mardi 29 septembre 2015

" RETOUR DE FLAMMES "

Son statut d’informatrice passe à un grade supérieur, elle peut désormais porter un micro afin d’enregistrer ses conversations avec ses camarades. Au cours d’un enregistrement rendu public après coup, on peut entendre Anna s’entretenir avec Jenson à propos de McDavid :
« Anna : Tu trouves pas qu’Éric se radicalise ? Qu’est-ce qui l’influence dans ce sens selon toi ?
Jenson : Eh bien toi, pour commencer. »
Au debut des années 1990, le mouvement écologiste anglais bat son plein. Des occupations de forêts en passe d’être rasées et remplacées par des autoroutes aux sabotages d’entreprises d’OGM, le mouvement est massif, populaire et très diversifié dans ses pratiques. Les grands-mères pacifistes côtoient de jeunes activistes prêts à endommager les infrastructures des entreprises liées à « la destruction de la planète ». C’est à cette époque qu’apparaît l’ELF (Earth Liberation Front), sorte de signature pour la frange du mouvement qui ne compte pas s’embarrasser des questions de légalité. En 1996, la franchise s’exporte aux Etats-Unis, plus particulièrement dans l’Oregon. Pendant les années qui suivent, les actions se multiplient et s’intensifient, essentiellement sur la côte Ouest. Des lignes hautes tensions, des entreprises d’exploitation forestières, des laboratoires d’OGM, des concessionnaires de 4x4, des villas de luxe en construction, seront pris pour cibles, sabotés ou incendiés. ( … )

C’est dans ce contexte qu’en 2004, le FBI débute l’opération « backfire » (retour de flamme) afin de mettre la main sur les activistes de l’ELF. Et c’est à partir de cette enquête antiterroriste qui durera plusieurs années qu’Eric McDavid sera arrêté et condamné. ( … )

Anna


Anna habite Miami, elle a à peine 18 ans, et prend des cours de soutien scolaire. Nous sommes en 2004, un contre-sommet contre la réunion du FTAA (Zone de Libre-Échange des Amériques) est organisé par le mouvement altermondialiste. Afin de rédiger un devoir pour ses cours du soir, elle se rend à un des lieux de rassemblement du mouvement et consigne tout ce qu’elle y voit. Son professeur est impressionné par la qualité de son enquête de terrain, tout comme l’un de ses camarades, qui s’avère être un policier. Ce dernier lui demande un exemplaire de son travail et la rappelle dès le lendemain matin. Elle a rendez-vous avec un agent du FBI le jour même. Anna devient du jour au lendemain, une adolescente espionne. Ravi par la qualité de son « infiltration » lors du contre-sommet de Miami, le « Bureau » lui propose de continuer le job moyennant une très bonne rémunération. La jeune femme accepte. ( … )


À cette période, l’opération Backfire bat son plein. Le FBI est en ébullition mais personne n’a encore été arrêté. Anna qui est toujours en mission suggère à ses « amis » activistes qu’il serait temps de mettre leurs idées en pratique et de passer à l’action. Pourquoi pas au nom de l’ELF ?
Son statut d’informatrice passe à un grade supérieur, elle peut désormais porter un micro afin d’enregistrer ses conversations avec ses camarades. Au cours d’un enregistrement rendu public après coup, on peut entendre Anna s’entretenir avec Jenson à propos de McDavid :
« Anna : Tu trouves pas qu’Éric se radicalise ? Qu’est-ce qui l’influence dans ce sens selon toi ?
Jenson : Eh bien toi, pour commencer. »
Malgré les incitations d’Anna, il semble que le groupe ne soit pas tout à fait prêt à passer à l’action. S’ils semblent tous d’accord sur la nécessité d’agir, ils passent malgré tout le plus clair de leurs soirées à fumer des joints. Au cours des discussions systématiquement engagées par Anna, ils arriveront tout de même à reconnaître qu’une tour relais de téléphone portable serait une super cible, tout comme ce barrage qui a telle ou telle mauvaise influence sur l’environnement. Dans les enregistrements du FBI, il apparaît clairement que Weiner et Jenson émettent comme condition sine qua non de ne rien faire qui puisse mettre en danger une personne. Mais Anna leur reproche leur manque de détermination, une dispute éclate. McDavid reste silencieux. Anna le prend à partie : « bah si ça arrive, ça arrive… ce sont des dommages collatéraux. »
Le décembre 2005, Anna monte à nouveau en grade. Elle a désormais le statut de OIA,Otherwise Illegal Activities. Elle est autorisée, en tant qu’informatrice, à commettre des actes illégaux dans la mesure où ceux-ci peuvent lui permettre de mettre à jour des faits plus grave.
Face au manque de motivation de ses compagnons et grâce à ses nouvelles prérogatives, Anna va prendre les choses en main. À l’hiver 2005, elle embarque ses trois amis dans une voiture du FBI truffée de micro et de GPS afin qu’ils puissent traverser le pays et passer des vacances dans une maisonnette au fond des bois californiens. Maisonnette louée par la police et équipée de caméras et de micros.
Sur place, Anna a récupéré des recettes pour confectionner des engins incendiaires. Le groupe fait quelques essais de confections mais ils sont tous infructueux, la tension monte entre eux, Anna s’impatiente et une dispute éclate :
Anna : « Demain, c’est quoi notre plan pour demain ? On va faire un truc demain ou pas ? Ou bien faut-il que j’arrête de parler de plans ? »
McDavid : « Hmmm. »
Weiner : « J’apprecierais beaucoup que tu te taises. »
Anna : « Et bien moi j’apprécierais beaucoup que vous soyez capables de suivre un plan ! T’en dis quoi ? »
Anna part deux heures se balader dans la forêt pour se calmer. En réalité, elle explique la situation à son agent de liaison dissimulé dans une autre maison à quelques centaines de mètres de là. Les chances que le groupe parvienne à faire une bombe et se décide à l’utiliser s’amincissent de jour en jour. Anna en a franchement marre. Le FBI décide d’agir dès le lendemain matin.
Alors que les quatre jeunes se rendent dans un supermarché pour y acheter de nouveaux ingrédients, deux 4x4 noirs arrivent en trombe, des policiers sortent les armes au poing et arrêtent McDavid, Weiner et Jenson.
Ils sont accusés d’association de malfaiteurs en vue de commettre un incendie criminel contre une propriété du gouvernement. Très vite, Weiner et Jenson accepteront un arrangement avec le procureur : ils chargent McDavid et n’écopent que de 6 mois de prison. McDavid lui, passe 18 mois à l’isolement en attendant son procès. Il affirme qu’aucun acte n’a été commis, qu’il a été piégé et que c’est le FBI qui a suggéré la commission d’un crime, l’a incité et en a produit les conditions matérielles. Il plaide non-coupable. Le procès est très médiatisé, en mai 2008, McDavid est déclaré coupable et écope de 19 ans de prison ferme.

