samedi 25 février 2012

" Éloge de la fuite " par Henri Laborit






 Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape ( le foc bordé à contre et la barre dessous ) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l'arrière avec un minimum de toile. 

La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgirons à l'horizon des calmes retrouvés. 

Rivages inconnus qu'ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévus imposée par les compagnies de transport maritime.

 Vous connaissez sans doute un voilier nommé " Désir ".  



Imaginaire, fonction spécifiquement humaine qui permet à l'Homme contrairement aux autres espèces animales, d'ajouter de l'information, de transformer le monde qui l'entoure. Imaginaire, seul mécanisme de fuite, d'évitement de l'aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique. ( ... )

Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite. ( ... )

Dans notre monde, ce ne sont pas des hommes que vous rencontrez le plus souvent, mais des agents de production, des professionnels. Ils ne voient pas non plus en vous l'Homme, mais le concurrent, et dès que votre espace gratifiant entre en interaction avec le leur, ils vont tenter de prendre le dessus, de vous soumettre. Alors, si vous hésiter à vous transformer en hippie, ou à vous droguer, il faut fuir, refuser la lutte si c'est possible. Car ces adversaires ne vous aborderons jamais seuls. Ils s'appuieront sur un groupe ou une institution. L'époque de la chevalerie est loin où l'on se mesurait un à un, en champ clos. Ce sont les confréries qui s'attaquent aujourd'hui à l'homme seul, et si celui-ci a le malheur d'accepter la confrontation, elles sont sûres de la victoire, car elles exprimeront le conformisme, les préjugés, les lois socio-culturelles du moment. Si vous vous promenez seul dans la rue, vous ne rencontrerez jamais un autre homme seul, mais toujours une compagnie de transport en commun. ( ... )

L'homme primitif avait la culture du silex taillé qui le reliait obscurément, mais complètement, à l'ensemble du cosmos. L'ouvrier d'aujourd'hui n'a même pas  la culture du roulement à billes que son geste  automatique façonne par l'intermédiaire d'une machine. Et pour retrouver l'ensemble du cosmos, pour se situer dans la nature, il doit s'approcher des fenêtres étroites que, dans sa prison sociale, l'idéologie dominante, ici ou là, veut bien entrouvrir pour lui faire prendre le frais. Cet air est lui-même empoisonné par les gaz d'échappement de la société industrielle. C'est lui pourtant que l'on appelle la Culture. ( ... )

Comment être libre quand une grille explicative implacable nous interdit de concevoir le monde d'une façon différente de celle imposée par les automatismes socio-culturels déterminés par notre niche environnementale ? comment être libre aussi quand on sait que ce que nous possédons dans notre système nerveux, ce ne sont que nos relations avec les autres ? Quand on sait qu'un élément n'est jamais séparé d'un ensemble ?  Qu'un individu séparé de tout environnement social devient un enfant sauvage qui ne sera jamais un homme ? Que l'individu n'existe pas en dehors de sa niche environnementale à nulle autre pareille qui le conditionne entièrement à être ce qu'il est ? ( ... )

Si les connaissances de l'Homme à travers les siècles se sont enrichies pour déboucher sur notre monde moderne, c'est bien que le message s'est complexifié depuis les origines. Cela, nous le devons à quelques hommes qui ont ajouté à ce que leur avaient donné les autres une part sortie d'eux-mêmes et que le message ne contenait pas avant eux. Les autres sont morts, bien morts, alors qu'eux vivent encore en nous, souvent inconnus mais présents. Ils vivent encore en nous puisque ce qu'ils ont apporté au monde humain continue sa carrière au sein de notre système nerveux. Nous savons que ce qu'ils ont apporté au monde, c'est une construction neuve qu'ils ont fait naître des associations rendues possibles par les zones associatives de leur cortex orbito-frontal. Ne sont-ils pas les seuls en réalité à pouvoir assumer pleinement le nom d' " Homme " ? ( ... )





mardi 7 février 2012

" AU NOM DE LA CIVILISATION " par René Vautier



“Déjà le sang de Mai ensemençait Novembre” Film de René VAUTIER ( 1982 )

" Afrique 50 " René Vautier: un an de prison pour un documentaire


"Presque tous les hommes savent lire et compter,(en France on compte à l'époque 40% d' analphabètes)
ainsi les soldats qui débarquent sont en général moins instruits que les sauvages qu'ils viennent civiliser "

