dimanche 2 juin 2019

Bruno Latour : « L’apocalypse, c’est enthousiasmant » Par Jean Birnbaum


 Mais maintenant, à part les quelques Californiens qui veulent aller sur Mars, tout le monde sait que la modernisation ne peut pas continuer. Si bien que Péguy redevient actuel.

Ce qui faisait de lui, naguère, un réactionnaire, son écriture de l’incarnation, sa pensée du sol et de l’attachement, lui permettent aujourd’hui d’éclairer la situation où nous nous trouvons, nous qui ne savons plus quel espace habiter. 

On parle de tous ces jeunes qui se mobilisent par peur de la catastrophe écologique. Or Péguy avait compris ceci : le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie.


Considéré comme l’intellectuel français le plus influent à l’étranger, le sociologue analyse, dans un entretien au « Monde », la crise écologique « qui nourrit peu ou prou tous les débats politiques actuels » et pose la question essentielle qui en découle : « comment va-t-on s’y prendre pour que le monde continue ? »

Il est aujourd’hui l’intellectuel français le plus influent à l’étranger. Du reste, beaucoup de ses livres sont d’abord parus en anglais avant d’être publiés en France (où le monde académique ne lui a pas toujours réservé bon accueil). Tour à tour philosophe des sciences, sociologue du droit ou anthropologue du métro, cet esprit libre a mis au point une méthode bien à lui, à la fois savante et narquoise, pour décrire notre modernité, en particulier la façon dont la société produit des valeurs et des vérités. Depuis des années, dans ses livres comme dans ses expositions ou ses expériences théâtrales, il concentre son regard sur la catastrophe écologique et sur la manière dont l’humanité peut faire face à « Gaïa », autrement dit la terre vivante, qui s’agite et rend les coups…

Au lendemain d’élections européennes qui ont confirmé l’urgence de cette préoccupation, Bruno Latour fait ici le lien entre ces enjeux et des phénomènes politiques comme les « gilets jaunes » ou le « populisme ». Revenant aussi sur son propre itinéraire, il évoque notamment son ancrage familial, son rapport à la religion et la maladie qu’il vient de traverser.  

Vous avez publié de nombreux livres, beaucoup d’articles dans des revues savantes, mais aussi dans des journaux, vous écrivez beaucoup. Depuis quand ?

J’ai toujours écrit, tout le temps, depuis l’âge de 12 ans. J’ai commencé à cette époque où les enfants de la bourgeoisie notaient ce qui leur passait par la tête. C’est une expérience un peu bizarre, devenue assez étrangère aujourd’hui, que Sartre a bien décrite dans Les Mots [1963].

Au début, vous notez des banalités, bientôt ce que vous écrivez devient intéressant, et vous finissez par découvrir qui vous êtes. Moi je notais tout, les choses de la vie quotidienne, la visite d’un oncle, la naissance d’une amourette… Bref, je suis encore de ceux qui ont été faits par l’écriture. J’étais saisi par des idées, toutes ces idées sont restées très concrètes pour moi. Aujourd’hui, j’ai 218 carnets, classés par années.

12 ans, c’est aussi le moment où vous lisez un auteur important, à la fois poète et pamphlétaire, l’écrivain catholique Charles Péguy (1873-1914). Que représente-t-il pour vous ?

J’ai toujours lu Péguy. Chaque année, mes parents m’emmenaient aux journées qui lui étaient consacrées à Orléans. Mon père était un bourgeois de Bourgogne, négociant en vin, qui avait une bonne culture à l’ancienne, mais il l’a complétée avec l’homme de théâtre Jacques Copeau [1879-1949], qui avait pris sa retraite près de chez nous et qui lui a transmis son amour des grands écrivains catholiques, Claudel, Bernanos, et donc Péguy.

Aujourd’hui encore, il n’y a guère de sujet sur lequel je ne me sens pas péguyste. C’était un père de l’Eglise, l’un des rares à avoir renouvelé quelque chose de la religion catholique.


C’était aussi un socialiste qui a développé de profondes analyses de la modernité. Au milieu du XXe siècle, on l’a considéré comme un antimoderne. Mais maintenant, à part les quelques Californiens qui veulent aller sur Mars, tout le monde sait que la modernisation ne peut pas continuer. Si bien que Péguy redevient actuel.

Ce qui faisait de lui, naguère, un réactionnaire, son écriture de l’incarnation, sa pensée du sol et de l’attachement, lui permettent aujourd’hui d’éclairer la situation où nous nous trouvons, nous qui ne savons plus quel espace habiter. On parle de tous ces jeunes qui se mobilisent par peur de la catastrophe écologique. Or Péguy avait compris ceci : le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie.

Quand vous parlez d’une crise de « l’engendrement », que voulez-vous dire ?

Je désigne la crise qui nourrit peu ou prou tous les débats politiques actuels, et que résume cette question : comment va-t-on s’y prendre pour que le monde continue ?
Ces jeunes qui manifestent reprochent aux générations précédentes leur incapacité à léguer un monde vivable. Pour les gens de mon âge, qui ont connu Mai 68, c’est surprenant. Les aînés, on voulait qu’ils nous laissent la place ! 

Maintenant, on a des enfants qui disent : « Nous ferons nos devoirs quand vous ferez le vôtre. » Ma génération voulait accélérer et faire table rase. Eux souhaitent ralentir le temps et font appel à la responsabilité.

Péguy avait une saisie prophétique de ce mouvement : le geste moderniste contre lequel il luttait, et qui consiste à aller de l’avant en ignorant les conséquences de nos actions, ce geste se trouve aujourd’hui congédié par la nouvelle génération.

La Suédoise Greta Thunberg, jeune militante écologiste et icône de cette « génération climat », serait-elle alors une figure péguyste ?

Si Péguy était vivant, il parlerait d’elle autant que de Jeanne d’Arc ! C’est une figure apocalyptique, une figure du Kathèkon, une jeune fille autiste, sans aucun charisme apparent, qui essaie de freiner la catastrophe. Elle me fascine. Sa maladresse même lui confère une puissance de conviction extraordinaire. Elle répand non l’espoir mais la peur. A ses aînés, elle ne dit pas « on va vous remplacer », mais « nous sommes vos enfants et nous nous demandons s’il faut encore en faire, des enfants ». Cette crise de l’engendrement est donc une crise de civilisation.

