samedi 9 mars 2019

Editorial Cartoon by David Horsey, Los Angeles Times










































































































" La France contre les robots " par Georges Bernanos ( 1944 )


 « un jour, on plongera dans la ruine du jour au lendemain des familles entières parce qu'à des milliers de kilomètres pourra être produite la même chose pour deux centimes de moins à la tonne »

« Fragments d'un journal intime. » par Henri Frédéric Amiel ( 1839 - 1881 )



J'entends distinctement tomber les gouttes de ma vie dans le gouffre dévorant de l’éternité. Je sens fuir mes jours au-devant de la mort. Tout ce qui me reste de semaines, de mois ou d'années à  boire la lumière du soleil ne me parait guère qu'une nuit, une nuit d’été qui ne compte pas, car elle va finir. 


La mort ! «  le silence ! l'abîme ! — Effrayants mystères pour l'être qui aspire à l'immortalité, au bonheur, à la perfection! Où serai-je demain, dans peu de temps, quand je ne respirerai plus? où seront ceux que j'aime? où allons-nous? que sommes nous? Les éternels problèmes se dressent toujours devant nous, dans leur implacable solennité. Mystères de toutes parts ! La foi pour toute étoile dans ces ténèbres de l'incertitude

N'importe! pourvu que le monde soit l'œuvre du Bien et que la conscience du devoir ne nous ait pas trompés. — Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre loi, notre ancre de salut, notre pliare, notre raison d'être. Toutes les religions peuvent s'écrouler; tant que celle-là subsiste, nous avons encore un idéal et il vaut la peine de vivre. La religion de l'amour, du désintéressement, du dévouement dignifiera l'homme tant que ses autels ne seront pas désertés, et nul ne peut les détruire pour toi tant que tu te sens capable d'aimer.

l0 avril 1867 (sept heures du matin). — Bourrasque pluvieuse cette nuit. Caprices d'avril! Il fait gris et morne à la fenêtre et les toits sont lustrés d'eau. Le printemps fait son œuvre, oui, et l'âge implacable nous pousse vers notre fosse.

Enfin, chacun son tour !

Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés!

Mélancolie. Langueur. Lassitude! Le goût du grand sommeil m'envahit, combattu pourtant par le besoin d'un sacrifice soutenu, héroïque. Ne sont ce pas les deux manières d'échapper à soi-même? Dormir ou se donner pour mourir à son moi : c'est le vœu du cœur. — Pauvre cœur! » (…)

« Dieu nous veut, dans l'ordre. Cette foi donne de la force et du calme. Tu ne l'as pas. Ce qui est te paraît arbitraire, fortuit, pouvant être ou ne pas être. Rien dans tes circonstances ne te paraît providentiel, tout te semble laissé à ta responsabilité, et c'est cette idée même qui te dégoûte du gouvernement de ta vie. Tu avais besoin de te donner à quelque grand amour, à quelque noble but; tu aurais voulu vivre et mourir pour l'idéal, c'est-à-dire pour une sainte cause. Une fois cette impossibilité démontrée, tu n'as repris cœur sérieusement à rien et tu n'as plus fait que badiner avec une destinée dont tu n'étais plus dupe, Nada !

Allons, sybarite, rêveur, iras-tu donc ainsi jusqu'à la fin, ballotté entre le devoir et le bonheur, sans prendre résolument parti? La vie n'est-elle pas une « fin, ballotté entre le devoir et le bonheur, sans prendre résolument parti? La vie n'est-elle pas une épreuve de notre force morale, et toutes ces vacillations intérieures ne sont-elles pas les tentations de l'âme?

6 septembre 1867 (Weîssenstein, dix heures du, matin). — Vue merveilleuse, aveuglante de beauté! Au-dessus d'une mer de lait, inondée de lumière matinale, et dont les vagues houleuses. (…)

« Ce ridicule tient au même préjugé national qui fait de la France l'empire du Milieu et fait négliger aux Français la géographie et les langues. Le vulgaire citadin français est d'une badauderie délicieuse, malgré tout son esprit naturel, parce qu'il ne comprend que lui-même. Son pôle, son axe, son centre, son tout, c'est Paris; moins que cela, le ton parisien, le goût du jour, la mode. Grâce à ce fétichisme organisé, on a des millions de copies d'un seul patron « original, tout un peuple manœuvrant comme les bobines d'une même manufacture, ou comme les jambes d'un même corps d'armée. C'est admirable et fastidieux, admirable comme puissance matérielle, fastidieux pour le psychologue. Cent mille moutons ne sont pas plus instructifs qu'un mouton, mais ils fournissent cent mille fois plus de laine, de viande et d'engrais. C'est tout ce qu'il faut au berger, c'est-à-dire au maître. Oui, mais on ne fait avec cela que des métairies et des monarchies. La république demande des hommes et réclame des individualités.