Capitaine Claude Antoine Rozet  ( 1833 )


http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k106605k


« Le pays des Beni-Menasser est superbe et l’un des plus riches que j’ai vu en Afrique. Les villa­ges et les habitants sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh la guerre, la guerre ! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère !... Il n’y a pas dans l’armée cinq tués et quarante blessés. » (Région de Cherchell, avril 1842)


« Tu m’a laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgad, même répétition en grand, c’est un vrai grenier d’abon­dance... Quelques-uns sont venus pour m’amener le cheval de soumission. Je l’ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j’ai commencé à brûler. » (Ouarsenis, Octobre 1842)


Lettres du Maréchal Saint-Arnaud


« Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l’enchère comme bêtes de somme. » (Lettre datée de Mascara, 31 mars 1842.)


« Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. »

(Harangue citée par le baron Pichon : Alger sous la domination française, p.109.)

 Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre...


Colonel de Montagnac "Lettres d’un soldat"




 1) Tout Français capturé au combat sera considéré comme prisonnier de guerre et sera traité en conséquence jusqu’à ce qu’une occasion s’offre pour son échange contre un prisonnier algérien.
2) Interdiction absolue de tuer un prisonnier désarmé.
3) Tout Arabe qui amènera un soldat français captif sain et sauf aura une récompense de 8 douros.
4) Tout Arabe ayant un Français en sa possession est tenu de le bien traiter. Dans le cas où le prisonnier aura à se plaindre de mauvais traitement, la récompense prévue pour l’avoir fait prisonnier sera supprimée sans préjudice d’autres sanctions.

Décret de l’Emir Abdelkader ( 1837 )

 La même année ( 1841) eut lieu à Sidi Khelifa , un échange de prisonniers entre les deux armées. Cette opération ne fût malheureusement pas renouvelée. La magnanimité de l’Emir a semé le doute au sein des officiers de l’Armée Française, allant  jusqu’à éviter la procédure des échanges des prisonniers. Un des officiers supérieur (le colonel de Géry), a confié à Monseigneur Dupuch : « Nous sommes obligés de cacher, autant que nous le pouvons, ces choses à nos soldats, car s’ils le soupçonnaient, jamais ils ne combattraient avec autant d’acharnement ». 


L'islam, l'émir Abdelkader et le droit humanitaire

jeudi 26 janvier 2012

" Anonymous : ces gamins bricoleurs contre lesquels les Etats ne peuvent guère lutter " par Benjamin Bayart




 Un hacker, c'est avant tout un bricoleur, même pas forcément génial, qui utilise les choses pour ce qu'elles sont, et pas pour ce qu'elles paraissent. L'étiquette dans le rayon du magasin me dit que c'est un marteau. Moi, je m'en sers comme presse-papier. Cette approche est celle du hacker. L'étiquette dit que c'est du fil électrique, mais ma voisine s'en sert comme corde à linge. Le marchand dit que c'est un journal, moi je m'en sers comme litière pour le chat. ( ... )

Dans le contexte informatique, un hacker c'est quelqu'un qui a détourné l'usage initial d'un programme informatique, ou d'un système informatique (impliquant par exemple des périphériques) pour en faire quelque chose d'autre. Il y a autant de variété de hackers qu'il y a de sujets en informatique. Certains oeuvrent dans le calcul pur, d'autres dans l'électronique (quel plaisir de faire une télécommande universelle permettant d'éteindre toutes les télévisions!), d'autres dans le réseau. Et bien entendu, il y a un aspect ludique qu'on ne peut pas supprimer: l'approche même du hacker est qu'il est en train d'apprendre, qu'il joue avec ses programmes pour comprendre quoi en faire. C'est parce qu'il joue qu'il apprend. Et c'est parce qu'il apprend qu'il finit en général bien plus compétent que la moyenne, même si son savoir n'est pas forcément bien structuré.