Que faisiez-vous à son âge, quelle espérance vous portait ?

J’étais très catho. D’abord louveteau, puis, dans les années 1960, militant de la Jeunesse étudiante chrétienne [JEC]. On essayait de « transmettre l’Evangile », on faisait beaucoup de réunions, d’examens de conscience. Ce sont des choses qui peuvent paraître bizarres aujourd’hui [rires], mais c’était la forme par laquelle les jeunes chrétiens entraient en contact avec le monde, à un moment où le monde prenait déjà ses distances avec cette religion.

Vous êtes l’un des rares intellectuels français à prendre au sérieux la religion. Cela explique-t-il en partie le fait que vous soyez presque davantage connu à l’étranger que dans votre propre pays ?

Je ne sais pas. En tout cas, cela m’a effectivement valu quelques malentendus et quelques ennemis. En France, on devient intelligent, et intellectuel, parce qu’on a compris que la religion, c’est des conneries… Quand on considère que la religion n’est que l’expression dissimulée du vide, que peut-on comprendre à ce qui motive les gens en général, bien au-delà de la religion ?

Mais ce qui a rendu mon projet problématique pour beaucoup, c’est surtout que j’ai toujours voulu articuler plusieurs modes de vérité. La vérité religieuse, mais aussi la vérité scientifique ou la vérité politique. J’ai essayé de renouveler la sociologie pour la rendre capable d’encaisser cette réalité : une société est faite de tous ces modes d’existence, il faut donc articuler diverses formes de vérité.

Or, en France, c’est compliqué. Au fond, ce qu’on appelle les sciences sociales se résume ici à l’analyse d’une bataille d’« intérêts » : il y a des humains, ils ont des intérêts, ils se battent, penser c’est critiquer cette lutte d’intérêts. Bourdieu a assez bien synthétisé cette vulgate.

Cet héritage religieux est essentiel à votre pensée, qui a parfois des accents de prédication. Il y a chez vous une gravité prophétique et une ironie apocalyptique, mélange que l’on trouvait chez l’anthropologue René Girard. L’avez-vous lu ?

Oui, beaucoup ! Justement, l’apocalypse, la vraie, ce n’est pas les effets spéciaux hollywoodiens, c’est quelque chose de sérieux, qu’il faut aborder avec les bons outils scripturaires. L’apocalypse, cela ne veut pas dire que tout va s’effondrer et qu’on n’aura plus rien à manger l’année prochaine, comme le prétendent les collapsologistes, qui font de la très mauvaise religion.

Le thème « apocalyptique » permet deux choses : d’abord, de considérer que notre situation a déjà été jugée, qu’il n’y aura pas d’autre monde, d’autre progrès… Mais aussi, du même coup, de recommencer une histoire positive, de constater que les marges de manœuvre sont nombreuses, les innovations aussi, bref de dire : non, la Terre ne va pas disparaître, les humains non plus, faut se mettre au boulot !

L’apocalypse est un thème positif, enthousiasmant, grâce auquel on peut se débarrasser des faux espoirs. C’est donc ce qui rend notre époque si intéressante, et même sensationnelle.

Se mettre au boulot, à vous lire, c’est d’abord décrire les choses comme elles sont. Votre travail s’inscrit ainsi dans la tradition sociologique dite « de Chicago », née au début du XXe siècle, celle d’Erving Goffman ou d’Howard Becker, pour qui rien n’est plus subversif qu’une bonne description…

C’est tout à fait ma tradition. La politique est d’abord une enquête puisque, par définition, l’Etat est toujours en retard d’un combat. Gaïa en est l’exemple parfait. Il n’y a pas de précédent, aucune civilisation n’a affronté une mutation écologique aussi profonde. Aujourd’hui, il faudrait cinq planètes pour continuer à vivre comme nous le faisons.

Soudain, nous prenons conscience de la différence entre le monde dont nous vivons et le monde où nous vivons (par exemple, les cafés parisiens). Réconcilier ces deux mondes, c’est ce que j’appelle « atterrir ». Mais la chose est impossible car la politique est faite par des Etats qui ont été refondés après 1945, à l’époque de la reconstruction et de la modernisation, et dont la définition des territoires est inadaptée. Voilà pourquoi il est si difficile de passer de l’ancien au nouveau régime climatique.

Et, dans un pays comme la France, qui est la fille aînée de la modernisation, c’est particulièrement lent : être antireligieux, positiviste, étatiste, bourdieusien… cela n’aide pas à comprendre quoi que ce soit à notre situation.

D’ailleurs, les « grands débats » lancés par Emmanuel Macron n’ont pas produit une seule description de ce type ! Or, vous ne pouvez pas avoir une position politique sans un monde concret, sans assise dans un sol durable (et revoilà Péguy). De ce point de vue, il est hallucinant de penser qu’on puisse conclure le « grand débat » en convoquant 150 citoyens hors sol, sans territoires, et même privés du vieux système gauche/droite. D’où l’extraordinaire inaptitude des « gilets jaunes » à mouliner du politique. Que voulez-vous qu’ils disent, à part « Macron démission » ? Ce n’est pas de leur faute. Quand on a perdu la possibilité de décrire le monde où on vit, on est frappé par l’aphasie. Voire par la folie.

 La folie ?

Pour faire confiance aux faits élaborés par telle ou telle institution, il faut un terrain partagé. Quand celui-ci n’existe plus, la déraison s’installe. Aujourd’hui, les « climatosceptiques » sont de plus en plus nombreux. Leur problème n’est pas une défaillance cognitive, mais une absence de monde commun.

Il est illusoire de penser qu’on les convaincra à coups de « fact checking » ! Vous pouvez toujours leur présenter de nouveaux faits, ils répondent, à la manière des trumpistes : tout ce que vous dites est faux a priori, parce que le monde où le réchauffement climatique arrive n’est pas le mien, d’ailleurs je vais me tirer, je vais atterrir ailleurs.

