vendredi 6 octobre 2017

" Le renseignement militaire et les «petits pédés» de 4chan "


Qualifié de «poubelle du web», le forum 4chan est également connu pour être le plus prolixe générateur de mèmes mais aussi pour ses «fake news». L'une d'entre elles, délirante et conspirationniste, a pourtant été reprise, au premier degré, par le service de renseignement militaire français en charge du contre-espionnage et l'un des experts «cyber» de la gendarmerie nationale.


Comment appréhender tout ce qu'il se passe sur internet? La direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD, ex-DPSD), le service de renseignement et de «contre-ingérence» du ministère de la Défense, est chargée de «s'opposer à toute menace pouvant prendre la forme d'activités de terrorisme, d'espionnage, de subversion, de sabotage ou de crime organisé». Pour se faire, en décembre dernier, la lettre d'information de sa direction de la Sécurité Économique à Paris (DSEZP) –chargée de conseiller les industriels de la défense en matière de «protection physique ou informatique»– décidait donc de préciser ce qu'est «le cyberespace, terme polymorphe qui mérite (...) un éclaircissement pour mieux permettre d’en cerner les enjeux».
«Le Web tel que nous le connaissons généralement désigne la partie de la toile accessible en ligne et indexé par les moteurs de recherche courants», explique la DRSD, qui détaille néanmoins qu'«il est admis que ce web surfacique», présenté comme la «parte visible de Internet» (sic), «représente environ 4% des données»:
«Les 96% restant communément appelés web profond ou deepweb, désignent la toile accessible en ligne, mais non-indexée par les moteurs de recherche classiques.»
A en croire la DRSD, le Web serait composé de cinq «niveaux», à commencer par le «web commun» (niveau 1), composé des pages YouTube, Facebook, Google, Wikipedia «et d'autres sites célèbres ou facilement accessibles donc indexés», mais qu'en creusant plus profond, on peut aussi accéder aux:
– «niveau 2: web de surface» (niveau 2), qui «contient des sites internet "sombres" tels que Reddit, les services d’adresses e-mail temporaires (...) les hébergements de web, les bases de données MYSQL, etc.».... Sans que l'on comprenne bien ce pourquoi le site communautaire américain Reddit, 21e site le plus visité au monde d'après le classement Alexa, non plus que les hébergeurs en général, ou MySQL en particulier (le 2e système de gestion de bases de données le plus utilisé au monde) pourraient être qualifiés de «sombres»;
– «niveau 3: web des téléchargements», où l'on peut trouver des «sites “underground” mais toujours indexés, comme 4chan, Freehive, Hell bound, les téléchargements illégaux par Torrent, des résultats de recherche Google bloqués»... sans que l'on comprenne bien ce pourquoi 4chan y côtoie FreeHive (qui a certes diffusé nombre de textes relatifs aux drogues, explosifs et OVNIs, mais qui ne fut actif que de 2012 à 2014) et Hell Bound (un documentaire, sorti en 2012, qui s'interroge sur l'existence de l'enfer);
– «niveau 4: web profond ou deepweb», qualifié d'«instructif» (sic), où l'on trouverait «des forums en tout genre et de tout type: drogue, films ou livres interdits, codes sources de virus, discussions entre hackers», et opportunément illustré par un «hacker» caché sous sa capuche avec un fond vert à la Matrix, dans la plus parfaite tradition des risibles caricatures de hackers;
– «niveau 5: web profond» (bis), «strictement anonyme et particulièrement difficile à tracer (mais pas impossible)», et composé de «sites de ventes de drogues, d’armements, d’êtres humains, des sites pédopornographiques, des groupes de pirates (anonymous, lizard squadsyrianelectronicarmy, etc.) et pour finir des groupes terroristes comme Daesh», mais illustré par... le masque d'Anonymous. (...)