Retour de flamme


En mai 2012, l’avocat de McDavid demande une annulation de sa sentence au prétexte que les témoignages d’Anna étaient faux et que de nombreuses pièces avaient été dissimulées par le FBI et le procureur. Notamment des lettres et e-mails dans lesquels il apparaissait que McDavid était amoureux d’Anna ainsi qu’une demande de test au détecteur de mensonge la concernant elle aussi, test que le FBI ne lui fera pas passer sans s’en expliquer. Au total, c’est 2500 pages de dossier qui n’avaient pas été fournies à la défense.
Embarrassé, le juge propose, le 8 janvier 2015, un arrangement entre la défense et l’accusation. Si McDavid plaide coupable d’une simple association de malfaiteurs, sa peine est réduite à 5 années de prison. En ayant déjà effectué 9, McDavid accepte. Il doit aussi s’engager à ne pas poursuivre l’Etat.
Hier soir, il est sorti de prison.

lundi 7 septembre 2015

" La sortie du capitalisme a déjà commencé " par André Gorz ( 17/09/2007 )




La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. 


La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer.

L’informatisation et la robotisation ont permis de produire des quantités croissantes de marchandises avec des quantités décroissantes de travail. Le coût du travail par unité de produit ne cesse de diminuer et le prix des produits tend à baisser. Or plus la quantité de travail pour une production donnée diminue, plus le valeur produite par travailleur – sa productivité – doit augmenter pour que la masse de profit réalisable ne diminue pas. On a donc cet apparent paradoxe que plus la productivité augmente, plus il faut qu’elle augmente encore pour éviter que le volume de profit ne diminue. La course à la productivité tend ainsi à s’accélérer, les effectifs employés à être réduits, la pression sur les personnels à se durcir, le niveau et la masse des salaires à diminuer. Le système évolue vers une limite interne où la production et l’investissement dans la production cessent d’être assez rentables. (…)
La production n’étant plus capable de valoriser l’ensemble des capitaux accumulés, une partie croissante de ceux-ci conserve la forme de capital financier. Une industrie financière se constitue qui ne cesse d’affiner l’art de faire de l’argent en n’achetant et ne vendant rien d’autre que diverses formes d’argent. L’argent lui-même est la seule marchandise que l’industrie financière produit par des opérations de plus en plus hasardeuses et de moins en moins maîtrisables sur les marchés financiers. La masse de capital que l’industrie financière draine et gère dépasse de loin la masse de capital que valorise l’économie réelle (le total des actifs financiers représente 160 000 milliards de dollars, soit trois à quatre fois le PIB mondial). 
La « valeur » de ce capital est purement fictive : elle repose en grande partie sur l’endettement et le « good will », c’est-à-dire sur des anticipations : la Bourse capitalise la croissance future, les profits futurs des entreprises, la hausse future des prix de l’immobilier, les gains que pourront dégager les restructurations, fusions, concentrations, etc. Les cours de Bourse se gonflent de capitaux et de leurs plus-values futurs et les ménages se trouvent incités par les banques à acheter (entre autres) des actions et des certificats d’investissement immobilier, à accélérer ainsi la hausse des cours, à emprunter à leur banque des sommes croissantes à mesure qu’augmente leur capital fictif boursier.
 La capitalisation des anticipations de profit et de croissance entretien l’endettement croissant, alimente l’économie en liquidités dues au recyclage bancaire de plus-value fictives, et permet aux États-Unis une « croissance économique » qui, fondée sur l’endettement intérieur et extérieur, est de loin le moteur principal de la croissance mondiale (y compris de la croissance chinoise).
 L’économie réelle devient un appendice des bulles spéculatives entretenues par l’industrie financière. Jusqu’au moment, inévitable, où les bulles éclatent, entraînent les banques dans des faillites en chaîne, menaçant le système mondial de crédit d’effondrement, l’économie réelle d’une dépression sévère et prolongée (la dépression japonaise dure depuis bientôt quinze ans) .

On a beau accuser le spéculation, les paradis fiscaux, l’opacité et le manque de contrôle de l’industrie financière (en particulier des hedge funds), la menace de dépression, voire d’effondrement qui pèse sur l’économie mondiale n’est pas due au manque de contrôle ; elle est due à l’incapacité du capitalisme de se reproduire. Il ne se perpétue et ne fonctionne que sur des bases fictives de plus en plus précaires. Prétendre redistribuer par voie d’imposition les plus-values fictives des bulles précipiterait cela même que l’industrie financière cherche à éviter : la dévalorisation de masses gigantesque d’actifs financiers et la faillite du système bancaire. 
La « restructuration écologique » ne peut qu’aggraver la crise du système. Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis 150 ans. Si on prolonge la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par un facteur 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le climat de l’ONU, les émissions de CO2 devront diminuer de 85% jusqu’à cette date pour limiter le réchauffement climatique à 2°C au maximum. Au-delà de 2°, les conséquences seront irréversibles et non maîtrisables.