Maintenant, qu'est-ce qu'on entend par gouvernement? L'approche légitimiste est celle que j'avais tout à l'heure : le représentant légitime élu par le peuple et qui exerce, quand malheureusement il le faut, la seule forme de violence légitime. L'autre approche classique est de dire que c'est la classe dirigeante, mise en place par les puissants, et tolérée par le bon peuple (ou le contraire, mais ça ne change rien). Ce dont on est sur, c'est que c'est très sérieux. L'image du gouvernement ? L'énarque ou le polytechnicien. Gris. Intellectuellement très brillant, ayant bien appris tous les manuels qui lui sont tombés sous la main. Si on veut voir une dichotomie, elle est entre les adultes, n'apprenant plus, ayant appris par le passé, qui sont responsables et aux manettes, et qu'on appellera gouvernement, et des post-adolescents, pas complétement sortis de l'enfance, toujours en train de jouer, et donc d'apprendre aussi vite qu'il leur est possible, qui font un peu n'importe quoi "pour voir ce que ça fait".

Ayant posé nos deux acteurs, nous pouvons alors réfléchir à la question posée. Et la réponse attendue est toujours duale. Oui, le gouvernement est démuni. Non, il n'est pas désarmé. La première façon de le comprendre est de comprendre comment un adulte, peu entraîné, est démuni face à des enfants. Essayez. Si vous n'êtes pas instituteur, vous serez très démuni face à une classe de CE2. Mais cette lecture est trop légère. Les hackers sont comme des enfants, parce qu'ils jouent et apprennent, mais ce ne sont pas des enfants. Ce sont des adultes. C'est très déstabilisant, quand on est le pouvoir légitime, de se voir évalué, critiqué, scruté, et parfois mis en échec, par des gens qui ne se prennent pas au sérieux. Comment répondre ?

Par exemple, ce que les Anonymous ont fait sur le site de l'Elysée vendredi soir, c'est à mourir de rire. Ils ont fait juste ce qu'il faut de modification pour que, sur certains navigateurs, s'ajoute dans l'URL affichée du site un slogan parmi tout un stock. Aucune violence. Le ridicule, ce n'est pas la violence. Alors comment répondre à ça ? Par la violence légitime ? La violence en réponse à un pied de nez, on le sent bien, c'est une réponse de faible. 

Certaines des actions ont des effets plus brutaux, comme de rendre totalement inaccessible certains sites. Mais là encore, sans la moindre violence physique, sans appât du lucre. Comment répondre à ça ? Par de la prison ? Mais la prison, c'est pour les méchants, par pour les gamins qui tirent la sonnette pour faire rager les vieux. Sous cet angle-là, le gouvernement est démuni, bien qu'il ait toutes les armes légales pour se montrer aussi brutal qu'il aura envie (il suffit de dire que c'est du terrorisme, et même l'état de droit ne s'impose plus).

Mais il ne faut pas se tromper de lecture. Pour le moment, nous ne vivons que des escarmouches. Ce que la presse nous raconte sous des airs sérieux (ceux qu'elle prend quand elle ne comprend pas), ce sont des pieds de nez. Une façon amicale et rigolarde de dire que les hackers voient très bien où on veut les amener, et que ça ne leur convient pas. Et qu'ils entendent lutter contre. Tout comme une manifestation n'est pas une révolution, n'est pas même les prémices d'une révolution. Mais ce n'est pas non plus un symptome dont on puisse faire fi. Une manifestation, c'est le peuple qui gronde. Et plus le peuple gronde, plus le gouvernement doit s'en préoccuper. L'histoire montre qu'il n'est pas un gouvernement sur terre qui puisse résister face à son peuple en colère. Il faut donc s'en préoccuper, et tâcher de faire baisser cette colère. Soit en formatant bien le peuple, selon la méthode Nord-Coréenne, ou selon celle dite du "temps de cerveau disponible", soit en veillant à maintenir des équilibres.

Ce que font les Anonymous, qui ne sont pas des hackers brillants, c'est le plus souvent de l'ordre du sit-in : plusieurs milliers de personnes consultent en boucle, aussi vite que leur connexion au réseau le permet, un même site, qui s'effondre sous un trop grand nombre de demandes. Ce qu'on appelle un DDoS. C'est de l'ordre de la manifestation : pas forcément fin, pas avec des slogans pointus politiquement, mais une marque nette d'un problème. On peut dédaigneusement se dire que des gens dont les idées sont si courtes qu'elles tiennent sur une banderole n'ont rien à dire. Ils ont en général au moins une compréhension"instinctive" de ce qui leur arrive, même si tous ne mettent pas forcément cette compréhension en mots. ( ... )

Une chose est certaine : pour le moment, du côté des hackers et des Anoynmous, tout le monde reste gentil, cherchant la manifestation et le pied de nez. On sait que de nos jours toutes les industries sont pilotées par des systèmes informatiques. On sait que ces systèmes informatiques sont parfois très mal sécurisés. Pour le moment, aucune communauté de hackers n'a décidé de chercher, avec détermination et systématiquement, à mettre en défaut tous les sites industriels d'Europe, des rafineries aux centrales nucléaires en passant par les transports en commun ou les réseaux d'eau et d'électricité.