(Midi.) — Ravissant coup d'œil. Un grand troupeau de vaches traverse en courant l'alpage, sous ma fenêtre qu'éclaire furtivement un rayon de soleil. Le tableau est frais comme une apparition; il fait une trouée dans la vapeur qui se referme sur lui, comme la planchette d'une lanterne magique. Quel dommage de m'en aller d'ici quand tout est si riant!


La mer unie dit plus à l'âme qui pense que le tumulte des flots, mais il faut avoir l'intelligence des choses éternelles et le sentiment de l'infini pour l'éprouver et le reconnaître. L'état divin c'est le silence et le repos, parce que toute parole et tout geste sont bornés et passagers. « Napoléon, les bras croisés, est plus expressif que l'Hercule furieux battant l'air de ses poings d'athlète. Jamais les gens passionnés ne sentiront cela. Ils ne connaissent que l'énergie successive et non l'énergie condensée; il leur faut toujours des effets, des actes, du bruit, de l'effort; ils ne savent pas contempler la cause pure, mère immobile de tous les mouvements, principe de tous les effets, foyer de tous les rayons, qui n'a pas besoin de se dépenser pour être sûre de sa richesse ni de s'agiter pour connaître sa puissance. L'art de passion est sûr de plaire, mais ce n'est pas l'art souverain; il est vrai que l'époque démocratique rend peu à peu impossible l'art de sérénité : le troupeau turbulent ne connaît plus les dieux. »

David Hamilton (1933 - 2016) Populaire et maudit à la fois...



La roche tarpéienne n'est jamais loin du Capitole lorsque souffle le vent de l'Histoire... Et le photographe le plus populaires depuis les année 1970, dont les livres se sont vendus à des millions d'exemplaires et les posters s'affichaient dans la chambre de toutes les adolescentes de l'époque, est aujourd'hui montré du doigt par ceux là même qui l'ont encensé pendant 40 ans...
  

  


David Hamilton, l'auteur de ces clichés maudits, naquit à Londres le 15 Avril 1933 et passa son enfance dans la capitale anglaise que la Seconde Guerre Mondiale l'obligea à quitter pour trouver refuge avec sa famille dans le comté du Dorset dont les délicats paysages inspirent encore aujourd'hui son oeuvre.

    De retour à Londres à la fin des hostilités il fut attiré un temps par l'architecture et la décoration, mais leur préféra la typographie et la mise en page pour lesquelles ses compétences lui valurent de travailler comme maquettiste pour la revue allemande Twen.
   

 Remarqué pour ses talents artistiques, le futur photographe est par la suite engagé à Paris comme graphiste au magazine Elle, et  finalement "débauché" à Londres par la revue anglaise Queen qui lui offre le poste de directeur artistique alors qu'il n'a pas encore 30 ans. Est ce parce que cette fonction l'amène à critiquer les clichés des autres qu'il achète précisément à ce moment là son premier appareil photo? Nul ne le sait, mais c'est en tous cas à cette époque qu'il fait ses premières expériences d'amateur dans ce domaine. 



    Cependant, si les fonctions qu'il occupe dans la capitale anglaise lui conviennent en tous points, elles ne le satisfont pas pleinement car Paris qu'il a appris à aimer lors de son premier séjour lui manque... Et il choisit d'y retourner dès que l'occasion se présente, c'est à dire lorsque s'offre à lui le poste de directeur artistique des grands magasins du Printemps.

    Un changement qui va affecter son activité de photographe et lui donner une autre dimension, car c'est en France qu'il commence à vendre des clichés et à se faire connaitre dans le milieu de la profession où ses images si particulières lui apporteront très rapidement succès et renommée.




     Car David Hamilton a inventé un style nouveau, reconnaissable entre mille, et tandis qu'il collabore déjà avec Nina Ricci ou Chanel, les plus prestigieux magazines internationaux se disputent ses photos (Réalité, Twen, Photo etc...) dévoilant un monde à la sérénité bucolique, nostalgique, mais éternel.