La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. (…)
Le capitalisme doit son expansion et sa domination au pouvoir qu’il a pris en l’espace d’un siècle sur la production et la consommation à la fois. En dépossédant d’abord les ouvriers de leurs moyens de travail et de leurs produits, il s’est assuré progressivement le monopole des moyens de production et la possibilité de subsumer le travail. En spécialisant, divisant et mécanisant le travail dans de grandes installations, il a fait des travailleurs les appendices des mégamachines du capital. 
Toute appropriation des moyens de production par les producteurs en devenait impossible. En éliminant le pouvoir de ceux-ci sur la nature et la destination des produits, il a assuré au capital le quasi-monopole de l’offre, donc le pouvoir de privilégier dans tous les domaines les productions et les consommations les plus rentables, ainsi que le pouvoir de façonner les goûts et désirs des consommateurs, la manière dont ils allaient satisfaire leurs besoins. C’est ce pouvoir que la révolution informationnelle commence de fissurer. (…)
Claudio Prado, qui dirige le département de la culture numérique au ministère de la Culture du Brésil, disait récemment : « L’emploi est une espèce en voie d’extinction… Nous comptons sauter cette phase merdique du 20è siècle pour passer directement du 19è au 21è siècle ». L’autoproduction des ordinateurs par exemple a été officiellement soutenue : il s’agit de favoriser « l’appropriation des technologies par les usagers dans un but de transformation sociale ». La prochaine étape sera logiquement l’autoproduction de moyens de production. (…)
Les moyens d’autoproduction high-tech rendent la mégamachine industrielle virtuellement obsolète. Claudio Prado invoque « l ’appropriation des technologies » parce que la clé commune de toutes, l’informatique, est appropriable par tous. Parce que, comme le demandait Ivan Illich, « chacun peut [l’]utiliser sans difficulté aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire… sans que l’usage qu’il en fait empiète sur le liberté d’autrui d’en faire autant » ; et parce que cet usage (il s’agit de la définition illichienne des outils conviviaux) « stimule l’accomplissement personnel » et élargit l’autonomie de tous. La définition que Pekka Himanen donne de l’Ethique Hacker est très voisine : un mode de vie qui met au premier rang « les joies de l’amitié, de l’amour, de la libre coopération et de la créativité personnelle ». (…)
Deux circonstances plaident en faveur de ce type de développement. La première est qu’il existe beaucoup plus de compétences, de talents et de créativité que l’économie capitaliste n’en peut utiliser. Cet excédent de ressources humaines ne peut devenir productif que dans une économie où la création de richesses n’est pas soumise aux critères de rentabilité. La seconde est que « l’emploi est une espèce en voie d’extinction ».  
Je ne dis pas que ces transformations radicales se réaliseront. Je dis seulement que, pour la première fois, nous pouvons vouloir qu’elles se réalisent. Les moyens en existent ainsi que les gens qui s’y emploient méthodiquement. Il est probable que ce seront des Sud-Américains ou des Sud-Africains qui, les premiers, recréeront dans les banlieues déshéritées des villes européennes les ateliers d’autoproduction de leur favela ou de leur township d’origine.



lundi 31 août 2015

Une lettre de Gustave Flaubert à George Sand sur un camp de Bohémiens à Rouen ( 1867 )



C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.







Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre.

C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.


12 juin 1867

(Correspondance, éd. de la Pléiade tome 5, pp. 653-654)

vendredi 31 juillet 2015

" Endoc(t)rinement " de Stéphane Horel

L’histoire secrète d’une victoire des lobbies à Bruxelles, contre la santé publique


Février 2013. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa, en anglais) s’apprête à publier un rapport étonnam­ment sympa pour l’industrie. A vous don­ner envie de déguster du perturbateur endocrinien au petit dej ! Pas si surprenant, en réalité : près de la moitié des 18 experts qui tiennent le stylo ont des liens d’intérêt étroits avec l’industrie, via des animations de colloques, des travaux de recherche ou des boulots de consultant, et les chèques qui vont avec. Manque de bol, au même moment, le 19 février exactement, le Programme des Nations unies pour l’en­vironnement (PNUE) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publient leur propre rapport. Et leur conclusion dépote :

Les perturbateurs endocriniens constituent « une menace globale » sur la santé, « qui impose de trouver une solution ». C’est clair et tranché.

Avec leur avis tiédasse, les experts de l’Efsa ont l’air malin ! Et ils s’en rendent vite compte. Le 20 février, dans un courriel à ses confrères, l’un d’eux gémit : « Chers collègues, la vie est compliquée… Il est presque embarrassant de comparer notre version actuelle avec le rapport de l’OMS / PNUE. » Et de se lamenter, en dé­voilant toute leur cuisine, au passage : « Quand le rapport de l’OMS / PNUE sou­ligne certaines caractéristiques des pertur­bateurs endocriniens et les signale comme spécifiques, notre rapport, au contraire, les minimise (sic) ou évite de les mentionner (re-sic). »

Quand le rapport de l’OMS / PNUE par­vient à la conclusion que la méthode traditionnelle d’évaluation des risques des pro­duits chimiques est inadéquate [pour les perturbateurs endocriniens], nous arrivons à la conclusion exactement opposée. » Notre expert n’a plus qu’à se planquer sous la table : « Je suis heureux de ne pas avoir à être présent à la conférence de presse (…) pour défendre le rapport actuel (…), sachant que l’auditoire aura lu le rapport de l’OMS. Un vrai cauchemar !» Seule solution, sou­pire ce grand déprimé : « refaire notre rap­port ou, au moins, le modifier de manière significative… » Scientifiquement, bien sûr. Pif, paf, pouf, à quoi ça tient, la santé de 500 millions d’Européens…

