Je pensais quon pourrait distribuer des rations de gin et de nourriture et faire un peu la bringue. »
Le capitaine Wilder avait les yeux fixés sur une cité morte à un ou deux kilomètres de là. « Nous sommes tous fatigués », dit-il dun air absent, comme si toute son attention était retenue par la cité et ses habitants oubliés. « Demain soir, peut-être. Ce soir, on devrait simplement se réjouir davoir traversé tout cet espace sans se ramasser un météore dans la coque et sans mort dhomme. »
Léquipage commençait à sagiter. Vingt hommes en tout, qui se tenaient par les épaules ou ajustaient leurs ceinturons. Spender les observait. Ils nétaient pas contents. Ils avaient risqué leur vie pour réaliser un exploit. Maintenant ils avaient envie de se saouler, de crier et de tirer en lair pour montrer quels types formidables ils étaient davoir foré lespace à bord dune fusée jusquà la planète Mars.
Mais personne ne braillait.(...)


Spender ne reparut pas de toute la semaine suivante. Le capitaine envoya des petits détachements à sa recherche, mais ils rentrèrent en disant quils ne savaient pas où Spender avait pu aller. Il reviendrait quand ça lui chanterait. Cétait un râleur. Il pouvait aller au diable !
Le capitaine ne dit rien mais consigna la chose dans son livre de bord...
Ce matin-là aurait pu être un lundi, un mardi ou nimporte quel autre jour sur Mars. Biggs était assis au bord du canal, les pieds trempant dans leau fraîche, le visage tourné vers le soleil.
Un homme sapprocha le long de la berge. Son ombre se posa sur Biggs, qui leva les yeux.
« Ça cest trop fort ! fit Biggs.
Je suis le dernier des Martiens, déclara lhomme en sortant un pistolet.
— Quest-ce que vous dites ?— Je vais te tuer.— Arrêtez votre char. Quest-ce que cest que cette blague,
Spender ?— Lève-toi, que je te troue la panse.— Rangez ce pistolet, bon Dieu ! »
Spender appuya une seule fois sur la détente. Biggs resta un

instant assis au bord du canal avant de basculer en avant et de tomber dans leau. Le pistolet navait fait entendre quun léger bourdonnement. Le corps senfonça avec une lente indifférence dans le courant paresseux. Il émit un gargouillement caverneux qui cessa au bout dun moment.

Spender rengaina son arme et séloigna sans bruit. Le soleil brillait sur Mars, lui brûlant les mains et caressant les côtés de son visage contracté. Il ne courait pas ; il marchait comme sil ny avait rien de nouveau en ce jour en dehors de la lumière du jour. Il alla jusquà la fusée. Quelques hommes absorbaient un petit déjeuner tout juste apprêté sous un abri construit par Cookie.
« Tiens, voilà le Cavalier solitaire, dit lun deux.— Salut, Spender ! Ça fait une paye ! » 
Les quatre hommes attablés observaient le personnage silencieux qui les toisait.
« Vous et ces fichues ruines ! sesclaffa Cookie en remuant une substance noire dans un pot de faïence. Vous êtes comme un chien dans un tas dos.
Peut-être, dit Spender. Jai fait quelques découvertes. Que diriez-vous si javais trouvé un Martien en train de rôder dans les parages ? »
Les quatre hommes posèrent leurs fourchettes.
« Vraiment ? Où ça ?
Peu importe. Laissez-moi vous poser une question.
Comment réagiriez-vous si vous étiez martiens et que des étrangers débarquent dans votre pays et commencent à le mettre en pièces ?
— Je sais très bien comment je réagirais, dit Cheroke. Jai du sang cherokee dans les veines. Mon grand-père ma raconté des tas de choses sur lOklahoma et le territoire indien. Sil y a un Martien dans le coin, je suis à fond pour lui.
— Et vous autres ? » demanda Spender, attentif.
Personne ne répondit ; leur silence était éloquent. Prends ce qui te tombe sous la main, ce que tu trouves est à toi, si lautre tend la joue, mets-lui-en une bonne, etc.
« Eh bien, dit Spender, jai trouvé un Martien. »

Les autres le lorgnèrent.
« Là-bas, dans une ville morte. Je ne pensais pas en trouver

un. Je ne songeais même pas à en chercher un. Je ne sais pas ce quil faisait là. Je suis resté environ une semaine dans une petite ville au fond dune vallée, à apprendre à lire les anciens livres et à examiner leurs formes dart passées. Et un jour jai vu ce Martien. Il est resté là un moment, puis il a disparu. Un autre jour sest écoulé sans quil revienne. Jai continué de traîner dans le coin, à apprendre à lire les vieux textes, et le Martien est revenu, chaque fois un peu plus près, jusquau jour où je suis parvenu à déchiffrer le langage martien – cest extraordinairement simple et il y a des idéogrammes pour faciliter les choses. Là, le Martien mest apparu et ma dit :
« Donne-moi tes bottes. » Et je les lui ai données. Puis : « Donne-moi ton uniforme et tous tes autres vêtements." Et je lui ai donné tout ça. Puis : « Donne-moi ton pistolet. »
Et je le lui ai donné. Et enfin : « Maintenant viens avec moi et regarde ce qui se passe. » Et le Martien est allé jusquau camp, et le voilà.
— Je ne vois aucun Martien, dit Cheroke.— Désolé. »