Ainsi le modernisme est-il devenu une forme d’« escapisme » criminel. Car personne n’imagine qu’on sera 9 milliards à aller sur Mars. D’où la prolifération de ceux que j’appelle les « surnuméraires ». Cette notion a une immense profondeur tragique. Cela signifie : les gens naissent et ne servent à rien. C’est aussi cela, l’histoire des « gilets jaunes » : désormais, Gaïa nous pousse dehors, et tout le monde se sent surnuméraire.

Ce que nous traversons, plus encore qu’une crise écologique, c’est donc une désorientation générale des consciences ?

Bien sûr. C’est d’ailleurs ce que j’expliquais récemment à Yannick Jadot [tête de liste Europe Ecologie-Les Verts aux européennes]. Je lui disais : le problème est maintenant existentiel, les gens n’ont plus de monde où être.

La question politique classique « quel peuple pour quel sol ? » ne trouve plus de réponse. L’extrême droite l’a très bien compris, et il faut bien reconnaître que les réponses apportées par ceux qu’on nomme « populistes », même si ce ne sont pas les miennes, se fixent sur une série de symptômes assez bien choisis. 

Etre anti-immigration, climatosceptique, antiféministe, antiavortement, c’est une façon très claire de demander : où sommes-nous ? Sur quelle terre, avec qui, contre qui ? C’est un mode d’atterrissage un peu brutal, mais assez impressionnant.

Par exemple, mes amis brésiliens me disent que chez eux, la « théorie du genre », qui ne mobilise en réalité que quelques milliers de personnes, est devenue l’ennemie principale du pouvoir. C’est quand même extraordinaire ! Partout dans le monde, de la droite extrême à la gauche extrême, tout le monde se pose la question de l’engendrement.

Quand vous parlez de l’Europe, vous n’hésitez pas à dire « nous, les Européens », et ce « nous » est le nom d’une vocation : à vos yeux, l’Europe est la mieux placée pour inventer un nouveau régime climatique. Pourquoi ?

Parce que tous les problèmes se posent maintenant en Europe. Nous appartenons à ce territoire qui a commis tous les crimes possibles, qui a traversé toutes les catastrophes, qui s’est suicidé deux fois de suite, qui accueille désormais les gens que nous avons jadis dominés, et qui a imaginé cette chose bizarre, cette extraordinaire création institutionnelle qu’est l’Union européenne (UE).

L’Europe a inventé la modernisation, et elle est bien placée pour la désinventer. Ce n’est pas la Chine qui va s’y atteler, elle qui croit encore à la modernisation. Ce n’est pas non plus l’Amérique, qui n’a jamais été le bon agent de son propre désir de progrès.


Même si, face à la Chine, à l’Amérique, à la Russie, cette Europe apparaît bien faible ?

Il y a plein d’histoires où les losers gagnent à la fin ! Réduire l’Europe à l’institution bruxelloise, c’est une folie ! J’ai beau connaître les limites de ce cadre, je me sens attaché à l’Europe-monde, à l’Europe patrie.

Nous pouvons critiquer Bruxelles et affirmer en même temps que nous nous sentons Européens, même si ce « nous » est devenu délicat. Mais c’est précisément ça, l’histoire européenne, c’est de désinventer cet extraordinaire moment de domination. Il faut accepter positivement la provincialisation de l’Europe ! A partir de là, on peut retrouver des marges de manœuvre, et du souffle. Pour cela, l’urgence est de savoir dans quel espace et à quel moment de l’histoire nous sommes.

A cette aune, comment voyez-vous les résultats du dernier scrutin européen ? Avons-nous enfin « atterri » ?

Non, loin de là. Mais quand mes amis même me disent « cette élection, c’est la tienne ! », ils veulent dire que la réorganisation en cours se projette plutôt bien sur la petite boussole proposée dans mon livre Où atterrir ?  

Les partis de gouvernement ont disparu, les nouveaux extrêmes nationalistes ou libéraux se saisissent les uns du local, les autres du global. Pendant ce temps, les forces progressistes ont viré de bord à quatre-vingt-dix degrés et explorent quelque chose comme le « terrestre », qui n’est en effet ni de droite ni de gauche, mais un autre lieu, ou plutôt une autre façon d’occuper tous les lieux.

Ce qui devient passionnant, c’est que de nouvelles négociations s’ouvrent, de nouvelles lignes de front, qui toutes portent sur ce que veut dire « appartenir à un territoire ».

Et, de nouveau, l’Europe si détestée : l’Europe UE aussi bien que l’Europe patrie sont à la bonne échelle. Imaginez cela : on va enfin se passionner pour des batailles au Parlement européen ! Il va y avoir de la baston parce que c’est la bonne enceinte pour se réapproprier les questions délaissées : quels peuples, sur quels sols, avec quels alliés, dans quel climat, pour quelle justice sociale ? On n’atterrit pas encore, mais, dans l’épais brouillard, des lumières clignotent.

« Moi ce monde me va tout à fait, je n’en connais pas de meilleur, d’ailleurs je n’en ai pas d’autre », écrivez-vous dans « Jubiler ». Chez vous, la conscience apocalyptique coïncide avec un optimisme foncier ?

Oui, c’est encore un thème religieux. En même temps, il ne faut pas oublier que je suis bourguignon, et les Bourguignons ne sont pas des gens tristes, il y a chez nous une couche d’optimisme assez simple… La semaine dernière, j’étais à la réunion de notre société familiale, tout le monde pétait le feu ! Les gens se préparent au changement climatique, ils savent très bien comment faire, ils changent déjà les plants de vigne. On ne fera pas croire à un Bourguignon que le monde va s’effondrer !

Cette manière de cultiver l’optimisme relève presque chez vous de la performance physique, comme l’illustrent vos conférences-spectacles. Affronter la question de la catastrophe écologique exige d’inventer de nouvelles pratiques corporelles ?

Parfaitement. Car nous ne disposons pas du matériel théorique et affectif pour aborder la question de l’anthropocène. Nous étions habitués à absorber beaucoup de choses, mais pas ce fait absolument nouveau que la terre réagit à notre action. Pour faire face, il faut innover.
Moi, je mobilise le théâtre, la musique, la danse. Les expositions aussi. 