 Ridiculiser le site web de l'Elysée, c'est un pied de nez. Le traiter de manière criminelle serait très grave : en supprimant la hiérarchie des choses, en qualifiant tout de terrorisme comme on tend à le faire de nos jours, on banalise l'idée d'une action véritablement violente. 



Les Anonymous qui bloquent des sites, les hackers qui font des attaques plus ciblées et plus fines, c'est le peuple qui gronde. Et le gouvernement a toujours peur du peuple qui gronde, et est toujours démuni quand il n'est pas capable de comprendre ce qui se passe. Donc, oui, les gouvernements sont démunis, et ce n'est pas nouveau. Et il faudrait d'urgence que les gouvernements trouvent des modes d'écoute et de réponse intelligents, avant que le gros vent ne tourne à l'orage ou à la tempête.


L'apparition d'un nouveau moyen de diffusion de la connaissance se traduit toujours par l'élargissement du nombre de ceux qui se mèlent de savoir comment tourne le monde. C'est la base des Lumières qui ont utilisé efficacement l'imprimerie pour diffuser le savoir.Les internautes, hackers ou pas, sont en train de s'approprier bon nombre de savoirs sur bon nombres de dossiers. C'est une approche qui devient classique dans tous les domaines, et qui est l'approche la plus naturelle sur Internet. Face à ça également, les gouvernements sont démunis. Et ce n'est pas nouveau non plus.



samedi 24 décembre 2011

“ Le retour des ordinateurs humains ”

 Aujourd’hui ce sont des contremaîtres de silicium qui supervisent les ordinateurs humains. Ces algorithmes, qui coordonnent les travailleurs branchés sur ces plateformes de travail à la pièce en ligne, sont assez nouveaux et susceptibles de devenir de plus en plus sophistiqués. Les chercheurs sont par exemple en train de créer un logiciel qui permette plus facilement d’assigner les tâches aux travailleurs – ou, pour le dire autrement, de programmer les humains. 





“C’était à la fin de l’été 1937 et la reprise post-crise était en train de caler. Le gouvernement américain avait de l’argent à dépenser pour la relance, mais, l’arrivée de l’hiver étant imminente, peu de projets de construction pouvaient être lancés. Il fut donc décidé de créer des bureaux de poste. L’un d’eux était situé à un étage d’un vieil et poussiéreux immeuble industriel new-yorkais, pas loin de Time square. Il était censé accueillir 300 ordinateurs – mais des êtres humains, pas des machines.
Ces ordinateurs produisaient les calculs nécessaires à la création de tableaux mathématiques, un outil de référence alors indispensable à beaucoup de scientifiques. Les calculs étaient complexes et ces ordinateurs, en grande partie recrutés dans les rangs du prolétariat new-yorkais, ne possédaient que les bases des mathématiques. Les mathématiciens en charge du projet travaillèrent donc à la division des calculs en suite d’opérations simples, dont l’accumulation finissait par donner les résultats recherchés. ( ... )
Jusqu’à récemment. Car depuis quelques années, l’informatique humaine est réapparue. La nouvelle génération des ordinateurs humains est en charge de nouvelles tâches, mais ils ressemblent à leurs prédécesseurs par bien des aspects. Ils sont répartis pour remplir des tâches que les ordinateurs ne peuvent pas remplir. Ils sont employés en grand nombre et sont organisés en chaines de travail rationalisées. Et, comme c’était le cas avant l’ère des ordinateurs électroniques, les fruits de leur travail sont combinés pour générer des résultats qui pourraient difficilement être produits autrement. ( ... )
Mais le meilleur reste à venir. Dans les bureaux de calcul d’antan, les chaînes étaient coordonnées par des cadres, souvent des mathématiciens, qui avaient travaillé à la manière de déconstruire les calculs complexes auxquels les ordinateurs humains allaient s’attaquer. Aujourd’hui ce sont des contremaîtres de silicium qui supervisent les ordinateurs humains. Ces algorithmes, qui coordonnent les travailleurs branchés sur ces plateformes de travail à la pièce en ligne, sont assez nouveaux et susceptibles de devenir de plus en plus sophistiqués. Les chercheurs sont par exemple en train de créer un logiciel qui permette plus facilement d’assigner les tâches aux travailleurs – ou, pour le dire autrement, de programmer les humains. ( ... )