    Du chaos visuel il choisit ce qui le touche: la pureté, la fraicheur, la simplicité, l'innocence; et qu'il photographie des paysages, des bords de mer, des natures mortes, des fleurs ou des adolescentes, il leur donne à tous cette qualité de rêve, sorte de vision d'un Paradis perdu.




    Dès son premier livre, Rêves de jeunes filles (1971), il dévoile ce style fait de fleurs, de dentelles, de souples capelines et de jeunes filles nimbées de voiles diaphanes, avec un raffinement esthétique qui donne à ses images une qualité intemporelle. Aucune trace du monde moderne ne s'incruste dans ces compositions harmonieuses et ses photos prennent l'apparence de véritables toiles impressionnistes grâce au flou artistique dont il les habille, un effet si souvent imité depuis et qui est resté sa signature.





    (Afin d'obtenir cette ambiance vaporeuse début de siècle on dit qu'il fixait un bas nylon sur l'objectif de son appareil, ce qu'il a toujours persisté à nier... Mais sans jamais rien révéler de son secret... On sait toutefois qu'afin de contrôler parfaitement l'éclairage il travaille à l'aube ou au crépuscule quand la lumière est douce, et en décors naturels).





 Combinaison parfaite de sa maitrise de la lumière et de la couleur, ses images évanescentes ne cessent d'exprimer son admiration de la beauté sous toutes ses formes et font de lui avant tout un esthète projetant sa vision subjective de la réalité: La photo selon lui est issue de la peinture, il tient délibérément à rester dans ce champ et son second album paru en 1972 consacré à la danse lui vaudra même le titre de "Degas de la photographie".








  A travers les étoffes légères et les couleurs pastels La Danse nous fait vivre des moments de rêve avec toujours la même perfection dans l'art d'exprimer l'inexprimable ou d'éterniser l'instant fugitif du mouvement parfait. Car c'est encore une fois pour le grand photographe la même quête de la grâce, de la beauté des corps et de l'expression: "La danse est le langage international. C'est l'ambassade de la paix, se servant du corps et du mime pour parler de l'âme" peut on lire dans la préface de Charles Murand.



    Au rythme d'un livre par an en moyenne, vendu chacun à des millions d'exemplaires (L'Age de l'Innocence paru en 1995 se vendit à 50.000 exemplaires à Londres la semaine de sa sortie), le photographe devient une véritable icône et expose dans tous les hauts lieux dédiés à l'Art, de New York à Tokyo, en passant par Hambourg, Milan et Paris où son oeuvre figure dans la collection de la Bibliothèque Nationale.

    Cartes postales, calendriers, posters, auxquels viennent s'ajouter 5 films et d'innombrables publications dans les magazines, font de lui l'un des artistes les plus populaires du moment, couronné de succès et universellement applaudi et apprécié.



     Mais voilà que 30 ans plus tard certaines de ces photos si admirées font scandale, mises à l'index par ceux qui les ont autrefois portées aux nues... Les très jeunes filles à la silhouette longiligne et au corps d'adolescente que le photographe en quête de beauté et d'innocence est allé chercher pour modèles en Suède, dédaignant les agences de mannequins trop sophistiqués, sont en effet regardées aujourd'hui d'un autre oeil...





   Car l'époque des années 70 où une société débarrassée de ses tabous ose la nudité, surtout pas érotique encore moins pornographique mais simple symbole d'une nouvelle liberté, cette époque qui célèbre avec ivresse un monde dont l'innocence retrouvée en fera un univers de paix et d'amour que reflètent les photos de David Hamilton, est aujourd'hui bel et bien révolue...



    Ces images, conçues et perçues avec enthousiasme lorsque s'ouvrirent ces horizons, ne reçoivent plus du tout aujourd'hui le même accueil... Les regards ont changé, l'oeil s'est perverti et les affaires de pédophilie sont passées par là : Peut on, après les sordides histoires dont nous abreuvent les médias, feindre encore l'innocence d'un temps révolu et partager avec Hamilton ce pudique et candide goût des jeunes filles tout juste en fleur?


  Même si, comme il le fait lui même remarquer, il n'eut jamais aucun problème avec la censure, ses photographies de jeunes blondes dénudées n'en ont pas moins semé leur lot de soupçons, et malheureusement terni sa gloire (Tout en étant de véritables nus artistiques pleins de goût et de délicatesse, ce que l'on ne saurait dire de toutes les images plus ou moins vulgaires qui envahissent notre vie quotidienne apparemment avec l'approbation générale).





