mardi 31 mai 2011

Centrales nucléaires : Thorium versus Uranium




Thorium la face gâchée du nucléaire 


Le thorium est un métal argenté nommé d’après le dieu scandinave du tonnerre Thor. Ce métal radioactif a ses inconvénients, mais surtout, de nombreux avantages : il est aussi commun que le plomb, par opposition à l’uranium, dont il ne resterait plus que l’équivalent de 80 ans de consommation dans le sol terrestre. Le thorium est également utilisable presque totalement, alors que l’uranium ne l’est qu’à 0,7%. Il y en a donc assez pour générer de l’énergie pendant des milliers d’années. Mais le vrai bonus, c’est sa sécurité d’emploi. "Lorsqu’il se met à surchauffer, une petite prise fond et conduit les sels dans un bassin. Plus besoin d’ordinateurs, ou de pompes comme celles qui se sont retrouvées en panne à cause du tsunami"

La Chine vient cependant d’annoncer qu’elle a opté pour une alternative au nucléaire traditionnel, produisant mille fois moins de déchets que les réacteurs à uranium : le réacteur à sel fondu de thorium. Le thorium est un métal argenté nommé d’après le dieu scandinave du tonnerre Thor. Ce métal radioactif a ses inconvénients, mais surtout, de nombreux avantages : il est aussi commun que le plomb, par opposition à l’uranium, dont il ne resterait plus que l’équivalent de 80 ans de consommation dans le sol terrestre. Le thorium est également utilisable presque totalement, alors que l’uranium ne l’est qu’à 0,7%. Il y en a donc assez pour générer de l’énergie pendant des milliers d’années. Mais le vrai bonus, c’est sa sécurité d’emploi. "Lorsqu’il se met à surchauffer, une petite prise fond et conduit les sels dans un bassin. Plus besoin d’ordinateurs, ou de pompes comme celles qui se sont retrouvées en panne à cause du tsunami", explique Kirk Sorensen, ex-ingénieur à la NASA et expert du thorium. "Ils fonctionnent à la pression atmosphérique, donc le type d’explosion à l’hydrogène telles que celles auxquelles nous avons assisté au Japon ne peut pas survenir. Un réacteur de ce type aurait parfaitement pu faire face au tsunami. Il n’y aurait eu aucune fuite de radioactivité". Le thorium peut être bombardé de neutrons pour produire une fission, mais sans que cela créée une réaction en chaîne. La fission cesse dès que l’on arrête le rayon de photons, explique le Professeur Robert Cywinksi de l’université d’Huddersfield.

Uranium ? Non merci, pour la Chine, ce sera le Thorium

Au lieu d’investir dans Iter, la communauté internationale et surtout l’Europe feraient mieux de reconstruire une centrale de type G-IV afin d’améliorer ce que Superphénix nous a déjà appris. On pourrait aussi accélérer la recherche sur d’autres centrales G-IV, dites «à sels fondus». Elles utiliseront du thorium, un élément abondant et dont l’utilisation pose moins de problèmes de prolifération que l’uranium et le plutonium de la filière actuelle. Aujourd’hui, malheureusement, Euratom n’est clairement missionné que sur la fusion. A l’échelle mondiale, bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres précis, les crédits de recherche concernant G-IV sont environ dix fois moins importants que ceux alloués à Iter. Les seuls pays qui construisent des centrales de ce type sont les Russes, les Japonais et les Indiens. En cette période de crise économique où la recherche de solutions propres et durables au réchauffement climatique est urgente, il est indispensable d’orienter les fonds publics disponibles vers les vraies priorités. On nous dit qu’Iter étant engagé, cela coûterait très cher de l’arrêter. Cet argument n’est pas satisfaisant. La construction n’est pas commencée, seul le terrain est aménagé.