jeudi 8 décembre 2011

" Voyage au bout de la nuit " par Louis-Ferdinand Céline ( 1932 )


Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas.


Il s’endormit d’un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.




 T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre... On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger... Pour des riens, il vous étrangle... C’est pas une vie...


Il y a l’amour, Bardamu !

  • Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.

  • Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà tout ! »

Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions.

« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : LES AILES EN OR ! C’est le titre !... » Et je lui récite alors :

Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre maître. Embrassons-nous !

(…)




Les Aztèques éventraient couramment, qu’on raconte, dans leurs temples du soleil, quatre-vingt mille croyants par semaine, les offrant ainsi au Dieu des nuages, afin qu’il leur envoie la pluie. C’est des choses qu’on a du mal à croire avant d’aller en guerre. Mais quand on y est, tout s’explique, et les Aztèques et leur mépris du corps d’autrui, c’est le même que devait avoir pour mes humbles tripes notre général Céladon des Entrayes, plus haut nommé, devenu par l’effet des avancements une sorte de dieu précis, lui aussi, une sorte de petit soleil atrocement exigeant.

(…)




Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat


Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.


(…)



Ainsi, Alcide demandait-il à redoubler son séjour, à faire six ans de suite à Topo, au lieu de trois, pour la petite nièce dont il ne possédait que quelques lettres et ce petit portrait. « Ce qui m’ennuie, reprit-il, quand nous nous couchâmes, c’est qu’elle n’a là-bas personne pour les vacances... C’est dur pour une petite enfant… »

Évidemment Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges, ce garçon, et il n’avait l’air de rien. Il avait offert sans presque s’en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l’annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon coeur.

Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas.

Il s’endormit d’un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l’air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.

(…)


Le train est entré en gare. Je n’étais plus très sûr de mon aventure quand j’ai vu la machine. Je l’ai embrassée Molly avec tout ce que j’avais encore de courage dans la carcasse. J’avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes.
C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi même avant de mourir.

Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J’ai écrit souvent à Detroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l’on pouvait la connaître, la suivre Molly. Jamais je n’ai reçu de réponse.

La Maison est fermée à présent. C’est tout ce que j’ai pu savoir. Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour au moins vingt ans encore, le temps d’en finir.

Pour la quitter il m’a fallu certes bien de la folie et d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d’Amérique.

(…)


Mais quand on connaît depuis vingt ans la cabine téléphonique du bistrot, par exemple, si sale qu’on la prend toujours pour les chiottes, envie vous passe de plaisanter avec les choses sérieuses et avec Rancy en particulier. On se rend alors compte où qu’on vous a mis.

Les maisons vous possèdent, toutes pisseuses qu’elles sont, plates façades, leur coeur est au propriétaire. Lui on le voit jamais. Il n’oserait pas se montrer. Il envoie son gérant, la vache. On dit pourtant dans le quartier qu’il est bien aimable le proprio quand on le rencontre. a n’engage à rien.

La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Detroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous.

(…)


Au matin donc le tramway emporte sa foule se faire comprimer dans le métro. On dirait à les voir tous s’enfuir de ce côté-là, qu’il leur est arrivé une catastrophe du côté d’Argenteuil, que c’est leur pays qui brûle. Après chaque aurore, ça les prend, ils s’accrochent par grappes aux portières, aux rambardes. Grande déroute. C’est pourtant qu’un patron qu’ils vont chercher dans Paris, celui qui vous sauve de crever de faim, ils ont énormément peur de le perdre, les lâches. Il vous la fait transpirer pourtant sa pitance. On en pue pendant dix ans, vingt ans et davantage. C’est pas donné.