Avant chaque cours, mes étudiants de Sciences Po font un peu de qi gong, ce qui étonne parfois au cœur de cette institution parisienne… A chaque fois, il s’agit d’inventer des formes qui redonnent de l’articulation, des marges de manœuvre. Sinon Gaïa va nous rendre fous… Pour réagir, pour survivre, il faut retrouver cette capacité d’articulation. Il y a ici un côté thérapeutique au sens profond du terme. Je peux en témoigner.

Récemment, vous avez eu un cancer. Vous qui êtes si attentif à la façon dont la pensée est liée au corps, comment avez-vous traversé cette épreuve ?

D’abord, j’avais déjà eu un cancer il y a vingt ans, donc je suis un peu vacciné, si j’ose dire… Ensuite, cela fait dix ans que je suis dans la confrontation avec Gaïa, et je pense qu’on ne peut sortir indemne d’un tel face-à-face.

S’apercevoir qu’au fond nous nous sommes totalement trompés sur la nature, et jusque sur notre être même, cela rend malade. Faire face à Gaïa est aussi éprouvant que faire face à un cancer. Je ne prétends pas du tout que c’est scientifique, mais je considère que j’ai donné mon pancréas, si j’ose dire, dans une sorte de rituel nécessaire pour absorber le choc.


Bien sûr, cela n’a rien d’indifférent, et je me suis posé la question : pourquoi ce cancer ? Pourquoi au pancréas ? C’est une petite apocalypse. Mais le fait d’avoir un cancer, de subir une chimiothérapie, cela assied, et pour moi cette question de l’assise, je l’ai dit, est fondamentale. De nouveau, j’ai les pieds sur terre. Je sais où je suis. Je suis face à Gaïa, et je peux reprendre une activité normale.


" Les Erreurs de Joenes " par Robert Sheckley


Le monde fabuleux de Joenes se trouve à plus d’un millier d’années derrière nous, dans un passé éloigné et vague. Nous savons que le voyage de Joenes commença vers l’an 2000, et qu’il s’acheva dans les premières années de notre ère. Nous savons également que l’ère dans laquelle se situe le Voyage était remarquable par ses civilisations industrielles.

 L’articulation mécanique du XXIe siècle donna naissance à de nombreux et curieux produits ouvrés que le lecteur d’aujourd’hui ignore. Pourtant, beaucoup d’entre nous ont appris à un moment ou à un autre ce que les anciens entendaient par « missile téléguidé » ou « bombe atomique ». Certains éléments de ces créations extravagantes sont visibles dans de nombreux musées.


Notre connaissance est beaucoup moins certaine en ce qui concerne les coutumes et les institutions qui régissaient la vie des hommes du XXIesiècle. Et pour découvrir quoi que ce soit sur leurs religions et leurs éthiques, nous devons nous tourner vers le Voyage de Joenes.

Il n’est pas douteux que Joenes était une personne réelle ; mais il n’existe aucune possibilité de déterminer l’authenticité de chaque histoire racontée à son sujet. La plupart des récits apparaissent non comme des relations positives, mais plutôt comme des allégories morales. Toutefois, même ceux que l’on estime allégoriques sont représentatifs de l’esprit et du caractère de l’époque.

Ce livre, par conséquent, est une compilation des récits se rapportant au voyage lointain de Joenes et à son merveilleux et tragique XXIesiècle. Quelques-unes des histoires sont reproduites à partir de documents écrits, mais la plupart d’entre elles sont parvenues jusqu’à nous par tradition orale, transmises de conteur à conteur.

Mis à part le présent livre, la seule relation écrite existante du voyage fait l’objet d’un ouvrage publié récemment, Contes des Fidji, dans lequel, pour des raisons évidentes, le rôle de Joenes est éclipsé par celui de son ami Lum. Ceci est tout à fait contraire à l’esprit du Voyage, et inexact si l’on s’en tient au contenu des récits eux-mêmes. C’est en raison de cette déformation de la réalité que nous avons senti la nécessité de publier ce livre, de manière que la totalité des récits concernant Joenes puissent être rendus fidèlement sous forme écrite, et conservés à l’intention des générations futures.

Cet ouvrage contient également la transcription de tout ce qui a été écrit au XXIesiècle concernant Joenes. Ces textes sont malheureusement peu nombreux et fragmentaires, et comportent seulement deux des récits : « La rencontre de Lum et de Joenes » du Livre des Fidji, Édition Orthodoxe, et « Comment Lum s’engagea dans l’Armée », également du Livre des Fidji, Édition Orthodoxe.

Toutes les autres histoires appartiennent à la tradition orale, dérivent de Joenes ou de ses disciples, et ont été transmises de génération en génération. Le présent recueil transcrit fidèlement les paroles des plus fameux conteurs contemporains, sans la moindre altération de leurs points de vue variés, de leur idiosyncrasie, de leur moralité, de leurs commentaires, etc. Nous aimerions remercier ces conteurs qui nous ont aimablement autorisés à transcrire leurs paroles. 

Ce sont :
Ma’aoa des Samoa ;
Maubingi de Tahiti ;
Paaui des Fidji ;
Pelui de l’île de Pâques ;
Teleu d’Huahiné.

Pour chacun de ces conteurs, nous avons utilisé les récits ou groupes de récits sur lesquels ils ont assis leur réputation. Leur nom est cité en tête de chaque histoire. Et nous nous excusons auprès des nombreux excellents conteurs dont il nous a été impossible d’inclure les récits dans cet ouvrage, mais dont la contribution permettra peut-être la publication, dans l’avenir, d’un Variorum de Joenes.

Pour la commodité du lecteur, les récits qui suivent sont arrangés en séquences, comme les chapitres successifs d’une narration ininterrompue, avec un commencement, un milieu et une fin. Mais il est averti qu’il ne doit pas s’attendre à lire une histoire logique et rationnellement ordonnée : certaines parties sont longues et d’autres courtes, certaines compliquées et d’autres simples, en fonction du caractère de chacun des conteurs. 