La dernière tribune de Georges Charpak, Prix Nobel de Physique : Nucléaire : arrêtons Iter, ce réacteur hors de prix et inutilisable


L’atome vert : le thorium


  • le Thorium 232 est plus abondant que l’uranium [2], on peut l’utiliser à 100% contre quelques pourcents pour l’uranium, et il n’y a pas besoin de l’enrichir.
  • le 232Th étant fertile et non fissile [3], il ne peut pas produire de réaction en chaîne. Une centrale ne peut pas s’emballer, et elle peut s’arrêter d’elle même en cas de défaut de refroidissement
  • les déchets du 232Th ne sont dangereux que quelques siècles, contre des centaines de milliers d’années pour ceux de l’uranium [4].
  • les centrales au thorium peuvent “incinérer” les déchets des centrales à uranium, y compris le plutonium.
  • on ne peut pas produire d’armes nucléaires  avec une centrale au thorium.

 www.drgoulu.com 

samedi 28 mai 2011

Jean-Jacques Rousseau. Lettre à Voltaire sur la Providence, suite au tremblement de terre de Lisbonne ( 1756 )


Les Philosophes à leur tour ne me paroissent gueres plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au Ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, & charger Dieu, comme dit Séneque, de la garde de leur valise.



O malheureux mortels ! ô terre déplorable !
O de tous les mortels assemblage effroyable !
D’inutiles douleurs éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ;
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? » ( ... )

Quel bonheur ! Ô mortel et faible et misérable.
Vous criez « Tout est bien » d’une voix lamentable,
L’univers vous dément, et votre propre cœur
Cent fois de votre esprit a réfuté l’erreur.
Éléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur la terre :
Son principe secret ne nous est point connu.
De l’auteur de tout bien le mal est-il venu ? ( ... )

Voltaire. Poème sur le désastre de Lisbonne

Vos deux derniers Poëmes, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude ; & quoique tous mes amis connoissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourroient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre.

( ... ) Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; & quant aux maux physiques, si la matiere sensible & impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout systême dont l’homme fait partie, & alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage.

Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avoit point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, & que si les habitans de cette grande ville eussent été dispersés plus également & plus légérement logés, le dégât eût été beaucoup moindre & peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, & on les eût vus le lendemain à vingt lieues de-là tout aussi gais que s’il n’étoit rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ? Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, & que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste.

Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts, mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux Messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux & Sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, & qui ne craignent ni la chûte des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifieroit un pareil privilege, seroit-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos loix, & que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ? ( ... )

Vous pensez avec Érasme, que peu de gens voudroient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise sort haute, qui en rabattroit beaucoup s’il avoit quelque espoir de conclure le marché. D’ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ? des riches, peut-être ; rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables ; toujours ennuyés de la vie & toujours tremblans de la perdre. Peut-être des gens de Lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus mal sain, le plus réfléchissant, & par conséquent le plus malheureux. 

Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou du moins, communément plus sinceres, & qui formant le plus grand nombre doivent au moins pour cela, être écoutés par préférence ? Consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure & tranquille, sans projets & sans ambition ; un bon artisan qui vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il faut les faire mourir de misere afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, & généralement de tout pays libre. ( ...)


Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu, sont les prêtres & les dévots qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événemens purement naturels, & pour être sûrs de leur fait punissent & châtient les méchans, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si c’est une bonne théologie, mais je trouve que c’est une mauvaise maniere de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour & le contre les preuves de la providence, & de lui attribuer sans choix tout ce qui se feroit également sans elle.

Les Philosophes à leur tour ne me paroissent gueres plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au Ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, & charger Dieu, comme dit Séneque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance, on auroit dit, quel crime avoient-ils commis ? Ces deux brigands ont vécu, & nous disons, pourquoi les avoir laissés vivre ? Au contraire un dévot dira dans le premier cas, Dieu vouloit punir le pere en lui ôtant son enfant, & dans le second, Dieu conservoit l’enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la providence a toujours raison chez les dévots, & toujours tort chez les Philosophes. ( ... )

Jean-Jacques Rousseau. Lettre à Voltaire sur la Providence

Florent Guénard & Philippe Simay, « Du risque à la catastrophe. À propos d’un nouveau paradigme », La Vie des idées

lundi 16 mai 2011

" Comment prenons-nous des décisions morales ou éthiques ? "


Nos sentiments viennent en premier et les raisons sont inventées à la volée pour les justifier ou les renier. “Quand il s’agit de prendre des décisions éthiques, nous ne nous basons pas sur la rationalité, mais au contraire, sur nos passions”. 