A peine moins effondré, son collègue Ber­nard Bottex, qui supervise le travail du groupe, répond, en opinant du chef : « Les (…) conclusions actuelles où nous expliquons que les perturbateurs endocriniens peuvent être traités comme la plupart des autres substances chimiques (…) nous isolent du reste du monde et pourraient être difficiles à défendre, étant donné les incertitudes [et] le manque de données et de méthodes que nous avons identifiées. » Bref, on a fait un travail de cochon, et ça va se remarquer ! Il n’y a plus qu’à relancer la foire aux idées : « Toute suggestion de reformulation (…) sera bienvenue. » Ce détricotage de der­nière minute était sans doute trop com­pliqué : la conclusion du rapport n’a fina­lement pas bougé d’un iota…(…)


Vite ! Le fer est chaud, il n’y a plus qu’à le battre et à faire monter une « contro­verse scientifique » là où l’OMS et les Na­tions unies n’en voyaient aucune… Dix jours plus tard, le 17 juin 2013, un groupe de 56 experts envoie un courrier à Anne Glover, la conseillère scientifique de Barroso. Sor­tis de nulle part, sans aucune lettre de mis­sion, ces visionnaires descendent en flèche un projet qui n’est même pas encore ficelé : « Le projet actuel est basé sur une ignorance complète des principes de pharmacologie et de toxicologie. » Pas le cas de ces experts, qui connaissent leur sujet…

Entre 2007 et 2012, le toxicologue Wolfgang Dekant, qui emmène les signataires, a cumulé à lui seul 18 contrats de re­cherche avec l’industrie. Un deuxième est consultant pour BASF. Un troisième, Gio Batta Gori, a empoché «plusieurs millions de dollars » avec l’industrie du tabac, selon des factures consultées par Stéphane Horel. Mais cela ne perturbe personne.

Le 2 juillet 2013, la secrétaire générale de Barroso, Catherine Day, se fend d’une très officielle note interne : étant donné les « vues divergentes » de la communauté scientifique « et les impacts potentiels sur l’industrie chimique et le commerce inter­national », il convient de mener « une étude d’impact », laquelle renvoie l’interdiction aux calendes grecques… Le soir même, elle gèle le processus.

Victoire sur toute la ligne, et même au-delà : l’étude d’impact vient seulement d’être lancée, deux ans plus tard. Aucune interdiction ne sera possible avant 2017. Bingo ! C’était tout le plan de l’industrie : entre-temps, les négociations sur l’accord transatlantique de libre-échange (Tafta) ont bien avancé et ont rendu l’interdiction encore plus compliquée, sous la pression américaine. Le lobbying, c’est une subtile chimie…

Source : Isabelle Barré, pour le Canard Enchaîné, juin 2015


http://www.les-crises.fr/lhistoire-secrete-dune-victoire-des-lobbies-a-bruxelles-contre-la-sante-publique/

lundi 13 juillet 2015

" Thèses sur le concept d’histoire " par Walter Benjamin ( 1940 )



Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

On connaît l’histoire de cet automate qui, dans une partie d’échecs, était censé pouvoir trouver à chaque coup de son adversaire la parade qui lui assurait la victoire. Une marionnette en costume turc, narghilé à la bouche, était assise devant une grande table, sur laquelle l’échiquier était installé. Un système de miroirs donnait l’impression que cette table était transparente de tous côtés. En vérité, elle dissimulait un nain bossu, maître dans l’art des échecs, qui actionnait par des fils la main de la marionnette. On peut se représenter en philosophie l’équivalent d’un tel appareil. La marionnette appelée « matérialisme historique » est conçue pour gagner à tout coup. Elle peut hardiment se mesurer à n’importe quel adversaire, si elle prend à son service la théologie, dont on sait qu’elle est aujourd’hui petite et laide, et qu’elle est de toute manière priée de ne pas se faire voir. (…)

À l’historien qui veut revivre une époque, Fustel de Coulanges recommande d’oublier tout ce qu’il sait du cours ultérieur de l’histoire. On ne saurait mieux décrire la méthode avec laquelle le matérialisme historique a rompu. C’est la méthode de l’empathie. Elle naît de la paresse du cœur, de l’acedia, qui désespère de saisir la véritable image historique dans son surgissement fugitif. Les théologiens du Moyen Âge considéraient l’acedia comme la source de la tristesse. Flaubert, qui l’a connue, écrit : « Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour [entreprendre de] ressusciter Carthage. » La nature de cette tristesse se dessine plus clairement lorsqu’on se demande à qui précisément l’historiciste s’identifie par empathie. On devra inévitablement répondre : au vainqueur. Or ceux qui règnent à un moment donné sont les héritiers de tous les vainqueurs du passé. L’identification au vainqueur bénéficie donc toujours aux maîtres du moment. Pour l’historien matérialiste, c’est assez dire. Tous ceux qui à ce jour ont obtenu la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèle une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont créés, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. Car il n’est pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps un témoignage de barbarie. Cette barbarie inhérente aux biens culturels affecte également le processus par lequel ils ont été transmis de main en main. C’est pourquoi l’historien matérialiste s’écarte autant que possible de ce mouvement de transmission. Il se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil.

La tradition des opprimés nous enseigne que l’ « état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état d’exception ; et nous consoliderons ainsi notre position dans la lutte contre le fascisme. Celui-ci garde au contraire toutes ses chances, face à des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique. – S’effarer que les événements que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de philosophique. Un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n’est à comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable.  