 Si en France, pays moins puritain, la réaction est beaucoup plus modérée, la situation en Amérique du Nord et en Grande Bretagne a pris parfois des proportions considérables... Dans les années 1990 aux USA, les conservateurs chrétiens s'en prirent avec violence aux librairies qui vendaient les albums de David Hamilton, l'accusant de pornographie enfantine et de pédophilie, et en 2005, un policier du Surrey alla jusqu'à déclarer officiellement que l'oeuvre du photographe avait été mise à l'index au Royaume Uni et que tout détenteur de l'un de ses livre s'exposait aux sanctions de rigueur... Le journal Le Guardian s'emparant de l'évènement titra dans son édition du 25 Juin 2005 : "Les photos de David Hamilton sont-elles de l'Art ou de la pornographie?"




     (Aucune décision de la sorte n'ayant été bien évidemment prise par un quelconque tribunal, la police du Surrey fut alors forcée de faire, pour les allégations infondées du "constable"  Simon Ledger, des excuses formelles qui parurent dans le British Journal of Photography -Septembre 2005)


     Glen Holland, le porte parole du photographe de 77 ans qui vit aujourd'hui à Saint Tropez répond simplement à tout cela "Nous sommes profondément attristés..."



    Pour ceux qui le croyaient disparu David Hamilton a publié en 2007 un album regroupant 20 ans de photographies qui retracent un paradis perdu, que ce soit des paysages, des natures mortes ou des portraits de jeunes femmes.

  Tous les éditeurs américains refusèrent de publier le livre, ceux là mêmes qui dans les années 1970 les vendaient à plus d'un million d'exemplaires chacun... et en France les éditions La Martinière n'en tirèrent seulement que 8000 copies. 

    A trop vouloir célébrer les Chants de l'Innocence,  David Hamilton a été rattrapé  par ceux de l'Expérience... Et libre à chacun, en effet, de regarder son oeuvre selon ce qu'il souhaite y voir... Mais, quoi qu'il en soit, celui qui a su capter et maitriser la lumière fixant la fragilité de l'existence grâce à ses images nimbées de flou, renverra toujours avec une extrême sensibilité artistique et une profonde délicatesse à cette même idée de la beauté éternelle, et mérite pleinement la place qu'il s'est acquise auprès des plus grands photographes.

http://leschaussonsverts.eklablog.com/david-hamilton-1933-populaire-et-maudit-a-la-fois-a2077570


C’est le plus dur, avoua Mac. Tout le monde nous hait. L’ennemi, et les nôtres. Si nous remportions la victoire, Jim, les nôtres nous tueraient. Je me demande pourquoi nous insistons ! Dormons, va !

" En un combat douteux " par John Steinbeck ( 1936 )

http://enuncombatdouteux.blogspot.com/2017/08/en-un-combat-douteux-par-john-steinbeck.html

vendredi 8 mars 2019

« L'Homme des foules » par Edgar Poe ( 1840 )

                                                                                     
                                                                                          « Ce grand malheur de ne pouvoir être seul. »

                                                                                                                                            La Bruyère



On a dit judicieusement d’un certain livre allemand : Es lasst sich nicht lesen, — il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits, tordant les mains des spectres qui les confessent et les regardant pitoyablement dans les yeux ; — des hommes meurent avec le désespoir dans le cœur et des convulsions dans le gosier à cause de l’horreur des mystères qui ne veulent pas être révélés. 

Quelquefois, hélas ! la conscience humaine supporte un fardeau d’une si lourde horreur, qu’elle ne peut s’en décharger que dans le tombeau. Ainsi l’essence du crime reste inexpliquée.