Nous sommes plus avocats que juge, cherchant à justifier notre conviction.



Jonathan Haidt, l’auteur de L’hypothèse du bonheur, psychologue à l’université de Virginie, est connu pour avoir soutenu que nos jugements moraux sont comme des jugements esthétiques. Quand vous êtes face à un tableau, vous savez généralement instantanément et automatiquement si vous l’aimez. Notre jugement moral fonctionne un peu de cette façon, explique Jonah Lehrer. Nos sentiments viennent en premier et les raisons sont inventées à la volée pour les justifier ou les renier. “Quand il s’agit de prendre des décisions éthiques, nous ne nous basons pas sur la rationalité, mais au contraire, sur nos passions”. Nous sommes plus avocats que juge, cherchant à justifier notre conviction. Notre rationalité est une rationalité de façade, comme le disait Benjamin Franklin : “Il est commode d’être un animal raisonnable, qui sait trouver ou forger une raison, pour justifier tout ce qu’il peut avoir envie de faire !” ( ... )

“Nous sommes des machines pour l’affiliation, nous reconfigurons sans cesse le monde pour qu’il se confirme à nos idéologies partisanes.” ( ... )

Nous avons tendance à avoir peu confiance dans les votes de nos concitoyens, mais nous oublions bien souvent d’appliquer le même scepticisme à notre propre comportement. Selon une étude récente de l’Institut des politiques publiques de Californie seulement 22 % des électeurs ont su identifier la catégorie la plus importante des dépenses de l’Etat lorsqu’elles ont été présentées dans une liste de quatre options (à savoir, l’éducation). Un pourcentage qui est proche du hasard. Les électeurs californiens ont été pires quand il s’est agi de deviner la première source de revenus de l’Etat. Pour la majorité d’entre eux, ce sont les frais d’immatriculation qui constituait la principale part des ressources de la Californie (alors qu’ils ne représentent que 2% des recettes de l’Etat). Comme le concluait l’Institut, les Californiens ne comprennent ni d’où vient l’argent ni où il va.

On pourrait penser que cette inconséquence est surtout le fait des électeurs les moins instruits, de ceux qui ont les plus faibles revenus… Mais cela ne semble pas tout à fait exact, explique The Economist.

Kimberly Nalder professeur à l’université de l’Etat de Californie à Sacramento a étudié les sondages du Field Poll sur la proposition 13. La proposition 13, votée en 1978, est une loi qui applique la même taxe à toutes propriétés, qu’elles soient résidentielles ou commerciales. Une réforme récurrente propose depuis que les activités commerciales soient taxées différemment des résidences, visiblement sans succès. Kimberly Nalder a surtout montré que les gens ne connaissent pas la loi : 1/3 des répondants seulement a su expliquer son principe entre plusieurs propositions. Pire, les plus instruits des répondants se sont avérés être ceux qui se sont le plus trompés à expliquer les domaines d’application de la loi. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, les électeurs en âge de voter en 1978, qui auraient dû être à même de mieux connaitre la loi, se sont avérés être ceux qui la connaissaient le moins, contrairement aux plus jeunes votants. Pire, les électeurs les plus riches se sont avérés les plus mal informés. Plus étonnants encore, les propriétaires (qui bénéficient pourtant de la loi) se sont avérés bien moins informés que les locataires qui ont plus significativement répondu correctement…

La perception d’une loi a plus à voir avec l’intérêt personnel et son propre aveuglement qu’à l’expérience du contenu même de la législation. Pire, l’éducation ne suffit pas à affirmer la sagesse des convictions ! Au contraire ! “L’esprit humain est un merveilleux filtre à information rappelle Jonah Lehrer, apte à bloquer les faits qui contredisent ce que nous aimerions croire”. ( ... )