«Former des citoyens numériquement responsables»

En janvier, la revue de la gendarmerie nationale remettait ça: un article de huit pages intitulé «Former des citoyens numériquement responsables» reprenait en effet mot pour mot la liste de «sites “underground” mais toujours indexés, comme 4chan, Freehive, Hell bound» mentionnée dans la lettre d'information de la DRSD et auxquels on pourrait, tout comme aux «résultats de recherche Google bloqués», accéder via «les profondeurs du Web», mais également que «les nouvelles pratiques numériques (y) sont parfois risquées»:
«Il conviendra ainsi de faire distinguer aux praticiens non avertis que le Web surfacique n’est pas le Dark Web, ni le Bergie Web qui correspond à la dernière étape librement accessible de l’Internet et encore moins le Marianas Web accessible à l’aide de l’informatique quantique.»
Les «praticiens non avertis» seront heureux d'apprendre que, si l'informatique quantique est un domaine de recherche effectivement très prometteur, la sortie du tout premier ordinateur quantique commercialement disponible n'a été annoncée que fin janvier dernier, et donc après la publication de cet article, mais également qu'il vaut la bagatelle de quinze millions de dollars. (...)

Ni la DRSD ni la revue de la gendarmerie nationale ne mentionnaient la source de leur approche particulièrement anxiogène du Web. Pour autant, une recherche sur leur liste des «sites "underground" mais toujours indexés» révèle qu'ils l'ont tous deux copiés-collés d'un billet intitulé «Le Marianas Web et les autres niveaux du Darknet / web profond», publié en 2014 par un étudiant en informatique marocain de 19 ans sur son blog parlonsgeek.com afin, notamment, d'y promouvoir PotooVPN, le tunnel sécurisé censé protéger la vie privée de ses utilisateurs et dont il est par ailleurs le «co-fondateur et CEO», lit-on sur son profil Facebook.
La DRSD et la gendarmerie n'en avaient pas moins édulcoré leurs copiés-collés. La DRSD avait ainsi qualifié le «Bergie Web» de «web de téléchargements», tout en omettant soigneusement de préciser le fait que, d'après le blogueur, on pouvait aussi y trouver des «informations que tout le monde ignore car elles sont trop profondes pour être divulguées par des sources habituelles» comme, et par exemple, «les expériences de la deuxième guerre mondiale, et même l’emplacement de l’Atlantide» (sic).
La revue de la gendarmerie nationale omettait de même de préciser que ledit blogueur définissait aussi l'informatique quantique comme «quelque chose dont le nom est «falcighol dérivation polymère» (resic), ou encore qu'il existe, et au-delà dudit «Marianas Web», trois autres «couches (6, 7, 8): les niveaux 6 et 7 ne sont que des conneries. Le huitième, et le dernier niveau, est celui qui intéresse la plupart des gens», et pour cause:
«Le niveau 8 du web est censé contrôler l’ensemble d’Internet. C’est apparemment une anomalie découverte dans les années 2000. Il est complètement insensible, mais envoi des signaux directement dans les ordinateurs du monde entier, ce qui lui permet de contrôler Internet, mais cela dépend du hasard. Personne ne semble avoir le contrôle. D’après ce qu’on dit, une organisation / gouvernement secret détient le contrôle sur ce niveau, mais on ne sait pas. Apparemment, vous devez résoudre un simple puzzle… verrouillage des fonctions de niveau 17 niveau quantique TR001. Il s’agit essentiellement de l’informatique quantique le plus avancé, totalement impossible à résoudre avec nos ordinateurs. Vous avez besoin d’une technologie profonde que personne ne possède.»
Aussi improbable que cela puisse être, au vu de l'énormité de tels propos, ce passage figure, mot pour mot (.pdf), dans l'une des trois conférences où Jean-Paul Pinte, l'auteur de l'article de la revue de la gendarmerie nationale, a évoqué le «Marianas Web» –sans que jamais il ne mentionne sa source. (...)

De fait, le blogueur geek ne mentionnait pas, lui non plus, la source de sa vision conspirationniste et délirante du «Web profond». Mais RationalWiki, un site qui s'est donné pour vocation de documenter (et contrecarrer) la pseudo-science, en a retracé l'origine: c'est une (dés)infographie mise en ligne en 2011 et qui définissait, point par point, les soi-disant «niveaux» du web que la DRSD et la gendarmerie ont donc... copié-collé.
En guise de conclusion, elle allait jusqu'à préciser que, si d'aventure vous parveniez, grâce au mystérieux «falcighol dérivation polymère», à résoudre les problèmes de mécanique quantique requis pour atteindre le «Marianas Web»: «Le jour où vous y parviendrez sera le jour où l'OP ne sera plus un pédé.» (The day you get here, is the day OP is no longer a faggot, en anglais).