L’éditeur aurait pu, naturellement, ajouter à certains passages et retrancher à d’autres, leur donnant ainsi une longueur régulière et imposant son propre sens de l’ordre et du style à l’ensemble. Mais il a pensé qu’il était préférable de laisser les récits en l’état de façon à mettre sous les yeux du lecteur la relation du voyage entier, non expurgée.

 C’était non seulement honnête vis-à-vis des conteurs, mais la seule manière de dire l’entière vérité au sujet de Joenes, des gens qu’il rencontra, et du monde étrange dans lequel il voyagea.
L’éditeur a transcrit les paroles exactes des conteurs et recopié les deux récits écrits, sans rien inventer, sans ajouter de commentaires de son cru. Ses seules remarques figurent dans le dernier chapitre de l’ouvrage, où il explique comment le voyage s’acheva. 

Et maintenant, ami lecteur, nous vous invitons à rencontrer Joenes, et à voyager avec lui à travers les dernières années du vieux monde et les premières du nouveau. (...)

Joenes était fiancé à une jeune fille de Manituatua à la peau dorée, aux yeux en amande, aux cheveux noirs, au corps adorable, et à l’esprit aussi sagace que celui d’un homme. Son nom était Tondelayo. Joenes lui proposa de la faire envoyer chercher aussitôt qu’il serait établi en Amérique ; ou, si la fortune ne le favorisait pas, de revenir vers elle. Aucune de ces deux propositions ne reçut l’approbation de Tondelayo, qui s’adressa en ces termes à Joenes, dans le dialecte local de l’époque :
« Eh ! Toi, stupide popaa, vouloir aller en Am’rique. Pourquoi, hé ? Beaucoup plus noix de coco en Am’rique ? Plage plus grande ? Meilleure pêche ? Non ! Toi peut-être penser meilleur chumbi-chumbi, hé ? Je dis à toi : non. Plus meilleur tu restes ici avec moi. Moi dire. »

C’est de cette manière que l’adorable Tondelayo raisonna Joenes. Mais Joenes répondit :
« Ma chérie, crois-tu qu’il m’est agréable de te quitter, toi qui es au centre de toutes mes pensées, toi la cristallisation de mes désirs ? Non, ma chérie, non ! Ce départ me remplit d’épouvante, car je ne sais pas ce que le sort me réserve dans ce monde froid de l’Est. Je sais seulement qu’un homme doit aller de l’avant, à la recherche de la gloire et de la fortune, et s’il le faut jusqu’à la mort elle-même. Ce n’est qu’après avoir compris ce grand monde de l’Est, que je ne connais que par mes parents et par les livres, que je reviendrai passer le reste de ma vie dans les Iles. »

L’adorable Tondelayo prêta une grande attention à ces paroles, et médita longtemps sur leur signification. Puis la fille des Iles adressa à Joenes les mots de simple philosophie qui, depuis des temps immémoriaux, se transmettent de mère à fille :

« Eh ! Vous hommes blancs tous pareils, je pense. Vous chumbi-chumbi petites vahinés tout le temps okay puis, quand vous en avoir assez, vous vouloir chercher ailleurs pour chumbi-chumbi femmes blanches popaa am’ricaines, je pense. Toujours les palmiers grandissent, le corail s’étend, mais l’homme doit mourir. Moi dire. »

Joenes ne put qu’incliner la tête devant la sagesse ancestrale de la fille des Iles. Mais sa décision n’en fut pas ébranlée. Joenes savait que c’était sa destinée que de voir la terre d’Amérique d’où ses parents étaient venus ; et là d’accepter le danger offert et de faire face au destin inconnaissable qui se tient en embuscade, guettant chaque homme. Il embrassa Tondelayo, qui se mit à pleurer en disant que ses mots n’avaient pas le pouvoir de faire changer cet homme. (...)

Je continuai à essayer de calmer et de raisonner Joenes, mais il s’immobilisa, silhouette héroïque dans la lumière des lampadaires, son poing serré sur le manche de ma guitare, ses yeux sachant tout et pardonnant tout, sauf aux flics. Puis il marcha vers le panier à salade.

Le sergent-flic dit :
« Vous désirez quelque chose, mon petit ?
— Relâchez cette jeune personne, dit Joenes.
— Cette droguée que vous appelez jeune personne, dit le flic, a enfreint l’article 431-3 du Code de la ville de San Francisco. Je suggère que vous vous mêliez de vos propres affaires, mon mignon, et que vous vous absteniez de jouer de ce ukulélé dans les rues après minuit. »

Je dirai que jusque-là le flic avait été plein de tact et de gentillesse, mais Joenes entreprit de faire un discours qui était une splendeur, dont je ne me rappelle que la substance. L’idée générale était que les lois étaient faites par l’homme et par conséquent participaient de la nature mauvaise de l’homme, et que la vraie morale consistait à suivre les vrais préceptes de l’âme inspirée.

« Communiste, hein ? » dit le sergent-flic. En un instant, et même peut-être moins, ils eurent propulsé Joenes dans le panier à salade.
Naturellement, Deirdre fut libérée dès le lendemain matin, sur intervention de son père, et peut-être aussi à cause de ses manières attirantes, que tout San Francisco connaissait. Mais bien que nous ayons cherché partout, aussi loin que Berkeley, nous ne retrouvâmes pas trace de Joenes.

Pas trace, je vous dis ! Qu’était-il arrivé au troubadour aux cheveux blonds mêlés de mèches plus foncées et au cœur aussi grand que toutes les rues quand elles sont illuminées ? Où était-il parti, avec ma guitare (une Tatay authentique) et ma deuxième meilleure paire de sandales ? Je suppose que seuls les flics le savent, et qu’ils ne le diront pas. 