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. (…)

Le conformisme dès l’origine inhérent à la social-démocratie n’affecte pas seulement sa tactique politique, mais aussi ses vues économiques. C’est là une des causes de son effondrement ultérieur. Rien n’a plus corrompu le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant. À ce courant qu’il croyait suivre, la pente était selon lui donnée par le développement de la technique. De là il n’y avait qu’un pas à franchir pour s’imaginer que le travail industriel, qui s’inscrit à ses yeux dans le cours du progrès technique, représente un acte politique. Chez les ouvriers allemands, la vieille éthique protestante du travail réapparut sous une forme sécularisée. Le programme de Gotha porte déjà les traces de cette confusion. Il définit le travail comme « la source de toute richesse et de toute culture ». À quoi Marx, animé d’un sombre pressentiment, objectait que celui qui ne possède d’autre bien que sa force de travail « est nécessairement l’esclave des autres hommes, qui se sont érigés […] en propriétaires. » Ce qui n’empêche pas la confusion de se répandre de plus en plus, et Josef Dietzgen d’annoncer bientôt : « Le travail est le Messie des temps modernes. Dans l’amélioration […] du travail […] réside la richesse, qui peut maintenant accomplir ce qu’aucun rédempteur n’a accompli jusqu’à présent. » Cette conception du travail, caractéristique d’un marxisme vulgaire, ne prend guère la peine de se demander en quoi les biens produits profitent aux travailleurs eux-mêmes, tant qu’ils ne peuvent en disposer. Elle n’envisage que les progrès de la maîtrise sur la nature, non les régressions de la société. Elle présente déjà les traits technocratiques qu’on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une approche de la nature qui rompt sinistrement avec les utopies socialistes d’avant 1848. Tel qu’on le conçoit à présent, le travail vise à l’exploitation de la nature, exploitation que l’on oppose avec une naïve satisfaction à celle du prolétariat. Comparées à cette conception positiviste, les fantastiques imaginations d’un Fourier, qui ont fourni matière à tant de railleries, révèlent un surprenant bon sens. Si le travail social était bien ordonné, selon Fourier, on verrait quatre Lunes éclairer la nuit terrestre, les glaces se retirer des pôles, l’eau de mer s’adoucir, les bêtes fauves se mettre au service de l’homme. Tout cela illustre une forme de travail qui, loin d’exploiter la nature, est en mesure de l’accoucher des créations virtuelles qui sommeillent en son sein. À l’idée corrompue du travail correspond l’idée complémentaire d’une nature qui, selon la formule de Dietzgen, « est offerte gratis ». (…)

Les classes révolutionnaires, au moment de l’action, ont conscience de faire éclater le continuum de l’histoire. La Grande révolution introduisit un nouveau calendrier. Le jour qui inaugure un calendrier nouveau fonctionne comme un accélérateur historique. Et c’est au fond le même jour qui revient sans cesse sous la forme des jours de fête, qui sont des jours de commémoration. Les calendriers ne mesurent donc pas le temps comme le font les horloges. Ils sont les monuments d’une conscience historique dont toute trace semble avoir disparu en Europe depuis cent ans, et qui transparaît encore dans un épisode de la révolution de juillet. Au soir du premier jour de combat, on vit en plusieurs endroits de Paris, au même moment et sans concertation, des gens tirer sur les horloges. Un témoin oculaire, qui devait peut-être sa clairvoyance au hasard de la rime, écrivit alors :

« Qui le croirait ! On dit qu’irrités contre l’heure,
De nouveaux Josués, au pied de chaque tour.
Tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour. »

L’historien matérialiste ne saurait renoncer au concept d’un présent qui n’est point passage, mais arrêt et blocage du temps. Car un tel concept définit justement le présent dans lequel, pour sa part, il écrit l’histoire. L’historicisme compose l’image « éternelle » du passé, le matérialisme historique dépeint l’expérience unique de la rencontre avec ce passé. Il laisse d’autres se dépenser dans le bordel de l’historicisme avec la putain « Il était une fois ». Il reste maître de ses forces : assez viril pour faire éclater le continuum de l’histoire. (…)

Les devins qui interrogeaient le temps pour savoir ce qu’il recélait en son sein ne le percevaient certainement pas comme un temps homogène et vide. Celui qui considère cet exemple se fera peut-être une idée de la manière dont le temps passé était perçu dans la commémoration : précisément de cette manière. On sait qu’il était interdit aux Juifs de sonder l’avenir. La Torah et la prière, en revanche, leur enseignaient la commémoration. La commémoration, pour eux, privait l’avenir des sortilèges auxquels succombent ceux qui cherchent à s’instruire auprès des devins. Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des Juifs, un temps homogène et vide. Car en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer.




mercredi 8 juillet 2015

Réchauffement climatique : les marchands de doute



Comment on a façonné l’opinion publique en lui instillant du doute sur des sujets où il n’y en avait plus, pour retarder l’adoption de mesures.
Les stratégies dilatoires mises en oeuvre dans le cas du tabac, les pluies acides, le tabagisme passif et, cerise sur le gâteau, le réchauffement climatique.





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Le travail de Santer s’apparente à une recherche d’« empreintes digitales » – car les variations naturelles du climat laissent des traces différentes de celles produites par les gaz à effet de serre. Santer recherche ces empreintes. La plus importante concerne les deux parties de notre atmosphère : la troposphère – la couche la plus chaude proche de la surface de la Terre –, et la stratosphère  – plus fine, plus froide, au-dessus. La physique nous dit que si le Soleil était la cause du réchauffement global – ce que certains sceptiques continuent de croire –, la stratosphère et la troposphère verraient toutes deux leur température augmenter car la chaleur arrive par le haut. Mais si les gaz à effet de serre émis par la surface et piégés pour l’essentiel dans la basse atmosphère sont la cause du réchauffement, alors on s’attend à ce que la troposphère se réchauffe et que la stratosphère se refroidisse.