Or, sur les forums de discussion, OP signifie «Original Poster» et désigne l'auteur du premier message posté sur un sujet particulier. Sur 4chan«repaire de trolls» dont certains sont persuadés d'avoir fait élire Donald Trump«OP is a Faggot» est plus qu'une insulte: un signe de reconnaissance que seuls les praticiens avertis comprennent, mais également un mème. (...)

Une simple traduction des termes employés aurait pourtant dû susciter quelques doutes sur une telle classification. Car si «Marianas Web» fait clairement référence à la fosse des Mariannes (Marianas Trench en anglais, le point considéré comme le plus profond de la croûte terrestre), «Bergie Web», par contre, pourrait se traduire par la «toile des clodos», Bergie étant un terme d'argot sud-africain utilisé pour désigner des sans-abris édentés, vulgaires et alcooliques.

Un «tendanceur, éveilleur de consciences»



Jean-Paul Pinte avait reçu une mention très honorable avec félicitations du jury pour sa thèse consacrée à «La veille informationnelle en éducation pour répondre au défi de la société de la connaissance au XXIe siècle», et se définit comme un «spécialiste de la fouille de données (...) qu’il enseigne dans plusieurs masters en France et à l’étranger», ce qui lui vaut parfois d'être qualifié de «tendanceur» ou d'«éveilleur de consciences». Mais il a depuis effacé la recension du billet sur le «Marianas Web» de parlonsgeek.com qu'il avait faite sur son blog en avril 2016... mais pas le tweet où il en avait parlé (que j'ai donc archivé).
Jean-Paul Pinte est présenté, dans la revue de la gendarmerie, comme (attention, c'est long) un «docteur en Information scientifique et technique, Cyber-criminologue, expert scientifique au Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), membre expert de l’Association Internationale de Lutte Contre la Cybercriminalité (AILCC), de l’Académie de l’Intelligence économique et du FIC (Forum International de cybercriminalité), titulaire d’un certificat en management des risques criminels et terroristes des entreprises délivré par l'EDHEC et l'INHESJ»... 
Jean-Paul Pinte est également membre de la réserve citoyenne de cyberdéfense (RCC), «constituée de volontaires agréés auprès d’autorités militaires en raison de leurs compétences (afin) de diffuser l’esprit de Défense et de contribuer au renforcement du lien entre les armées et la société civile». (...)

Si l'ANSSI (l'agence en charge de la cyberdéfense) et la direction technique de la DGSE (la NSA française) sont réputées pour leur expertise en la matière, cette affaire n'est qu'une énième illustration des biais cognitifs et clichés éculés régulièrement copiés-collés dès qu'il est question du «cyber». 



mardi 3 octobre 2017

" UNE NOTE DE LA DGSI RÉVÈLE QUE LE PARTI IMAGINAIRE SERAIT EN RÉALITÉ UN MOUVEMENT LITTÉRAIRE "




L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ».



Adressée au « premier cercle » de décision de la DGSI, la note confidentielle prétend exposer, grâce à un témoignage anonyme inédit, obtenu par des voies non spécifiées, des éléments de contexte et d’identification nouveaux quant au "Parti Imaginaire". Il s’agit bien évidemment d’une construction policière ; et comme toute construction policière, elle repose sur une méthode fondamentalement paranoïaque, qui consiste à partir de ce qui existe et d’en extrapoler tout ce qui pourrait présenter un quelconque risque, afin de se préparer à répondre à toute menace possible. Il est donc difficile de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, de séparer la réalité de la paranoïa.  

Cependant, dans l’étroite mesure où nous devons tout de même nous tenir au courant des avancées de l’ennemi, cette note est intéressante à plus d’un titre. 


En préambule, ses rédacteurs annoncent en effet être en mesure, d’« établir définitivement la véritable nature du réseau « Parti Imaginaire », dont il existe de sérieuses raisons de penser qu’il représente la principale forme d’organisation des forces révolutionnaires européennes et américaines depuis l’effondrement du mouvement altermondialiste  ». La « nouvelle perspective » dont se targue l’intitulé de la note ne tarde donc pas à être formulée, certifiée par la parole d’un informateur dont l’identité ne sera malheureusement jamais révélée : 