Il n’y a pas longtemps, sur la fin d’un soir d’automne, j’étais assis devant la grande fenêtre cintrée du café D…, à Londres. Pendant quelques mois, j’avais été malade ; mais j’étais alors convalescent, je me trouvais dans une de ces heureuses dispositions qui sont précisément le contraire de l’ennui, — dispositions où l’appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l’ἀχλὺς ἣ πρὶν ἐπῆεν, — où l’esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance journalière que la raison ardente et naïve de Leibniz l’emporte sur la folle et molle rhétorique de Gorgias. Respirer seulement, c’était une jouissance, et je tirais un plaisir positif même de plusieurs sources très plausibles de peine. Chaque chose m’inspirait un intérêt calme, mais plein de curiosité. Un cigare à la bouche, un journal sur mes genoux, je m’étais amusé, pendant la plus grande partie de l’après-midi, tantôt à regarder attentivement les annonces, tantôt à observer la société mêlée du salon, tantôt à regarder dans la rue à travers les vitres voilées par la fumée. (...)
Mes observations prirent d’abord un tour abstrait et généralisateur. Je regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis au détail, et j’examinai avec un intérêt minutieux les innombrables variétés de figure, de toilette, d’air, de démarche, de visage et d’expression physionomique.
Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu et propre aux affaires, et ne semblaient occupés qu’à se frayer un chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les yeux vivement ; quand ils étaient bousculés par quelques passants voisins, ils ne montraient aucun symptôme d’impatience, mais rajustaient leurs vêtements et se dépêchaient. D’autres, une classe fort nombreuse encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s’ils se sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les entourait. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là cessaient tout à coup de marmotter, mais redoublaient leurs gesticulations, et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le passage des personnes qui leur faisaient obstacle. (...)
Il y avait bon nombre de ces individus d’une apparence brillante que je reconnus facilement pour appartenir à la race des filous de la haute pègre dont toutes les grandes villes sont infestées. J’étudiai très curieusement cette espèce de gentry, et je trouvai difficile de comprendre comment ils pouvaient être pris pour des gentlemen par les gentlemen eux-mêmes. L’exagération de leurs manchettes, avec un air de franchise excessive, devait les trahir du premier coup.
En descendant l’échelle de ce qu’on appelle gentility, je trouvai des sujets de méditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs juifs avec des yeux de faucon étincelants dans des physionomies dont le reste n’était qu’abjecte humilité ; de hardis mendiants de profession bousculant des pauvres d’un meilleur titre, que le désespoir seul avait jetés dans les ombres de la nuit pour implorer la charité ; des invalides tout faibles et pareils à des spectres sur qui la mort avait placé une main sûre, et qui clopinaient et vacillaient à travers la foule, regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prières, comme en quête de quelque consolation fortuite, de quelque espérance perdue ; de modestes jeunes filles qui revenaient d’un labeur prolongé vers un sombre logis, et reculaient plus éplorées qu’indignées devant les œillades des drôles dont elles ne pouvaient même pas éviter le contact direct ;
des prostituées de toute sorte et de tout âge, — l’incontestable beauté dans la primeur de sa féminéité, faisant rêver de la statue de Lucien dont la surface était de marbre de Paros et l’intérieur rempli d’ordures, — la lépreuse en haillons, dégoûtante et absolument déchue, — la vieille sorcière, ridée, peinte, plâtrée, surchargée de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse, — la pure enfant à la forme non mûre, mais déjà façonnée par une longue camaraderie aux épouvantables coquetteries de son commerce, et brûlant de l’ambition dévorante d’être rangée au niveau de ses aînées dans le vice ; des ivrognes innombrables et indescriptibles. Ceux-ci déguenillés, chancelants, désarticulés, avec le visage meurtri et les yeux ternes, — ceux-là avec leurs vêtements entiers, mais sales, une crânerie légèrement vacillante, de grosses lèvres sensuelles, des faces rubicondes et sincères, — d’autres vêtus d’étoffes qui jadis avaient été bonnes, et qui maintenant encore étaient scrupuleusement brossées, 
— des hommes qui marchaient d’un pas plus ferme et plus élastique que nature, mais dont les physionomies étaient terriblement pâles, les yeux atrocement effarés et rouges, et qui, tout en allant à grands pas à travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets qui se trouvaient à leur portée ; et puis des pâtissiers, des commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs ; des joueurs d’orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui vendaient avec ceux qui chantaient ; des artisans déguenillés et des travailleurs de toute sorte épuisés à la peine, — et tous pleins d’une activité bruyante et désordonnée qui affligeait par ses discordances et apportait à l’œil une sensation douloureuse.(...)
Le front collé à la vitre, j’étais ainsi occupé à examiner la foule, quand soudainement apparut une physionomie (celle d’un vieux homme décrépit de soixante-cinq à soixante et dix ans), — une physionomie qui tout d’abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l’absolue idiosyncrasie de son expression. Jusqu’alors, je n’avais jamais rien vu qui ressemblât à cette expression, même à un degré très éloigné. Je me rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s’il l’avait contemplé, l’aurait grandement préféré aux figures dans lesquelles il a essayé d’incarner le démon. Comme je tâchais, durant le court instant de mon premier coup d’œil, de former une analyse quelconque du sentiment général qui m’était communiqué, je sentis s’élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe, d’allégresse, d’excessive terreur, d’intense et suprême désespoir. Je me sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné. « Quelle étrange histoire, me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine ! » Il me vint alors un désir ardent de ne pas perdre l’homme de vue, — d’en savoir plus long sur lui. ....