Santer et ses collègues ont montré qu’il en est bien ainsi : la troposphère se réchauffe et la stratosphère se refroidit. En fait, dans la mesure où la limite entre ces deux couches est en partie définie  par la température, on observe que cette limite se déplace vers le haut. En d’autres termes, c’est toute la structure de notre atmosphère qui change. Ces résultats seraient incompréhensibles si le coupable était le Soleil. Ils montrent que les changements que nous constatons dans notre climat ne sont pas d’origine naturelle. (…)


 Santer jouit d’une réputation scientifique irréprochable. Jusque là, personne ne lui avait jamais, ni de près ni de loin, reproché le moindre comportement douteux, mais à cette occasion, un groupe de physiciens lié à un think tank  de Washington l’accusa d’avoir falsifié son rapport de sorte que les conclusions scientifiques paraissent plus fermement établies qu’elles ne l’étaient vraiment. Ils rédigèrent des rapports l’accusant d’avoir « fait le ménage », en expurgeant le texte des opinions scientifiques contraires.  Ils publièrent des rapports, intitulés « Les suites de la controverse climatique » ou « Des documents falsifiés », dans des revues comme Energy Daily  ou The Investor’s Business Daily . Ils écrivirent aux membres du Congrès et à des dirigeants du département de l’Énergie pour que Santer soit exclu de son laboratoire. La charge publique la plus forte – et la plus médiatisée – fut une opération menée dans le Wall Street Journal . Santer y fut accusé d’avoir porté les changements en question pour « tromper les décideurs et le public ».  Santer avait bien  porté des changements, mais aucunement dans l’objectif de tromper quiconque. Ils avaient été faits à la suite des relectures de collègues scientifiques. (…)

 Santer tenta de se défendre dans une lettre à l’éditeur du Wall Street Journal  – lettre qui fut signée par vingt-neuf coauteurs, tous scientifiques reconnus, dont le directeur du Programme américain de recherche sur le changement global. La Société américaine de météorologie rédigea une lettre ouverte à Santer, l’assurant que les attaques dont il était victime étaient totalement injustifiées.  Bert Bolin, fondateur et président du GIEC, confirma l’explication de Santer dans une lettre qu’il adressa personnellement au Journal , soulignant que les accusations étaient proférées sans la moindre justification, que les accusateurs ne l’avaient pas contacté, lui, ni aucun autre responsable du GIEC, ni aucun scientifique impliqué dans la vérification des faits. S’ils avaient « simplement pris le temps de se familiariser avec les règles de procédure du GIEC », écrivit-il, ils auraient compris qu’aucune règle n’avait été violée, aucune procédure transgressée, aucune faute commise.




QUELQUES ANNÉES PLUS TARD, en lisant son journal du matin, Santer tomba sur un article qui relatait la façon dont des scientifiques avaient participé à une opération organisée par l’industrie du tabac dans le but de discréditer tout élément scientifique reliant le tabac au cancer. L’idée, expliquait l’article, était de « maintenir la controverse active ».  Tant qu’il y avait un doute sur le lien causal, l’industrie du tabac pourrait éviter d’être poursuivie en justice et échapper à toute régulation. Santer trouva que cette histoire ressemblait étrangement à la sienne. Il avait raison.

Mais il y avait plus. Non seulement la tactique était la même, mais les gens aussi étaient les mêmes. Les attaques les plus virulentes contre lui avaient été menées par deux physiciens en retraite, deux Fred : Frederick Seitz et S. (Siegfried) Fred Singer. Seitz était un physicien du solide, qui avait acquis sa notoriété pendant la Seconde Guerre mondiale en participant à la construction de la bombe atomique ; plus tard, il devint président de l’Académie nationale des sciences. Singer était un physicien –en fait, le scientifique des fusées caricatural –, qui devint une figure emblématique du développement des satellites d’observation de la Terre. Il fut le premier directeur du Service national des satellites météorologiques puis directeur scientifique au département des Transports de l’administration Reagan. 

 Tous deux étaient des « faucons » extrémistes, profondément persuadés de la gravité de la menace soviétique et de la nécessité de défendre les États-Unis par le déploiement d’armes de haute technologie. Tous deux participaient à un think tank conservateur de Washington, l’Institut George C. Marshall, fondé pour promouvoir l’Initiative de défense stratégique de Ronald Reagan (SDI, ou « Guerre des étoiles »). Et tous deux avaient naguère travaillé pour l’industrie du tabac, l’aidant à instiller le doute quant aux risques mortels du tabagisme.


http://www.les-crises.fr/les-marchands-de-doute/

Introduction  de "Les marchands de doute " 
de Naomi Oreskes et Erick Conway

mardi 30 juin 2015

" Comment la civilisation civilise " par Élie Reclus ( 1893 )



Voilà comment la civilisation civilise. Après avoir tué, elle dégrade. Son dernier triomphe est de dissoudre les âmes, avilir les cœurs, démoraliser les caractères. Quand on fusillait les sauvages par tas et que les blessés étaient achevés par les bouledogues, quand le colon massacrait les sauvages, notre sensibilité trouvait à redire. Mais aucun blâme n’est encouru depuis que l’on extermine les noirs par les noirs. 






Quand ils arrivaient seuls ou avec une faible escorte, ces messagers de la civilisation gagnaient les cœurs par le charme des discours, par des manières accortes, des yeux riant la douceur et la bonté. Mais quelle terreur inspirait l’arrivée soudaine d’un navire du soleil descendu, d’un prodigieux navire aux énormes voiles blanches, dont le ventre s’ouvrait, livrant passage à une troupe armée, à des sabres luisants, à des chevaux, êtres extraordinaires ! Partout la même histoire. Ces étrangers descendus du ciel, investis d’une puissance terrible, furent pris pour des ancêtres, des divinités de la foudre et de la lumière, adorés et obéis. Que ne furent-ils bons et raisonnables !

Une poignée de cavaliers armés de canons et de tromblons conquirent l’Amérique, précédés qu’ils étaient de l’effrayante nouvelle : « Du pays solaire les dieux arrivent lançant la foudre par la bouche, et montant les coursiers du tonnerre » ! 

Les Mexicains baisaient la proue du navire qui amenait les Espagnols ; les croyant des Immortels à la suite de Quetzalcoatl, ils leur amenaient de belles Indiennes afin de gagner leurs bonnes grâces. Montezuma vint se prosterner devant les mystérieux étrangers, les teignit de sang, leur sacrifia des victimes, offrit à Cortez un costume complet de dieu. À ce dieu, ils donnèrent le nom d’Astre-Roi, à ses compagnons celui d’Enfants du Soleil. Les domestiques furent titrés de prêtres et grands prêtres.