Les rédacteurs de la note précisent ensuite que c’est justement en raison de sa nature littéraire, et non politique, sociale ou militante, que le Parti Imaginaire est parvenu jusqu’à présent à esquiver l’écrasement complet auquel sont habituellement vouées les forces révolutionnaires. « Ce mouvement littéraire, puisqu’il repose entre autres sur l’effacement de l’auteur, se compose principalement de textes : faire disparaître des activistes est chose courante, même en démocratie, mais depuis l’effondrement des totalitarismes, faire disparaître des livres est devenu difficile, surtout à l’ère d’Internet », déplorent ainsi les analystes de la DGSIDans la même veine (j’anticipe un peu), on lira dans la dernière sous-section de la note, « Brève analyse de la possibilité d’un démantèlement du Parti Imaginaire » : 



Il s’agit donc pour les séides de l’État, sans doute assistés pour l’occasion par un quelconque critique littéraire, de mettre au jour lesdites bases. La note s’ouvre donc par une reconstitution douteuse de l’histoire du Parti Imaginaire et de ses « principales tendances ». Les policiers affirment d’abord avoir identifié les précurseurs du mouvement en question : 


Cette mention permet à l’imaginaire policier de se déployer pleinement : 


Non content de relever les occurrences avérées du terme « Parti Imaginaire », les analystes de la DGSI entendent démontrer l’existence d’un mouvement « d’emblée divisé en factions diverses sans connexions apparentes ». Expression probable de la partialité du témoin anonyme, la note insiste principalement sur deux ou trois tendances du Parti Imaginaire, qui en compte à l’évidence beaucoup plus : le mouvement réal-viscéraliste, la faction post-exotique notamment, ainsi que la revue Tiqqun, évidemment déjà bien connue des services de police. Mais la revue Tiqqunest relativement récente, alors que, autre point intéressant, la généalogie proposée par la DGSI commence réellement en 1975.

Une organisation née au milieu des années 70


Selon la note, c’est cette année-là que la revue Les Lèvres Nues publie son dernier numéro, et qu’en réaction se forme à Mexico, sous influence française, le mouvement poétique réal-viscéraliste, ou réaliste viscéral, ou infraréaliste, bref, une bande de jeunes poètes d’avant-garde. Ils se font un nom grâce à la publication de la fameuse revue Lee Harvey Oswald, « dont le titre à lui seul atteste des velléités subversives voire terroristes du Parti Imaginaire  » (toujours selon la DGSI), Lee Harvey Oswald étant, comme chacun sait, l’assassin présumé du président Kennedy. 

 L’existence de ces velléités politiques serait de plus attestée par le témoignage d’un repenti du réal-viscéralisme, Rafael Barrios, qui dit, à propos des fondateurs supposés du mouvement :
« Un soir, peu avant qu’ils partent pour le Sonora, j’ai compris que [le réal-viscéralisme] était leur manière de faire de la politique. Une manière que moi je ne partage plus et que dans le temps je ne comprenais pas, dont je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise, correcte ou erronée, mais qui était leur manière de faire de la politique, d’agir politiquement sur la réalité ». [1]
Ce que la note confirme de la manière suivante : « Les réal-viscéralistes étaient au départ un groupe d’agitateurs qui perturbaient des récitations de poésie au nom d’une idéologie d’obédience trostkiste ». 
Les réal-viscéralistes sont également accusés d’avoir fomenté l’enlèvement d’Octavio Paz, poète mexicain et Prix Nobel de littérature. « Le réalisme viscéral a trouvé dans la figure de PAZ Octavio son MORO Aldo, mais semble s’être déchiré autour de la question de l’action directe et l’enlèvement est finalement resté à l’état de projet », écrivent les analystes de la DGSI sans le moindre souci de véracité historique. Rien d’autre qu’un « faisceau d’indices » grossièrement agencés ne prouve l’existence d’un lien concret entre un quelconque Parti européen et sa « filiale » mexicaine. D’autant que les réal-viscéralistes, à en croire le poète Luis Sebastian Rosado (qui les méprisait), n’ont pas l’air de s’être beaucoup préoccupé de s’affilier à qui que ce soit :
« Les réal-viscéralistes n’étaient dans aucune des deux bandes, ni avec les néo-priistes, ni avec l’altérité, ni avec les néostaliniens ni avec les exquis, ni avec ceux qui vivaient des deniers publics ni avec ceux qui vivaient de l’Université, ni avec ceux qui se vendaient ni avec ceux qui achetaient, ni avec ceux qui étaient pour la tradition ni avec ceux qui transformaient l’ignorance en arrogance, ni avec les blancs ni avec les noirs, ni avec les latino-américanistes ni avec les cosmopolites ». [2]
 C’est également en 1975 qu’un groupe de militants politiques russes et européens sont incarcérés et rejoignent le Parti Imaginaire (ou bien l’avaient déjà rejoint) et se lancent dans la construction de la tendance post-exotique du Parti, c’est-à-dire sa tendance carcérale. Comme preuve rétroactive de l’appartenance originelle du post-exotisme au Parti Imaginaire, les policiers mettent en parallèle deux lignes de Tiqqun (« Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent ») avec ces mots du détenu Lutz Bassmann à propos du post-exotisme :
« C’était une construction intérieure, une base de repli, une secrète terre d’accueil, mais aussi quelque chose d’offensif, qui participait au complot à mains nues de quelques individus contre l’univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre ». [3]