Spender sortit son pistolet. Il bourdonna légèrement. La

première balle atteignit lhomme qui se trouvait à gauche ; les deux suivantes abattirent ceux qui se tenaient à droite et au centre de la table. Cookie se détourna du foyer, horrifié, pour encaisser la quatrième balle. Il tomba à la renverse dans le feu et resta là sans bouger tandis que ses vêtements senflammaient.
La fusée reposait en plein soleil. Trois hommes, les mains sur la table, se tenaient immobiles devant leur petit déjeuner qui refroidissait. Cheroke, seul à rester indemne, fixait sur Spender un regard pétrifié par lincrédulité.
« Tu peux venir avec moi », dit Spender.
Cheroke demeura coi.
« Tu peux te mettre de mon côté. » Spender attendait. Enfin, Cheroke retrouva la parole. « Vous les avez tués, dit-

il en risquant un œil sur le carnage.
— 
Ils le méritaient.— Vous êtes fou !— Peut-être. Mais tu peux venir avec moi.— Venir avec vous, pour quoi faire ? cria Cheroke, livide, les
yeux au bord des larmes. Allez, fichez le camp ! »

Le visage de Spender se durcit. «Je pensais que toi au

moins tu comprendrais.— Foutez le camp ! » Cheroke tendit la main vers son
pistolet.
Spender tira une dernière fois. Cheroke cessa de bouger. Alors Spender vacilla sur ses jambes. Il porta une main à

son visage en sueur, jeta un coup d’œil à la fusée et se mit à trembler de tous ses membres. Il faillit tomber tant la réaction physique était violente. Il avait lair de se réveiller dun sommeil hypnotique, dun rêve. Il sassit un moment et sexhorta au calme.
« Arrête, arrête ! » ordonnait-il à son corps. Il frissonnait de toutes ses fibres. « Arrête ! » Il pesa sur son corps de toute sa force mentale jusquà lexpulsion du moindre frémissement. Désormais ses mains reposaient sagement sur ses genoux.
Il se leva et fixa un casier de rations portable sur son dos avec une tranquille efficacité. Sa main se remit à trembler lespace dune petite seconde, mais un « Non ! » lancé dune voix ferme eut raison de cette incartade. Puis, dun pas raide, il senfonça dans la touffeur des collines rouges sans autre compagnie que la sienne. (...)


— Pourquoi ne pas nous avoir tous tués ce matin, quand
vous en aviez loccasion ? Vous auriez pu, vous savez.— Je sais. En fait, jai eu un malaise. Quand on crève denvie de faire quelque chose, on se ment à soi-même. On se dit que tous les autres ont tort. Bref, après avoir commencé à tuer ces types, je me suis rendu compte que ce nétaient que des imbéciles et que je navais pas le droit de les tuer. Mais il était trop tard. Je nai pas pu continuer, alors je suis monté ici, où je pouvais recommencer à me mentir, nourrir ma colère, faire
remonter la pression.— Elle est remontée ?— Pas très haut. Mais suffisamment. »
Wilder contempla sa cigarette. «Pourquoi avez-vous fait

ça ? »
Spender posa discrètement son pistolet à ses pieds. « Parce

que jai constaté que ce que ces Martiens possédaient était largement aussi bien que tout ce que nous pourrons jamais espérer obtenir. Ils se sont arrêtés là où nous aurions dû le faire il y a cent ans. Je me suis promené dans leurs cités, je connais ces gens-là et je serais heureux de les avoir pour ancêtres. (...)


— Jai découvert des passages souterrains et une retraite que vous ne trouverez jamais. Je vais my réfugier pour quelques semaines. Le temps que votre garde se relâche. Et là, je vous descendrai lun après lautre. »
Le capitaine hocha la tête. «Parlez-moi un peu de cette civilisation, dit-il en désignant dun geste de la main les villes environnantes.
— Ils savaient vivre avec la nature et sentendre avec elle. Ils ne sacharnaient pas à éliminer en eux lanimal pour nêtre que des hommes. Cest lerreur que nous avons commise quand Darwin est entré en scène. Nous lavons serré dans nos bras, tout sourires, et Huxley et Freud avec lui. Puis nous avons découvert que Darwin et nos religions ne saccordaient pas. Ou du moins, nous navons pas pensé la chose possible. Pauvres imbéciles que nous étions! Nous avons essayé débranler Darwin, Huxley et Freud. Mais ils ne se sont pas laissé faire. Alors, comme des idiots, nous avons essayé dabattre la religion.

« Là, nous avons assez bien réussi. Nous avons perdu la foi et sommes allés nous demandant quel était le but de la vie. Si lart nétait rien de plus que lexpression dun désir frustré, si la religion nétait quaveuglement, quel était lintérêt de la vie ? La foi avait toujours donné réponse à tout. Mais elle a été reléguée aux oubliettes avec Freud et Darwin. Nous étions et sommes encore des hommes perdus.
— Et ces Martiens se seraient trouvés ?
— Oui. Ils savaient marier science et religion de façon que lune et lautre sépaulent, senrichissent mutuellement au lieu de se nier.
— Lidéal !