Mais je ne l’oublierai jamais, Joenes le doux chanteur, qui, aux portes de l’enfer, se retourna pour regarder son Eurydice, et subit le sort d’Orphée à la voix d’or. Je veux dire que c’était un peu différent mais que c’était du pareil au même, et qui sait dans quelles terres lointaines errent Joenes et ma guitare ?

samedi 1 juin 2019

" L’Île au trésor " par Robert Louis Stevenson ( 1881 )


Tel que tu me vois, petit, j’étais son second, au vieux Flint, — et seul je connais la cachette… Il m’en a confié le secret à Savannah, à son lit de mort, — comme qui dirait dans l’état où je suis maintenant, comprends-tu ?… 

Mais pas un mot de tout ceci, à moins qu’ils ne m’envoient la marque noire, ou que tu ne voies rôder par ici soit Chien-Noir, soit le marin à la jambe de bois, lui surtout, Jim !…


On me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans l’île au Trésor, — tout, depuis le commencement jusqu’à la fin, — en ne réservant que la vraie position géographique de l’île, et cela par la raison qu’il s’y trouve encore des richesses enfouies. Je prends donc la plume, en l’an de grâce 1782, et je me reporte au temps où mon père tenait sur la route de Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte, l’auberge de l’Amiral-Benbow.

C’est alors qu’un vieux marin, à la face rôtie par le soleil et balafrée d’une immense estafilade, vint pour la première fois loger sous notre toit. Je le vois encore, arrivant d’un pas lourd à la porte de chez nous, suivi de son coffre de matelot qu’un homme traînait dans une brouette. 

Il était grand, d’apparence athlétique, avec une face au teint couleur de brique, une queue goudronnée qui battait le col graisseux de son vieil habit bleu, des mains énormes, calleuses, toutes couturées de cicatrices, et ce coup de sabre qui avait laissé sur sa face, du front au bas de la joue gauche, un sillon blanchâtre et livide… Je me le rappelle comme si c’était d’hier, s’arrêtant pour regarder tout autour de la baie en sifflotant entre ses dents ; puis, fredonnant cette vieille chanson de mer qu’il devait si souvent nous faire entendre, hélas !

Ils étaient quinze matelots,
Sur le coffre du mort ;
Quinze loups, quinze matelots,
Yo-ho-ho !… Yo-ho-ho !…
Qui voulaient la bouteille…

Il chantait d’une voix aigre et cassée qui semblait s’être usée à l’accompagnement du cabestan, et frappait comme un sourd à la porte, avec un gros bâton de houx qu’il avait au poing. À peine entré :
« Un verre de rhum ! » dit-il rudement à mon père.
Il le but lentement, en connaisseur, fit claquer sa langue, puis revint à la porte et se mit à examiner d’abord les falaises qui s’élevaient sur la droite, puis notre enseigne et l’intérieur de la salle basse.
« Cette baie fera l’affaire, dit-il enfin, et la baraque me semble assez bien située… Beaucoup de monde ici, camarade ?…
— Pas trop, malheureusement ! répliqua mon père.

— Eh bien, c’est précisément ce qu’il faut !… Holà, hé, l’ami ! reprit-il en s’adressant à l’homme chargé de son coffre, débarque-moi ça en douceur, et l’amarre dans la maison… Je vais rester quelque temps ici… Oh ! je suis un homme tout simple et facile à contenter… Un peu de rhum, des œufs et du jambon, voilà tout ce qu’il me faut, avec une falaise comme celle-là, pour voir passer les navires. Comment je m’appelle ?… Appelez-moi Capitaine, si cela peut vous faire plaisir… Ah ! ah ! je vois ce qui vous chiffonne !… Allons, soyez tranquille, on a de la monnaie. En voilà, tenez… »

Il jeta trois ou quatre pièces d’or à terre.
« Quand ce sera fini et que j’aurai bu et mangé pour ce qu’il y a là, vous me le direz ! »
Un commandant n’aurait pas parlé plus fièrement. À vrai dire, malgré la grossièreté de ses habits et de son langage, il n’avait pas l’air d’un simple matelot, mais plutôt d’un second ou d’un maitre d’équipage de la marine marchande, habitué à parler haut et à taper dur.

L’homme à la brouette nous dit que notre nouvel hôte était arrivé le matin même par le coche au village voisin, qu’il avait demandé s’il y avait une bonne auberge pas trop loin de la côte, et qu’entendant dire du bien de la nôtre, apprenant qu’elle était isolée, il l’avait choisie comme résidence. C’est tout ce qu’il fut possible de savoir sur son compte.

C’était un homme extraordinairement silencieux. Il passait toutes ses journées à flâner autour de la baie ou sur la falaise, armé d’un vieux télescope de cuivre. Le soir, il restait assis au coin du feu dans le parloir, buvant du grog très fort. En général, il ne répondait même pas quand on lui adressait la parole, ou, pour toute réponse, il se contentait de relever la tête d’un air furibond en soufflant par le nez comme un cachalot. Aussi prîmes-nous bientôt l’habitude de le laisser tranquille.

Chaque soir, en revenant de sa promenade, il demandait s’il n’était pas passé des marins sur la route. Nous pensions d’abord que cette question lui était dictée par le désir de voir des gens de sa profession ; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître que son véritable but était au contraire de les éviter. Quand un matelot s’arrêtait à l’Amiral-Benbow, comme cela arrivait parfois à ceux qui prenaient, pour se rendre à Bristol, la route de terre, notre hôte ne manquait jamais de le regarder par la porte vitrée avant d’entrer dans le parloir. Et tant que l’autre était dans la maison, il avait soin de ne pas souffler mot.

Personnellement, je savais fort bien à quoi m’en tenir sur cette inquiétude toute spéciale que lui causait l’arrivée d’un homme de mer, et je puis même dire que je la partageais, car, fort peu de temps après son arrivée, il m’avait pris à part et m’avait promis de me donner, tous les premiers du mois, une pièce de quatre pence si je voulais « avoir l’œil ouvert et veiller au grain » ; l’arrivée possible de certain marin à une seule jambe m’était particulièrement signalée ; je devais, dans ce cas, courir, sans perdre une minute, avertir le Capitaine de cet événement.

 La plupart du temps, il est vrai, quand le premier du mois arrivait, j’étais obligé de réclamer mes gages, et je n’obtenais en réponse qu’un bruit nasal accompagné d’un regard qui me faisait baisser les yeux. Mais, avant la fin de la semaine, j’étais sûr que le Capitaine m’apporterait ma pièce de quatre pence, en me réitérant l’ordre « d’ouvrir l’œil et de signaler au plus vite l’arrivée du marin à une seule jambe ».