Pire en apportant une réfutation, bien souvent on ne change pas d’opinion, mais on la conforte. Les politologues Brendan Nyhan et Jason Reifler ont montré à deux groupes de volontaires des documents provenant de l’administration Bush et montrant que l’Irak possédait des armes de destruction massive. L’un des groupes à reçu une réfutation, via le rapport Duelfer qui concluait que l’Irak n’avait pas eu d’armes de destruction massive avant l’invasion américaine de 2003. 34 % des conservateurs qui n’ont pas lu la réfutation pensaient que l’Irak avait caché ou détruit ses armes avant l’invasion américaine, mais 64 % des conservateurs qui avaient eu accès à la réfutation pensaient que l’Irak avait vraiment des armes de destruction massive… La réfutation fait parfois pire que la désinformation ! Nyhan et Reifler estiment que les républicains pourraient être plus sujets à l’effet inverse en cas de réfutation, du fait de leurs vues plus “rigides” que les libéraux”. Il est plus difficile pour eux de revenir sur ce qu’ils ont cru. “Il est absolument menaçant d’admettre qu’on a eu tort” reconnaissait déjà le politologue Brendan Nyhan. Les gens changent rarement d’avis, même devant l’évidence des faits. Au contraire, l’information, même contraire à ce qu’ils pensent, les pousse dans les retranchements de leurs convictions.

Assurément, la plus grande menace contre la démocratie est cognitive. Et force est de reconnaître, hélas, que la connaissance n’est pas toujours le meilleur remède contre l’ignorance.

Hubert Guillaud. InternetActu

lundi 25 avril 2011

La division du travail et le retour à l'aristocratie par Alexis de Tocqueville ( 1840 )


une théorie industrielle plus puissante que les mœurs et les lois l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a rendu immobile.

«Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à faire des têtes d'épingles? et à quoi peut désormais s'appliquer chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes d'épingles !

Lorsqu'un ouvrier a consumé de cette manière une portion considérable de son existence, sa pensée s'est arrêtée pour jamais près de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contracté certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se départir. Et, un mot, il n'appartient plus à lui-même, mais à la profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les mœurs ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières et de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la fortune; une théorie industrielle plus puissante que les mœurs et les lois l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a rendu immobile.

À mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde. D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifestement que les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus grand, des hommes très riches et très éclairés se présentent pour exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires et l'immensité des résultats à obtenir les attirent.

Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres.

Tandis que l'ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.»

DE TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, tome II, 2e partie, chap. XX ( agora.qc.ca )

DE TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, tome I ( wikisource )

vendredi 15 avril 2011

" L’obsolescence programmée "



Quelques exemples sont cités par Cosima Dannoritzer dans son documentaire Prêt à jeter :

Le bas nylon : mis sur le marché par DuPont dans les années 1940, il était si résistant que les ventes se sont effondrées, faute de besoin de renouvellement. En modifiant la formulation (notamment en réduisant le dosage de certains additifs destinés à protéger le polymère des UV), les bas se remirent à filer.

L'ampoule électrique à incandescence : sa durée de vie a été « harmonisée » et maintenue par les industriels à 1 000 heures, dans le monde entier, alors que des brevets existaient sur des ampoules d'une durée de vie allant jusqu'à 100 000 heures. Le reportage présente une ampoule de 1901, qui brille sans interruption depuis plus d'un siècle dans une caserne de pompier à Livermoore (centenaire fêté en 2001 par le « comité de l'ampoule », qui la surveille. Deux des webcams qui l'ont filmée sont tombées en panne, alors que l'ampoule fonctionne toujours, commente C. Dannoritzer dans le documentaire).

L'automobile : pour concurrencer Henry Ford et sa Ford T volontairement vendue comme modèle unique, à portée du consommateur moyen, fiable, facile à réparer et très robuste, Alfred P. Sloan a inventé pour General Motors une Chevrolet conçue avec un châssis et un moteur uniques, mais selon le concept du changement de gamme à raison de trois nouveaux modèles de carrosserie, formes, couleurs et accessoires par an. En démodant rapidement les produits par la publicité, il pousse l'automobiliste à sans cesse abandonner son véhicule « démodé » au profit d'un modèle plus à la mode. C'est ainsi que General Motors a forcé Ford à changer de stratégie pour se lancer dans la course aux nouveaux modèles.
Il semble qu'il s'agisse là du début du modèle d' obsolescence programmée par l'esthétique et le design.