Mais pourquoi ces êtres divins avaient-ils dévalé des nuages ? On ne soupçonnait leur soif de l’or, mais on avait une peur bleue qu’ils décrétassent la fin du siècle. Au lieu de se mettre en ordre de combat, au lieu de frapper d’estoc et de taille, de tuer, de butiner, pourquoi les Espagnols ne se rendaient-ils pas droit aux temples, s’asseyant sur les trônes pour commander aux peuples agenouillés ? (…)

Nos Australiens ne manquèrent pas non plus de prendre les Européens premier-débarqués pour des Ngamajit au teint d’aurore, des ancêtres qui arrivaient du Pays des Ombres, montés sur un formidable volatile dont les ailes étaient maîtresses des plaines liquides et des espaces célestes. Hippogriffes, que le gouvernail et les amarres. Les canots, autant de petits collés au flanc du monstre. Le premier qui vit l’apparition courut vingt kilomètres d’un trait pour annoncer le prodige. Tout ce qui entourait ces êtres merveilleux semblait effrayant et magique. La lanterne allumée au haut de la tente passait pour un fusil qui fouillait l’obscurité, un pistolet pour l’enfant du fusil. (…)

« Tombe nègre, ressaute blanc », disent les Non-Non australiens dans leur langage pittoresque pour désigner la résurrection. Un pauvre diable qu’un jury de Melbourne trouva bon de pendre, prit la chose gaiement et s’écriait sous la potence : « Très bien, moi sursauter, blanc avec cigares ! » Car les nègres croient ressusciter chez les Blancs, en un pays de cocagne. Habitués à garder la peau de leurs défunts, ils avaient remarqué la blancheur des muscles dépouillés du derme. De là les dénominations d’« écorchés », de « revenants » et de « morts » qu’ils donnaient aux colons. Ils se barbouillent de craie en signe de deuil. Rappelons à ce propos que par toute l’Europe les châteaux historiques sont hantés de Dames blanches, messagères de trépas. Les Bangallas du Congo passeront blancs dans l’autre monde. Les démons Nâts sont blancs chez les Karènes ; aux nègres le diable se montre en semblance de pierrot. (…)

Ainsi, les Primitifs rêvaient justice, bonheur et abondance. Un cygne leur arrivait en messager, un cygne immense nageant parmi les nuées, volant d’horizon en horizon, descendant du ciel et battant de grandes ailes blanches. Des génies arrivaient, hérauts de la parole nouvelle. Montés sur des coursiers-ouragans, ils tenaient en main, qui la foudre, qui l’eau de feu, puisée à la fontaine de Jouvence, pensait-on. Or, ces Messies étaient ce que la Grande-Bretagne avait de mieux en voleurs, banqueroutiers, escarpes, empoisonneurs, chourineurs et autres malandrins, l’exécrable rebut des Trois-Royaumes. Tel fut le premier contact de la civilisation avec les enfants de la nature. (…)

La colonisation se fit sur le principe que la terre australienne étant res nullius — dite en latin l’assertion a grand air et semble indiscutable — ou « la chose de personne », relevait du gouvernement qui, moyennant achat ou redevance, l’attribuait au premier occupant, pourvu que le premier occupant ne fût pas un nègre. La couronne récompensait la bonne conduite des forçats en leur distribuant des bons portant donation de deux à trois hectares. Un convict cabaretier troquait ces bons contre de petits verres et mourut propriétaire à Sydney de quartiers entiers, valant alors une trentaine de millions. Au nom de Victoria, reine de la Grande-Bretagne, l’administration parcelait, concédait le sol à telles et telles conditions, vendait ce qui ne lui avait rien coûté. L’immigrant avançait, l’aumaille augmentait, les noirs disparaissaient. 

Sur un si vaste territoire l’aborigène ne regardait pas aux kilomètres carrés ; il accueillait le nouvel arrivant avec bienveillance, ne se lassait pas de regarder cet homme venu de par-delà les nuages avec la foudre dans un roseau, mirait ces énormes quadrupèdes cornus, ces grandes vaches dont on emportait de pleins sceaux de lait ; il jubilait de voir les fringants étalons, les poulains bondissant autour des juments. Tel un ramier, couvant sa nichée dans un eucalypte à cent pieds au-dessus du sol, suit avec intérêt le manège des bûcherons qui attaquent l’arbre immense à coups de hache, tel le nègre naïf insouciant s’amusait à voir l’Européen construire des blocages, enclore des prairies. Les pauvres hères ne pouvaient se désabuser de leur respect pour l’Européen, être supérieur, d’Outre-Bleu descendu ; ne pouvaient se guérir de l’idée que le fusil était un être vivant.

 On en vit qui s’élançaient vers les carabines qu’on déchargeait sur eux, ils passaient la main sur le canon afin d’arrêter la fumée et d’apaiser sa colère. Ils badaient le blanc tant qu’il ne lançait pas sur eux ses chiens danois. Hospitaliers quand même, ils ne demandaient qu’à partager avec l’étranger leur abondance ou leur misère. Quand il explorait la contrée, on lui tendait les meilleurs morceaux de venaison, le poisson gras, le fruit juteux, et la nuit, il trouvait humble et soumise, préparant sa couche, la plus jolie fille de la tribu : Accepte, seigneur d’outre-mer, accepte ! Mais le sire était de trop haute condition pour se sentir obligé envers ces espèces. (…)