Je n’ai pas besoin de dire à quel point ce personnage mystérieux hantait ma cervelle enfantine. Par les nuits orageuses, quand le vent secouait les quatre coins de la maison et que les vagues venaient se briser sur la falaise avec un bruit de tonnerre, je le voyais sous mille aspects variés et plus diaboliques les uns que les autres. 

Tantôt la jambe était coupée au genou, tantôt à la hanche. D’autre fois, l’homme devenait une sorte de monstre qui n’avait jamais eu qu’une seule jambe au milieu du corps. Mais le pire cauchemar était de le voir courir et me poursuivre à travers champs en sautant par-dessus les haies. Au total, je payais assez cher ma pièce mensuelle de quatre pence, avec ces rêves abominables.

Mais en dépit de cette terreur que me causait l’idée seule de l’homme à la jambe unique, j’étais beaucoup moins effrayé du  Capitaine lui-même que toutes les autres personnes de mon entourage. Parfois, le soir, il buvait plus de rhum que sa tête ne pouvait en porter, et se mettait à beugler ses vieux chants bachiques ou nautiques, sans faire attention à rien de ce qui se passait dans le parloir. 

Mais, d’autre fois, il faisait donner des verres à tout le monde et forçait les pauvres gens tremblants à écouter des histoires sans queue ni tête ou à l’accompagner en chœur. Bien souvent j’ai entendu vibrer tous les planchers de la maison au chant des « Yo-ho-ho, Yo-ho-ho, — qui voulaient la bouteille ! » Tous les voisins s’y mettaient à tue-tête, car la peur les talonnait ; et c’était à qui crierait le plus fort pour éviter les observations. 

C’est que, dans ces accès, notre locataire était terrible. Il faisait trembler la terre sous ses coups de poing pour réclamer le silence ; ou bien il se mettait dans une colère effroyable parce qu’on lui adressait une question, — ou parce qu’on ne lui en adressait pas, — et qu’il en concluait que la compagnie n’écoutait pas son histoire… Il n’aurait pas fallu non plus s’aviser de quitter l’auberge avant qu’il fût allé se coucher en titubant ! Notez que presque toujours ses récits étaient faits pour donner la chair de poule. 

Ce n’étaient que pendaisons à la grande vergue, coups de couteau, combats corps à corps, tempêtes effroyables, aventures ténébreuses sur les océans des deux mondes. D’après ses propres dires, il avait certainement vécu parmi les plus atroces gredins que la mer ait jamais portés ; et le langage dont il se servait pour décrire toutes ces horreurs était fait pour épouvanter de simples campagnards, comme nos habitués, plus encore peut-être que les crimes mêmes dont ils écoutaient le récit. Cet homme nous glaçait littéralement le sang dans les veines.

Mon père répétait du matin au soir que sa présence finirait par ruiner l’auberge, et que nos plus fidèles clients finiraient par se lasser d’être ainsi brutalisés ; sans compter qu’ils rentraient habituellement chez eux les cheveux hérissés de terreur. Mais je croirais volontiers, au contraire, que ces étranges veillées nous attiraient du monde. On avait peur, et pourtant on prenait goût à ces émotions poignantes. Après tout, le Capitaine mettait un peu d’intérêt dans la vie monotone de la campagne. Certains jeunes gens affectaient même de l’admirer, disant que c’était un « vrai loup », « un vieux marsouin », un de ces hommes qui ont fait l’Angleterre si terrible sur les mers. (...)

Ma mère était occupée auprès de mon père et j’étais en train de  mettre le couvert pour le déjeuner du Capitaine, quand la porte du parloir s’ouvrit tout à coup et un inconnu entra.

Ce qui frappait d’abord chez cet inconnu, c’était une pâleur singulière. Je remarquai aussi qu’il lui manquait deux doigts de la main gauche. Il tenait dans la droite un grand coutelas et n’avait pourtant rien de belliqueux dans toute sa personne. Ma première pensée, quand je voyais un étranger, se rapportait toujours au marin à la jambe unique. C’est peut-être pourquoi je notai que celui-ci, sans avoir précisément la mine d’un matelot, avait en lui quelque chose qui sentait l’homme de mer.

Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Il demanda du rhum. Comme je sortais pour en aller chercher, il s’assit sur le bord d’une table et me fit signe d’approcher ; je m’arrêtai, ma serviette à la main.
« Plus près, petit », me dit-il.

Je fis un pas vers lui.
« Ce couvert est sans doute pour l’ami Bill ? » demanda-il avec un regard où je crus voir de l’inquiétude.
Je répondis que je ne connaissais pas l’ami Bill, et que ce couvert était destiné à un locataire de la maison, que nous appelions le Capitaine.
« Parbleu ! dit-il, l’ami Bill peut se faire appeler le Capitaine, si cela lui convient !… Il a une balafre sur la joue gauche et il ne boude pas sur la bouteille, hein, mon petit ?… C’est bien cela, n’est-ce pas, une balafre sur la joue gauche ?…. Quand je le disais !… Ah !… ah !… Et donc, l’ami Bill est-il dans la maison ? » (...)

Avant que j’eusse eu le temps de faire ce qu’il désirait, il était retombé sur son oreiller. Assez longtemps il resta silencieux.
« Jim, reprit-il enfin, tu as bien vu ce marin, aujourd’hui ?
— Chien-Noir ?
— Chien-Noir… C’est un mauvais gredin, vois-tu ; mais ceux qui l’envoient valent encore moins que lui… Écoute-moi un peu, mon petit Jim. Si, pour une raison ou une autre, il m’est impossible de partir, s’ils me prennent au gite et me remettent la marque noire, rappelle-toi que c’est à mon vieux coffre qu’ils en veulent. Eh bien, alors, ne perds pas une minute. 