jeudi 7 mars 2019

" Socrate par Xénophon, le démon de la tempérance " par Jean-François Mattéi

Si Socrate préférait la tempérance à toute autre vertu, c’est parce qu’elle était le signe divin qui lui permettait d’accéder au bien. « N’est-ce pas un devoir, pour quiconque regarde la tempérance comme la base de la vertu, de l’affermir d’abord dans son âme ? Sans elle, comment apprendre le bien et le pratiquer dignement ? » 

On peut hésiter entre Xénophon et Platon, mais chaque lecteur choisira le Socrate qui lui convient en fonction d’un critère décisif. Si Platon fut celui qui a élevé le regard du philosophe de la terre vers le ciel, Xénophon, selon l’image de Cicéron, a été celui qui a ramené la philosophie du ciel sur la terre.



Né dans le dème d’Erkhia, près d’Athènes, vers 430 av. J.-C., mort vers 355 à Corinthe, Xénophon fut un personnage aux dons multiples. Mercenaire chez les Perses ; grand chasseur et épris de l’art équestre auxquels il consacra des ouvrages ; historien, mais aussi théoricien de la guerre ; spécialiste de l’administration des domaines avec son Économique (Oikonomikós), qui sera traduit par Cicéron ; biographe du roi de Sparte, Agésilas II, dans l’Agysílaos,et du roi de Perse, Cyrus le jeune, dans la Cyropédie (Kúrou Paideías) ;

 philosophe, enfin, à ses heures perdues avec Hiéron (Iéron), son traité sur la tyrannie, il fut un disciple majeur de Socrate qu’il rencontra à l’âge de vingt ans. Il lui consacra quatre « écrits socratiques », ou lógoi sokratikoí : Les Mémorables (Apomnêmoneúmata Sôkrátous), l’Apologie de Socrate (Apología Sokrátous), Le Banquet (Sumpósion)ainsi que l’Économique. Il explique son projet novateur de mémorialiste au chapitre III du livre premier des Mémorables : 

« Comment Socrate me paraissait rendre service à ses disciples, soit en se montrant dans la pratique tel qu’il était réellement, soit en conversant avec eux, c’est ce que je vais écrire en recueillant de mon mieux mes souvenirs, apomnêmoneumata ».
  
Après la tyrannie des Trente et la restauration de la démocratie à Athènes, Xénophon s’engagea dans l’armée de Cyrus le Jeune qui combattait son frère Atarxerxès II et participa à la bataille de Counaxa. À la mort du roi, tué dans l’affrontement, Xénophon fut nommé commandant des mercenaires grecs avec la charge de les ramener en Grèce du lointain des plaines du Tigre et de l’Euphrate. Ce retour des Dix mille, dont il fut le chroniqueur, contribuera à sa gloire posthume. Son Anabase (Anábasis), récit de l’ascensiondes Hauts plateaux anatoliens, raconte la retraite de ses soldats et leur cri de victoire – Thálassa ! Thálassa !– lorsqu’ils aperçurent la mer au sortir des montagnes. 

Mal reçu par ses compatriotes à Athènes, Xénophon s’engagea dans les troupes du roi de Sparte Agésilas II qui combattait les Perses. Mais Athènes étant devenue l’alliée de la Perse, il fut banni de sa cité natale et dépossédé de ses richesses. Il passera ensuite vingt ans à Scillonte en Élide où il rédigera ses principaux ouvrages. Bien que son bannissement ait été levé, il ne rentrera jamais à Athènes et finira sa vie à Corinthe sans que l’on connaisse d’autres détails. (...)

S’il reste peu connu du grand public, Xénophon n’a pas toujours une grande considération dans les milieux philosophiques. La réticence est toujours la même, du moins depuis Schleiermacher, le théologien protestant allemand qui redécouvrit les œuvres de Platon au début du XIXe siècle, mais qui, du même coup, mit le rival de l’auteur de La Républiquedans l’ombre. L’enjeu de cette rivalité posthume n’était autre que Socrate. Chacun sait que Socrate n’avait rien écrit et que sa personnalité, comme son enseignement, a été connue de la postérité par l’intermédiaire de Platon, de Xénophon, et d’Aristophane, ses contemporains, (...)