La batterie de l'iPod des première, deuxième et troisième générations (et non l'iPod dans son ensemble) : elle est prévue pour durer 18 mois. Une fois la panne survenue, les services de soutien technique d'Apple suggéraient de remplacer l'appareil tout entier, ne proposant pas de vendre séparément une nouvelle batterie. À la suite du procès en recours collectif intenté par Elizabeth Pritzker devant la justice américaine, Apple mit en place un service de remplacement des batteries obsolètes.

Les imprimantes : certaines sont équipées d'une puce compteur, bloquant l'impression au-delà d'un nombre convenu de feuilles. Ces données figurent bien souvent dans le cahier des charges de l'imprimante. Certaines cartouches d'encre sont également équipées d'une puce comptant le nombre d'impressions, indiquant alors un faux niveau d'encre dans le logiciel d'impression, ce qui amène à jeter des cartouches contenant encore de l'encre

Obsolescence programmée - Wikipédia.




La véritable histoire de l’ampoule de Livermore


Alors comment se fait-il que l'ampoule centenaire de Livermore fonctionne toujours ? C'est très simple : cette ampoule utilise un filament en carbone dont la résistance a augmenté avec le temps. Conçue pour une puissance de 60W, elle ne consomme plus que 4W aujourd'hui. Sur toutes les photos de l'ampoule on voit distinctement que son filament est rouge, "froid". D'après les formules mentionnées ci-dessus, cette ampoule ne produit plus qu'environ 0.3% de sa luminosité originelle pour  7% de sa puissance électrique originelle. Son rendement a donc chuté d'un facteur 24 : la caserne de pompiers de Livermore paie donc sa lumière 24 fois plus cher que la normale. Et ça risque de durer, parce que cette baisse de rendement correspond à une multiplication de la durée de vie par 700 millions ! Si on admet que l'ampoule de Livermore était conçue pour durer 1000h, elle produira des infrarouges encore 80 millions d'années !


mardi 14 décembre 2010

" Modeste proposition " par Jonathan Swift ( 1759 )




Modeste proposition
pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande
d’être à charge à leurs parents et à leur pays
et pour les rendre utiles au public








C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. ( ... )

Restent par an cent vingt mille enfants qui naissent de parents pauvres. La question est donc : Comment élever cette multitude d’enfants et pourvoir à leur sort ? Ce qui, comme je l’ai déjà dit, dans l’état présent des affaires, est complètement impossible par les méthodes proposées jusqu’ici. Car nous ne pouvons les employer ni comme artisans ni comme agriculteurs. Nous ne bâtissons pas de maisons (à la campagne, j’entends), et nous ne cultivons pas la terre ; il est fort rare qu’ils puissent vivre de vol avant l’âge de six ans, à moins de dispositions toutes particulières, ( ... )

Je proposerai donc humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne soulèveront pas la moindre objection.

Un jeune américain de ma connaissance, homme très-entendu, m’a certifié à Londres qu’un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l’âge d’un an, un aliment délicieux, très-nourrissant et très-sain, bouilli, rôti, à l’étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu’il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût. ( ... )

que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très-bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.

J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.

J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants. ( ... )

Qu’on ne me parle donc pas d’autres expédients : de taxer nos absentees à cinq shillings par livre ; de n’acheter ni vêtements, ni meubles qui ne soient de notre crû et de nos fabriques ; de rejeter complètement les matières et instruments qui encouragent le luxe étranger ; de guérir nos femmes des dépenses qu’elles font par orgueil, par vanité, par oisiveté et au jeu ; d’introduire une veine d’économie, de prudence et de tempérance ; ( ... )

Je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je n’ai pas le moindre intérêt personnel à poursuivre le succès de cette œuvre nécessaire, n’ayant d’autre motif que le bien public de mon pays, que de faire aller le commerce, assurer le sort des enfants, soulager les pauvres, et procurer des jouissances aux riches. Je n’ai plus d’enfant dont je puisse me proposer de tirer un sou, le plus jeune ayant neuf ans, et ma femme n’étant plus d’âge à en avoir.