(…)


Robespierre on l’a guillotiné parce qu’il répétait toujours la même chose et Napoléon n’a pas résisté, pour ce qui le concerne, à plus de deux ans d’une inflation de Légion d’Honneur. Ce fut sa torture de ce fou d’être obligé de fournir des envies d’aventures à la moitié de l’Europe assise. Métier impossible. Il en creva.

Tandis que le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves, on peut l’acheter lui, se le procurer pour une heure ou deux, comme un prostitué.

Et puis des artistes en plus, de nos jours, on en a mis partout par précaution tellement qu’on s’ennuie. Même dans les maisons où on a mis des artistes avec leurs frissons à déborder partout et leurs sincérités à dégouliner à travers les étages. Les portes en vibrent. C’est à qui frémira davantage et avec le plus de culot, de tendresse, et s’abandonnera plus intensément que le copain. On décore à présent aussi bien les chiottes que les abattoirs et le Mont-de-Piété aussi, tout cela pour vous amuser, vous distraire, vous faire sortir de votre Destinée.

Vivre tout sec, quel cabanon ! La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n’est rien qu’une simple journée de 24 heures c’est pas tolérable.

(…)


  Son coeur s’est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son coeur après son sang, épuisé, là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras.

Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort.

On s’est levés nous, on s’est dégagés de ses mains. Elles sont restées en l’air ses mains, bien raides, dressées toutes jaunes et bleues sous la lame:

Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d’un pays atroce et qu’on n’oserait plus lui parler.

(...)


 Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ?

(...)

samedi 19 novembre 2011

Comment les algorithmes façonnent notre monde par Kevin Slavin



Kevin Slavin affirme que nous vivons dans un monde conçu pour (et de plus en plus contrôlé par) les algorithmes. Dans cette conférence fascinante qu'il a donnée à TEDGlobal, il montre comment ces programmes complexes déterminent les tactiques d'espionnage, le prix des actions, les scénarios de films et l'architecture.. Et il nous met en garde contre le fait que nous écrivons du code que nous ne comprenons pas, avec des implications que nous ne pouvons pas contrôler.

  TEDGlobal


 Kevin Slavin : “il nous faut dresser l’Atlas des algorithmes contemporains”



“Si on commence à tirer sur le fil rouge des algorithmes, on se rend compte qu’ils déterminent de plus en plus de choses dans nos vies. Pas seulement les échanges commerciaux ou le niveau de remboursement de nos pensions de retraite… Ils déterminent également la valeur de l’immobilier, ce qu’on regarde à la télé, le prix des produits, ce que nous mangeons, comment nous circulons, ce qui va nous arriver, la manière dont sont conçues les chansons, ce que nous allons voir au cinéma, ce que nous lisons, le titre des livres que nous lisons, ce que nous pensons de ce que nous lisons…” Tant et si bien que dresser l’Atlas des algorithmes contemporains, de tous les domaines où ils ont une influence, est déjà devenu quasiment impossible. ( ... )


“Désormais, des algorithmes déterminent quels films vont être tournés. D’autres disent s’ils ont été bons… Que se passe-t-il quand le crash qu’a connu la bourse va se dérouler dans l’industrie du cinéma ou sur le marché du vin ? Que signifient, à long terme, cette production et cette consommation façonnées par les algorithmes ? Où tous les films se ressemblent. Où tous les vins ont le même goût ? Jusqu’où cela va fonctionner et jusqu’où cela va nous conduire ? Que produit cette monoculture, cette culture moyenne, où tout est lissé par les algorithmes ?…”

On savait pourtant que les emprunts immobiliers des gens ne pourraient pas être remboursés. Mais on a largement ignoré les faits et les données – pourtant produits par les marchés. On a autorisé des gens à emprunter au-dessus de ce qu’ils pouvaient rembourser, conclut Kevin Slavin. La leçon que l’on peut tirer de ce qu’il s’est passé à Wall Street vient peut-être de ceux qui ont décidé de quitter le marché des échanges, écoeurés. Peut-on faire la bourse ailleurs, autrement ? Peut-on créer des systèmes alternatifs (des Dark Pools), c’est-à-dire des marchés où d’immenses liquidités se déplaceraient en-dehors du royaume des algorithmes ? Quel serait le dark pool de l’art, de la musique, de l’immobilier ? Peut-on sortir du champ – du chant – des algorithmes ? Ou est-il déjà trop tard ?

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Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
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