Mais, en dehors du portrait d’Aristophane, qui est une caricature, les seuls témoignages recevables du vivant de Socrate sont ceux de Platon et de Xénophon. 
La célèbre « question socratique », apparue avec l’article de Schleiermacher en 1815, « La valeur de Socrate en tant que philosophe », met donc aux prises les deux portraits du maître de Platon et de l’ami de Xénophon. Il va sans dire que si le portrait du premier a été idéalisé, et encensé, par la tradition platonicienne, le portrait du second a été déréalisé, et critiqué, par cette même tradition. Schleiermacher fondait d’abord sa critique sur le fait que Xénophon, ce cavalier parti d’un si bon pas, n’était pas un philosophe, mais un soldat et un politicien, étranger aux spéculations les plus hautes, en l’occurrence celles que l’on trouve chez Platon.

 Pour le dire en termes modernes, le Socrate de Xénophon n’a pas la tête physique, ni métaphysique, et il apparaît comme un moraliste estimable, mais peu original. C’est supposer d’emblée que le véritable Socrate est le Socrate platonicien, celui qui, pourtant, à la suite d’une lecture du Lysis, s’étonnait des « faussetés » que Platon aurait dites sur lui. Et Diogène Laërce d’ajouter ce trait : « De fait, Platon a consigné par écrit un nombre non négligeable de choses que Socrate n’a pas dites ». (...)

Schleiermacher adressait une seconde critique au témoignage de Xénophon sur Socrate. Son portrait du personnage aurait été trop conventionnel afin de l’accorder au mode de vie des Athéniens et le défendre ainsi contre l’accusation d’impiété. La dimension subversive de Socrate, présente dans la négativité de sa dialectique, thème que reprendra Nietzsche mais cette fois pour accuser Socrate, et non Platon, disparaîtrait au profit d’une soumission à l’ordre moral de la cité. Si le Socrate de Platon se montrait révolutionnaire au point d’instaurer une coupure dans l’histoire de la pensée, désormais scindée en penseurs pré-socratiqueset penseurs post-socratiques, le Socrate de Xénophon serait conservateur, comme Xénophon lui-même. 

Ce dernier n’avait jamais caché ses choix aristocratiques et son hostilité pour la démocratie athénienne contre laquelle il se battra à Coronée, en allié de Sparte, avant d’être banni de sa cité natale. 

Cette critique moderne du portrait de Socrate par Xénophon, même si elle contient une part de vérité, néglige le fait que, à l’époque de Socrate, l’image du philosophe n’était pas encore fixée comme elle le sera pour nous après l’avènement du platonisme. C’est Platon, comme le répète à l’envi Nietzsche, qui a imposé à la tradition ultérieure le portrait du philosophe, celui d’un Socrate idéalisé, au détriment de la tradition classique de l’hellénisme fondée sur le « salut commun » et la « purification générale » des citoyens. Platon aurait inversé « le cours puissant de la civilisation grecque » en mettant au premier plan le salut individuel de l’âme telle que le symbolise le destin de Socrate, mis à mort par sa cité. « Le philosophe protège et défend sa patrie. Or, désormais, depuis Platon, le philosophe est en exil et conspire contre sa patrie. (...)

Xénophon, pour sa part, insiste davantage sur l’egkráteia ou la sophrosúne de Socrate, les deux termes pouvant se rendre par « tempérance » ou par « modération ». Sa figure de Socrate est celle d’un homme parvenu à la pleine maîtrise de soi, sans la rigueur ou la raideur stoïcienne, parce que son démon le tempère en toutes choses, qu’il s’agisse de nourriture, de boisson, de vêtement, de sommeil ou d’amour. Si Socrate préférait la tempérance à toute autre vertu, c’est parce qu’elle était le signe divin qui lui permettait d’accéder au bien. « N’est-ce pas un devoir, pour quiconque regarde la tempérance comme la base de la vertu, de l’affermir d’abord dans son âme ? Sans elle, comment apprendre le bien et le pratiquer dignement ? » 

On peut hésiter entre Xénophon et Platon, mais chaque lecteur choisira le Socrate qui lui convient en fonction d’un critère décisif. Si Platon fut celui qui a élevé le regard du philosophe de la terre vers le ciel, Xénophon, selon l’image de Cicéron, a été celui qui a ramené la philosophie du ciel sur la terre.





vendredi 1 mars 2019

" Les Mystères du Tarot de Marseille "

Selon Les Mystères du Tarot de Marseille, Marsile  Ficin    ( 1433 - 1499 ) serait à l'origine des arcanes majeures du Tarot de Marseille ; en effet, Marsile Ficin est célèbre pour avoir été le premier à avoir traduit les oeuvres complètes de Platon du grec vers le latin. Cette traduction avec ses commentaires contient de troublantes ressemblances avec les descriptions des lames.