Et si, mourant de faim, irrité par le spectacle des bêtes grasses, l’indigène faisait irruption dans l’enclos et s’adjugeait quelque pièce, cela s’appelait a brigandage » ; acte sévèrement qualifié, sévèrement puni par la loi des blancs, imperturbable dans les distinctions : « Le kangourou, en tant que gibier, est propriété commune, le mouton, en tant que bétail, est propriété privée. » — Commencez par une bonne définition, précisez les termes, établissez que l’argent, le capital du riche, porte intérêt, et que le travail, capital du pauvre, n’en porte pas, le reste ira de soi. La législation obligeait l’indigène à des méfaits qu’elle punissait durement. Quelques articles du code, simples et clairement libellés, constituaient aux bouscassiers bipèdes et forestiers quadrupèdes même état civil et judiciaire. Shakespeare pensait-il à la spoliation du sauvage par le civilisé quand il fait parler « Caliban aux cheveux hérissés » :
« Lorsque tu abordas, tu me caressais, me faisais mamours, tu me donnais des mures trempées dans l’eau. Je t’aimais alors, je te montrais les beaux endroits, les sources fraîches et les puits salés, les lieux arides et les régions fertiles. Cette île m’appartient et tu me l’as volée ! »

— « Être de basse et perverse origine ! Repaire immonde de tous les vices ! » répond Prospéro pour toute justification.

Le colon qui veut transformer une forêt en moutonnerie, n’a pas la simplicité de s’attaquer hache en main aux eucalyptes géants ; il enlève à hauteur commode un cercle d’écorce sur les troncs. L’opération, dite du ceinturage, tranche la communication entre les vaisseaux de sève montante et les vaisseaux souterrains ; l’arbre dépérit et meurt. Les grands squelettes blanchis tendent vers le ciel de longs bras décharnés ; le vent entrechoque les ramures avec un bruit sec d’ossements. Il suffit alors d’une allumette dans un amas de ramée et de feuilles sèches, pour réduire en cendres l’œuvre qui coûta plusieurs siècles à la Nature. Aux pigeons, aux tisserins de prendre vol, à tous sylvestres de trouver à vivre par ailleurs. (…)


Si bien que, tourmentés par la famine dans le terrible été de 1876-77, les Birrias et les Koungariditches dont les blancs avaient accaparé le meilleur du territoire en arrivèrent à manger leurs enfants. Se figurant les blancs solidarisés en castes ou tribus, ces imbéciles se vengeaient d’un Européen sur le premier Européen venu. Déraison intolérable, crime abominable des noirs, qu’on punissait par des massacres.
« Les sauvages ont perpétré de nouveaux attentats, leurs actes inhumains ont encore soulevé l’indignation des hommes de cœur... Il serait grand temps qu’une répression sérieuse mît un terme à ces crimes dignes des démons... »
Amener ces malfaiteurs devant un tribunal, les livrer à la basoche, on s’y essaya, mais la bouffonnerie ne prit pas. Les brutes ne s’y prêtaient d’aucune façon ; il fut impossible de leur faire rien comprendre à notre institution justiciaire, dans laquelle « la forme emporte le fond », pour parler comme le grand jurisconsulte Philippe Dupin. Technique, toujours technique, et rien que technique, elle n’a que faire de la conscience, met l’équité sous ses pieds. Après quelques procédures grotesques, il n’y eut qu’à mettre les indigènes hors la loi, les déclarant incapables « d’ester en justice et de posséder arme à feu ». Assimilés au dingo pillard, ils jouissaient à peu près des mêmes droits politiques et civils. Un grand juge de Tasmanie — en ces affaires la Tasmanie donnait le ton et prêchait d’exemple — avait décidé :

« Que le natif, même l’ancien habitant, avait à vider les parages d’une concession faite par la Couronne. Que tout colon pouvait considérer comme preuve suffisante d’un brigandage commis ou à commettre, la présence d’un nègre sur sa propriété, et qu’il avait tous droits de se prémunir contre une attaque présumée. »

Habitués à ne voir que des hommes à cheval, les bestiaux des parages s’inquiètent quand ils flairent le nègre, s’épouvantent à son approche. L’indigène ne peut donc se montrer sans porter tort à la propriété du blanc. Recevoir à coups de fusil cet intrus, malfaiteur possible ou probable, n’excédait pas les droits de légitime défense. Devant le tribunal de Sydney l’avocat Wardel établit de par Baronius, Puffendorf et Barbeyrac que : « les naturels sont proscrits par la loi naturelle. Les tuer n’est pas crime. Ces anthropophages il faut les exterminer par raison d’utilité publique. Ils mangent des chiens putréfiés et boivent, — boivent ? non, ils Jappent — l’eau des fossés infects, déshonorent l’humanité par des manières bestiales ». Sur ce thème on brodait à plaisir ; rien ne semblait trop bizarre, trop étrange ou monstrueux. On hait ceux qu’on connaît mal ; on abomine ceux qu’on ne veut pas connaître. « Ces chimpanzés, descendez-les sans regret ! » imprimait un journal de Port-Jackson.

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité !

Les gazettes de Sydney expliquaient : « Fauves ou aborigènes, c’est tout un. Vous les dites inoffensifs ? Qu’on les laisse dépérir par la diminution de leurs moyens de subsistance. Vous les dites féroces ! Qu’on les supprime ! »


Voilà comment la civilisation civilise. Après avoir tué, elle dégrade. Son dernier triomphe est de dissoudre les âmes, avilir les cœurs, démoraliser les caractères. Quand on fusillait les sauvages par tas et que les blessés étaient achevés par les bouledogues, quand le colon massacrait les sauvages, notre sensibilité trouvait à redire. Mais aucun blâme n’est encouru depuis que l’on extermine les noirs par les noirs. Voire, le gouvernement mérita l’éloge de nos philanthropes quand il institua une fonction nouvelle, celle du « protectorat des indigènes » et qu’il paya sur la caisse publique une douzaine de plumitifs avec carte blanche pour libeller tous griefs, appels, remontrances et protestations, avec les pouvoirs les plus étendus pour calligraphier tous mémoires, considérants, protocoles, et grossir la paperasse qui s’amoncelle dans la chancellerie aux larges armoires.

ÉLIE RECLUS
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.