Enfourche un cheval — tu sais te tenir à cheval, n’est-ce pas ? — enfourche le premier cheval venu et va-t’en à bride abattue chez… oui ! chez lui !… chez ce maudit docteur !… Tu lui diras de rassembler le plus de monde qu’il pourra, — les magistrats, la police, tout le tremblement, s’il veut pincer ici, à bord de l’Amiral-Benbow, la bande entière du vieux Flint, ce qui en reste, au moins, mousses et matelots !… 

Tel que tu me vois, petit, j’étais son second, au vieux Flint, — et seul je connais la cachette… Il m’en a confié le secret à Savannah, à son lit de mort, — comme qui dirait dans l’état où je suis maintenant, comprends-tu ?… Mais pas un mot de tout ceci, à moins qu’ils ne m’envoient la marque noire, ou que tu ne voies rôder par ici soit Chien-Noir, soit le marin à la jambe de bois, lui surtout, Jim !…

— Mais que voulez-vous dire par la marque noire, Capitaine ? demandai-je.
— C’est une sommation de la bande, mon petit. Je t’avertirai s’ils me l’envoient. Mais, en attendant, veille au grain, Jim, et je partagerai tout avec toi, sur mon honneur !… »

« Tu vas me mener tout droit à lui, et, aussitôt qu’il pourra me voir, crie : « Bill ! voici un de vos amis ! » Sinon, gare à ton poignet », ajouta-t-il en me donnant un avant-goût de ce qu’il me réservait.
La douleur et l’épouvante me firent oublier la terreur que m’inspirait habituellement le Capitaine. J’ouvris brusquement la porte du parloir et je répétai les paroles que me dictait l’aveugle.

Le pauvre capitaine tressaillit et d’un seul regard se trouva dégrisé, en possession de toute sa raison. L’expression de sa physionomie me parut en ce moment moins encore celle de la frayeur que celle d’un dégoût mortel. Il fit un mouvement pour se lever, mais n’en eut pas la force.

« Bill, restez où vous êtes ! dit le mendiant. Je n’y vois pas, mais j’ai l’ouïe fine et j’entends si l’on remue le bout du doigt… Les affaires sont les affaires… Tendez votre main gauche… Garçon, prends cette main gauche par le poignet et mets-la près de ma main droite… »

Nous obéîmes tous deux passivement. Je vis alors l’aveugle passer quelque chose, du creux de la main qui tenait son bâton, dans la paume du Capitaine, qui se referma dessus, instantanément.

« Voilà qui est fait! » reprit l’aveugle.
Et, me lâchant aussitôt, il se glissa hors du parloir avec une sûreté de mouvements et une rapidité presque incroyables, sauta sur la route et disparut. J’étais encore immobile de surprise quand j’entendis le tap-tap-tap de son bâton se perdre dans l’éloignement.

Le Capitaine était resté aussi stupéfait que moi. Mais enfin, et presque au même moment, je lâchai son poignet, que je tenais toujours, et il regarda vivement dans la paume de sa main :
« À dix heures ! s’écria-t-il. Nous avons six heures à nous !… nous pouvons encore les rouler !… »

Et il sauta sur ses pieds. Au même instant, il chancela, porta la main à sa gorge, puis s’abattit tout de son long sur le sol avec un bruit sourd. Je courus à lui, appelant ma mère à grands cris. Mais il n’y avait plus besoin de se presser… Le Capitaine venait de tomber mort, foudroyé par l’apoplexie. Chose étrange : je ne l’avais jamais aimé, quoiqu’il eût fini par m’inspirer une certaine pitié ; et pourtant, quand je le vis parti pour toujours, je ne pus retenir mes larmes. C’était la seconde fois que je voyais la mort, et la première faisait encore saigner mon cœur. (...)

Le reste, c’était le papier, scellé de plusieurs cachets de cire, avec un dé à coudre en guise d’empreinte, le même dé peut-être que j’avais trouvé dans la poche du Capitaine. Le docteur ouvrit cette espèce d’enveloppe avec le plus grand soin : il en tomba la carte manuscrite d’une île, avec latitude et longitude, sondages, point d’atterrissage, hauteurs indicatrices, passes et baies, en un mot tous les détails nécessaires pour venir en toute sûreté y mouiller un navire. 

L’île pouvait avoir neuf milles de long sur cinq de large ; sa forme était à peu près celle d’un gros dragon sur ses pattes de derrière ; on y remarquait d’abord deux ports naturels, presque entièrement fermés par les terres voisines, et au centre une colline désignée comme « la Longue-Vue ».

 La carte paraissait assez ancienne, mais portait des indications de date plus moderne ; notamment trois croix à l’encre rouge, deux vers le nord de l’île, une au sud-ouest ; et tout à côté de celle-ci, de la même encre et d’une écriture fine, bien différente de la calligraphie enfantine du Capitaine ces mots : « Ici le gros du trésor ».

Au dos de la carte, la même main avait tracé ces indications supplémentaires :

« Grand arbre, sur la croupe de la Longue-Vue ; un point au N. de N.-N.-E.
« Île du Squelette E.-S.-E. par E.
« Dix pieds.
« L’argent en barres dans la cachette du Nord.
« Pour y arriver, suivre la vallée de l’Est, à dix brasses au sud du rocher noir qui porte une figure.
« Les armes et munitions faciles à trouver dans le sable, pointe N du cap qui ferme le mouillage nord, un point à l’E. quart N. »

C’était tout. Si brèves que fussent ces indications, pour moi parfaitement inintelligibles, elles remplirent le squire et le docteur de la joie la plus vive.

« Livesey, s’écria M. Trelawney, vous allez abandonner dès demain votre misérable médecine. Je pars sans délai pour Bristol. En trois semaines ou même moins, en deux semaines, en dix jours je frète le plus fin voilier d’Angleterre, avec un équipage de choix… Nous prenons Hawkins comme mousse, et un fameux mousse ça sera qu’Hawkins !… Vous, Livesey, chirurgien du bord… Et moi grand amiral !… J’emmène Redruth, Joyce et Hunter… Nous tombons sur les vents favorables ; après la traversée la plus heureuse, nous trouvons l’île sans la moindre difficulté, et, dans l’île, de l’or en veux-tu en voilà, de l’or à rouler dessus, à en faire des choux et des raves !… »


Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
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