Le fait que ces paroles datent de la fin des années 90 ne semble pas empêcher les rédacteurs de la note d’affirmer que la tendance post-exotique « travaille sans discontinuer de concert avec le Parti Imaginaire dans les prisons européennes, au moins depuis la publication du premier livre post-exotique en 1977 (Des Anges mineurs, de CLEMENTI Maria) ». Ce qui semble justifier qu’une section entière du document soit consacrée au post-exotisme. 


On y apprend notamment qu’elle dispose d’un porte-parole officiel, « VOLODINE Antoine », seul membre de la tendance à ne pas être incarcéré. Les rédacteurs de la note se font un plaisir de remarquer la présence dudit Volodine parmi les signataires d’une tribune datée du 21 juin 2010, qu’ils attribuent bien évidemment au Parti Imaginaire. Présence qui vaut, selon eux, « comme un soutien de l’intégralité de la mouvance post-exotique aux émeutiers de Villiers-le-Bel, bien que les ouvrages post-exotiques aient peu d’écho parmi la jeunesse désocialisée des périphéries urbaines ». Cela avérerait la participation des écrivains post-exotiques à la stratégie d’ensemble du Parti Imaginaire.
L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ». Qui plus est, le post-exotisme entretiendrait des liens étroits avec le réal-viscéralisme, aussi bien du point de vue formel (« Dans les deux mouvances, le narrateur est toujours soit indéterminé, soit éclaté entre plusieurs voix différentes qui formulent un même message. Des imprécisions volontaires parsèment le récit pour le rendre inutilisable par les enquêteurs. ») que du point de vue thématique (à l’appui, la déclaration d’un poète espagnol proche du réalisme viscéral qui affirme que « Poésie et prison ont toujours été proches », interprétée par la police comme un aveu en demi-teinte de la collaboration fréquente entre la mouvance poétique et la mouvance carcérale du Parti Imaginaire). La reconstruction policière de ce premier moment de l’histoire du Parti Imaginaire se concluait déjà ainsi :



Chacun appréciera.

Le tournant de l’année 1998

À l’exception de la tendance post-exotique, la trace du Parti Imaginaire se perd peu à peu dans les années 80 et 90. Il faut attendre la fin des années 90 pour que ressurgisse un Parti Imaginaire un tant soit peu visible. L’année 1998 semble donc être la clé de voûte de cette généalogie. La note la considère comme « un moment crucial dans la formation du Parti Imaginaire, qui se réorganise alors sur des bases plus claires et plus adaptées aux enjeux du nouveau millénaire ». À l’appui de cette hypothèse historique, une simple concordance de dates. L’année 1998 verrait en effet la publication de trois textes qui synthétisent, théorisent et relancent les principales tendances du Parti Imaginaire.
D’abord, les fameuses « Thèses sur le parti imaginaire », parues dans le premier numéro de Tiqqun, représentant incontesté, selon la DGSI, « de la tendance originelle du Parti Imaginaire, celle du situationnisme et qui vise à donner à un « organe conscient » du Parti la possibilité de justifier la violence, les meurtres de masse et le terrorisme au nom de pseudo-arguments philosophiques ». Ensuite, la note évoque l’enquête de grande ampleur menée par Roberto Bolaño à propos du réalisme viscéral dans Les Détectives Sauvages. « Ce texte récapitule les succès et les limites du mouvement réal-viscéraliste à travers une succession d’interrogatoires quasi-policiers. Son succès planétaire a incontestablement ranimé cette mouvance, qui avait quasiment disparu de la scène littéraire ». Bolaño aurait amené le réalisme viscéral à « évoluer du groupuscule poético-bohémien vers une nouvelle forme romanesque quasi-mystique, marquée par une croyance apocalyptique en la fin du monde, annoncée pour l’année 2666 et justifiant une désocialisation de masse ainsi qu’une grande variété de déprédations et d’atteintes à l’ordre public ». 