— Absolument. Jaimerais vous montrer comment les Martiens y sont arrivés.
— Mes hommes attendent.
— Nous ne serons absents quune demi-heure. Informez-en vos hommes, capitaine. »
Wilder hésita, puis il se leva et lança un ordre vers le bas de la colline.
Spender le mena dans un petit village martien entièrement fait dun marbre sans défaut. Il y avait là de longues frises danimaux magnifiques, félins aux membres blancs et symboles solaires aux membres jaunes, des statues de créatures taurines, dhommes et de femmes et dénormes molosses aux traits pleins de délicatesse.

« Voilà la réponse, capitaine.— Je ne vois pas.— Les Martiens ont découvert le secret de la vie dans le
monde animal. Lanimal ne sinterroge pas sur la vie. Il vit. Sa seule raison de vivre est la vie ; il jouit de la vie et la savoure. Vous voyez... les statues, les symboles animaux un peu partout.
— Ça a un air païen.
— Au contraire, ce sont des symboles divins, des symboles de la vie. Sur Mars aussi, lhomme était devenu trop humain et pas assez animal. Et les Martiens ont compris que, pour survivre, il leur fallait renoncer à toujours se poser cette question : Pourquoi vivre 

La vie fournissait sa propre réponse. La vie consistait à engendrer encore de la vie et à vivre la meilleure vie possible. Les Martiens se sont aperçus quils se posaient la question du pourquoi de la vie au sommet dune période de guerre et de désespoir, quand il ny avait pas de réponse. Mais une fois la civilisation revenue au calme, à la sagesse, une fois les guerres finies, la question est devenue absurde dune nouvelle façon. Désormais il faisait bon vivre et toute discussion était inutile. (...)


« On a eu de la chance. Il ne reste plus de fusées. Il est temps que vous sachiez que ceci nest pas une partie de pêche. Jai tardé à vous le dire. La Terre nexiste plus. Il ny aura plus de voyages interplanétaires pendant des siècles, cen est peut- être fini à jamais. Mais ce mode de vie sest révélé une faillite et sest étranglé de ses propres mains. Vous êtes jeunes. Je vous répéterai ça tous les jours jusquà ce que ça rentre. »

Il sarrêta pour jeter dautres papiers dans le feu.
«À présent, nous sommes seuls. Nous et une poignée dautres personnes qui arriveront dans quelques jours. Assez pour recommencer. Assez pour tourner le dos à tout ça, là-bas, sur la Terre, et repartir sur de nouvelles bases... »
Le feu sanima pour souligner ses paroles. Tous les papiers, sauf un, étaient désormais consumés. Toutes les lois et les croyances de la Terre nétaient plus quun petit amas de cendres brûlantes quun souffle de vent ne tarderait pas à emporter.
Timothy regarda le dernier papier que papa jeta dans le feu. Cétait une carte du Monde. Elle se tordit, se recroquevilla sous les flammes, et pffft, sévanouit comme un papillon noir. Timothy détourna la tête.
« Maintenant, je vais vous montrer les Martiens, dit papa. Venez tous. Toi aussi, Alice. » Il lui prit la main.

Michael pleurait à chaudes larmes. Papa le prit dans ses bras et ils se mirent en route au milieu des ruines pour se diriger vers le canal.
Le canal. Où, le lendemain ou le surlendemain, leurs futures femmes, pour linstant des fillettes rieuses, arriveraient en bateau avec père et mère.
La nuit les enveloppait. Des étoiles brillaient, mais Timothy ne parvint pas à trouver la Terre. Elle était déjà couchée. Cela donnait à réfléchir.
Sur leur passage, un oiseau de nuit lança son cri parmi les ruines. « Votre mère et moi essaierons de vous apprendre, dit papa. Peut-être échouerons-nous. Jespère que non. Nous avons vu beaucoup de choses et en avons tiré les enseignements. Nous avons décidé de ce voyage il y a des années, avant votre naissance. Même sil ny avait pas eu de guerre, je crois que nous serions venus sur Mars pour y vivre selon nos principes. Il aurait fallu un siècle de plus avant que Mars ne soit vraiment empoisonné par la civilisation terrienne. Maintenant, bien sûr... »


Ils atteignirent le canal. Long trait rectiligne dispensateur de fraîcheur, il miroitait dans la nuit.
« Jai toujours voulu voir un Martien, dit Michael. Où ils sont, ppa ? Tu avais promis.
— Les voilà », dit papa. Il hissa Michael sur son épaule et pointa un doigt vers le bas.
Les Martiens étaient là. Timothy se mit à frissonner.
Les Martiens étaient là – dans le canal – réfléchis dans leau. Timothy, Michael, Robert, papa et maman.
Les Martiens leur retournèrent leurs regards durant un long, long moment de silence dans les rides de leau...

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Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

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