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Les Voyages de Gulliver

mercredi 1 décembre 2010

"Éloge de la Folie" par Érasme (1509)


Vous voyez que sans moi, jusqu’à présent, aucune société n’a d’agrément, aucune liaison n’a de durée. Le peuple ne supporterait pas longtemps son prince, le valet son maître, la suivante sa maîtresse, l’écolier son précepteur, l’ami son ami, la femme son mari, l’employé son patron, le camarade son camarade, l’hôte son hôte, s’ils ne se maintenaient l’un l’autre dans l’illusion, s’il n’y avait entre eux tromperie réciproque, flatterie, prudente connivence, enfin le lénifiant échange du miel de la Folie.


Nos ingénieux contradicteurs viennent nous dire que la connaissance des Sciences est donnée à l’homme pour que son intelligence compense ce que lui refuse la Nature. Comme s’il était vraisemblable que la Nature, si vigilante pour les moucherons et même pour les plantes et les fleurs, sommeillât seulement pour l’homme, en lui imposant de recourir aux Sciences inventées à son dam par Theuth, l’ennemi du genre humain ! Elles sont, en effet, si peu utiles au bonheur qu’elles ne servent même pas à réaliser le bien qu’on attend de chacune d’elles, comme le prouve élégamment dans Platon un roi fort sensé, à propos de l’invention de l’écriture. Les Sciences ont fait irruption dans l’humanité avec le reste de ses fléaux ; elles proviennent des auteurs de toutes les mauvaises actions, c’est- à-dire des démons, dont le nom même, en grec, signifie qu’ils sont savants. ( ... )


Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu’ils sont nés hommes, ils veulent s’élever à l’état des Dieux souverains et, à l’exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. ( ... )

Après eux s’avancent les Philosophes, respectables par la barbe et par le manteau, et qui se déclarent les seuls sages, voyant dans le reste de l’humanité des ombres flottantes. Quels délicieux transports, lorsqu’ils édifient des mondes innombrables, mesurent du doigt et du fil le soleil, la lune, les étoiles, les sphères, lorsqu’ils expliquent sans hésiter la foudre, les vents, les éclipses et autres choses inexplicables, comme s’ils étaient confidents de la Nature constructrice du monde et délégués du conseil des Dieux ! La Nature cependant se rit magnifiquement d’eux et de leurs conjectures, car ils n’ont rien pris à bonne source, et les discussions sans fin qu’ils soutiennent sur toute chose en font largement la preuve. ( ... )

L’Église chrétienne ayant été fondée par le sang, confirmée par le sang, accrue par le sang, ils continuent à en verser, comme si le Christ ne saurait pas défendre les siens à sa manière. La guerre est chose si féroce qu’elle est faite pour les bêtes et non pour les hommes ; c’est une démence envoyée par les Furies, selon la fiction des poètes, une peste qui détruit les mœurs partout où elle passe, une injustice, puisque les pires bandits sont d’habitude les meilleurs guerriers, une impiété qui n’a rien de commun avec le Christ. Les Papes, cependant, négligent tout pour en faire leur occupation principale. On voit parmi eux des vieillards décrépits y porter l’ardeur de la jeunesse, jeter l’argent, braver la fatigue, ne reculer devant rien pour mettre sens dessus dessous les lois, la religion, la paix, l’humanité tout entière. Ils trouveront ensuite maint docte adulateur pour décorer cette évidente aberration du nom de zèle, de piété, de courage, pour démontrer par raisonnement comment on peut dégainer un fer meurtrier et le plonger dans les entrailles de son frère, sans manquer le moins du monde à cette charité parfaite que le Christ exige du chrétien envers son prochain. ( ... )

Eloge de la Folie
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.