On remarque que les policiers n’osent pas reprendre à leur compte les indications données par Bolaño lui-même quant à la trajectoire du réal-viscéralisme dans les années 1980-1990. Enfin, toujours en 1998, la mouvance post-exotique publie par l’intermédiaire de son porte-parole, Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, « son Manifeste du parti communiste, un texte grand public explicitant les stratégies anti-carcérales de la faction la plus résiliente du Parti Imaginaire ». Finauds, les enquêteurs de la DGSI remarquent que « le texte prétend acter la dissolution du post-exotisme, en se présentant comme l’ultime production de ladite faction, mais il s’agit en réalité d’une manœuvre de diversion destinée à éviter les soupçons, comme le prouve la publication continuée, à un rythme soutenu, d’ouvrages post-exotiques au cours des années 2000 et 2010 ».
Les rédacteurs de la note soutiennent également qu’existent entre ces trois textes des concordances fondamentales. Ils diffèrent évidemment par leur forme : Tiqqun formule des thèses philosophiques, là où Bolaño construit une enquête mélangeant des extraits de journaux intimes et d’interrogatoires policiers, Volodine préférant concevoir des leçons de critique littéraire. Mais ils traitent tous de mouvements littéraires (si l’on comprend qu’un mouvement littéraire est avant tout la construction d’une perception partagée et d’une forme commune), tout en étant des représentants éminents des mouvements dont justement ils traitent. Les Détectives Sauvages est un texte réal-viscéraliste sur le réal-viscéralisme. Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, est un texte post-exotique sur le post-exotisme. Les « Thèses sur le Parti Imaginaire » sont évidemment revendiquée comme émanant du Parti lui-même, en tout cas de son « organe conscient ». La note affirme donc : « 1998 est donc l’année où le Parti Imaginaire prend conscience de lui-même, explicite sa propre existence et se raconte sa propre histoire ». Que cela soit fait « dans le but d’élargir et de renouveler sa base militante » reste cependant de l’ordre de l’affirmation invérifiable, étayée seulement par la déposition du témoin anonyme.

Des zones d’ombre subsistent

Malgré tout, à ce stade, relativement peu d’éléments permettent de saisir la forme actuelle du Parti Imaginaire en tant que mouvement littéraire. La deuxième section de la note tente d’en faire une description objective en termes de réseaux : composé « d’écrivains marginaux », le Parti Imaginaire serait donc un groupement « résolument hostile à toute forme de milieu littéraire ou d’institution littéraire : académies, universités, maisons d’éditions prestigieuses, prix littéraires, mais aussi magazines spécialisés, cercles dit « underground », écrivains engagés et autres tendances d’avant gardes sont unanimement considérés comme des trahisons de la « littérature authentique » et des compromissions avec « la réalité capitaliste » ». 

On relèvera l’introduction fallacieuse de la notion d’authenticité dans le discours du Parti Imaginaire. Une fois le « réseau » extensivement décrit, il est loisible aux rédacteurs de la note de lui attribuer toute sortes d’habitudes activistes : pamphlets anti-électoraux, hommages aux vaincus, détournement de la littérature de gauche, etc. Rien de bien sérieux en apparence, mais on peut imaginer que les infractions supposées montent d’un cran ou deux dans la section suivante, plaisamment intitulée « Des arrestations illustrant la volonté de commission d’actions violentes ». La p. 12 de la note étant manquante au document qui nous est parvenu, nous n’avons pas pu lire cette partie.
Eux-mêmes apparemment insatisfaits par le réseau qu’ils parviennent à mettre au jour (« Malgré les efforts de nos indicateurs, l’usage des hétéronymes rend quasiment impossible l’identification de la plupart des écrivains du Parti Imaginaire, y compris de ceux de la tendance post-exotique qui sont pourtant, par définition, déjà incarcérés »), les enquêteurs des services tentent dans la dernière partie de la note une synthèse censée résumer les principes fondamentaux du Parti Imaginaire – une sorte de reconstruction méticuleuse de sa charte supposée (et supposée introuvable).
On trouve d’abord un développement sur « la prise de parti », qui serait le véritable ciment idéologique du mouvement littéraire : 