Marsile Ficin, né à Figline Valdarno en Toscane le  et mort à Careggi près de Florence le , est un poète et philosophe italien.



C'est l'un des philosophes humanistes les plus influents de la Première Renaissance italienne. Il dirigea l'Académie platonicienne de Florence, fondée par Cosme de Médicisen 1459, et il eut pour disciples et collègues de travail Jean Pic de la Mirandole, Ange Politien et Jérôme Benivieni.



Il a traduit et commenté l'œuvre de Platon et de Plotin, il connaissait l'œuvre d'Aristote, il s'intéressa aussi à l'occultisme et l'hermétisme, et fut le représentant majeur du néoplatonisme médicéen. Sa philosophie, composition intime de métaphysique, de religion et d'esthétique, fit autorité en son temps. (...)

Cosme de Médicis, après avoir écouté en 1438 les leçons du philosophe byzantin platonicien Gémiste Pléthon, conçut l'idée de faire renaître « une sorte d'Académie » ; il offrit à Marsile Ficin un manuscrit des œuvres de Platon et lui demanda de le traduire en latin. (...)




L’ouvrage principal de Marsile Ficin est son traité sur l’immortalité de l’âme, Theologia Platonica de immortalitate animae.
Dans la quête du retour à l’Antiquité, Marsile Ficin porta un grand intérêt à l’astrologie, ce qui l’amena à entrer en conflit avec l’Église romaine. En 1489, il fut accusé de sorcellerie par le pape Innocent VIII et échappa de peu aux rigueurs de l’Inquisition.

Marsile Ficin écrivait en 1492 : « Ce siècle, comme un âge d’or, a restauré la lumière des arts libéraux qui avaient presque disparu : grammaire, poésie, rhétorique, peinture, sculpture, architecture, musique… Ce siècle semble être celui qui a permis à l’astrologie d'avoir droit de cité. » Il meurt en 1499. (...)


L’amour platonique est une conception philosophique des relations amoureuses qui date de la Renaissance : elle fut en effet mise en évidence par le philosophe humaniste Florentin Marsile Ficin au xvie siècle sous le nom latin d’« c'est aussi un amour avec des contact entre deux chair platonicus ». 

Il s'agit d'un amour chaste, en dehors de toute sensualité, de type intellectuel, et sans que l'envie de relations sexuelles ne se distingue. Il symbolise souvent la perfection de l'appariement de deux personnes, et passe également pour « le plus poétique et le plus puissant des amours » qui s'oppose à l'amour « vulgaire », destiné à la reproduction de l'espèce humaine. En ce sens on considère le mouvement darwiniste littéralement opposé au concept d'amour platonique à l'inverse de l'amour humaniste


Platon accordait pour sa part une place naturelle aux relations charnelles. Dans le Banquet, à travers le personnage d'une prêtresse, Diotime, Platon explique ainsi que la sexualité est nécessaire pour avancer sur le chemin menant à la vérité. C'est peut-être sa description du refus par Socrate de relations charnelles avec Alcibiade, relaté dans ce même Banquet, qui a accrédité par la suite la confusion entre amour platonique et vision non-charnelle de l'amour.

 On peut penser aussi qu'une mauvaise lecture de l'ouvrage a prêté à Platon une théorie qui n'est pas la sienne, mais celle de Pausanias, un invité du fameux banquet. Celui-ci, en effet, partant du constat qu'il existe deux cultes rendus à la déesse de l'Amour et de la beauté (Aphrodite), affirme qu'il y a deux sortes d'Amour. La première, symbolisée par le culte populaire, est l'Amour le plus vil, l'Amour du corps qui passe par la sexualité. La seconde, symbolisée par le culte aristocratique, est un Amour pur, noble, quasi céleste et dont l'objet est l'âme et non le corps. Ce dont Pausanias fait l'apologie, c'est l'Amour dit à tort « platonique » et auquel Platon s'oppose nettement dans Le Banquet. En effet, Pausanias commet une erreur : il s'appuie sur des faits sociaux, des cultes religieux parfaitement contingents et pense en déduire l'essence de l'Amour. Pour Platon un tel raisonnement n'est pas possible.


Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.