Évidemment, puisque les rédacteurs de la note analysent le Parti Imaginaire d’un point de vue policier, ils n’analysent au fond que les résistances qu’oppose le Parti à leurs tentatives d’éclaircissement. D’où une sous-section fort révélatrice en vérité intitulée « La recherche de l’opacité » (p. 17) : 


On retrouve là le fameux syllogisme : Les innocents n’ont rien à cacher / Untel cache quelque chose / Untel n’est donc pas innocent. Cette réaction paranoïaque des services confirme le postulat de base de la littérature post-exotique, selon lequel « Lennemi est toujours quelque part rôdeur, déguisé en lecteur et vigilant parmi les lecteurs. Il faut continuer à parler sans qu’il en tire bénéfice. Il faut faire cela comme lorsqu’on dépose devant un tribunal dont on ne reconnaît pas la compétence » [4].
Il est vrai que les textes réal-viscéralistes et post-exotiques entretiennent volontairement beaucoup d’imprécision et d’indétermination. Ils cultivent également la polyphonie : Les Détectives Sauvages possède une cinquantaine de narrateurs qui eux-mêmes racontent souvent des histoires qu’on leur a raconté. Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, comporte autant de voix que de leçons. Mais le plus perturbant, d’un point de vue policier, est que ces textes entretiennent une grande affinité formelle avec les interrogatoires. Volodine le dit lui-même :
« Le discours littéraire du post-exotisme suit les sinuosités et les ruptures d’un interrogatoire de police. Des précautions sont prises, en particulier le cryptage des noms et des actions, ainsi qu’une esquive narrative consistant à ne pas raconter ce qu’exigerait la logique fictionnelle, à bavarder d’une façon fallacieuse, à parler beaucoup, uniquement pour gagner du temps, à parler d’autre chose » [5].
Il évoque même un « principe post-exotique selon quoi une part d’ombre toujours subsiste au moment des explications ou des aveux, modifiant les aveux au point de les rendre inutilisables par l’ennemi ». [6]
Quiconque a fréquenté Les Détectives Sauvages y retrouve les mêmes principes ; symphonie d’entretiens menés par des détectives dont on ne saura jamais rien, où chaque interrogatoire éclaire un peu plus l’histoire du réal-viscéralisme en obscurcissant d’autant le mystère de sa beauté et de sa défaite. Chaque fois qu’on en apprend « un peu plus » sur ce qu’est réellement le réal-viscéralisme, on découvre de nouvelles zones d’ombres, de nouvelles choses que l’on ignore.
En toute rigueur, il faut préciser que ce n’est pas seulement pour dissimuler à la police des noms, des faits, des dates ou des intentions, que les écrivains du Parti Imaginaire adoptent le parti de l’opacité. Il s’agit avant tout de multiplier les niveaux de lecture. Que l’expérience de la lecture départage clairement l’ami de l’ennemi, le camarade du policier, le poète du journaliste, par leur capacité à accéder à tel, ou tel niveau de lecture. Bolaño dit par exemple des Détectives Sauvages qu’il a « presque autant de lectures qu’il y a de voix en lui. On peut le lire comme une agonie. On peut le lire aussi comme un jeu [7] ». 

L’existence même du livre, l’expérience même de la lecture, va engendrer des différences, différents partis. Entre ceux qui le liront comme un jeu, et ceux qui le liront comme une agonie, et ceux qui y verront les deux, se révèlent des différences qui ne sont pas anodines, parce que l’interprétation de l’histoire du réal-viscéralisme équivaut en un sens à l’interprétation de l’histoire des tentatives révolutionnaires de l’après-guerre. C’est donc pour créer une division spirituelle dans le gros corps social tout mou, et non pour de prosaïques raisons conspiratives, que, pour citer Volodine, « l’idée de la connivence avec le lecteur, si huileuse et si généreusement épandue sur les rouages de la littérature officielle, a été négligée jusqu’au moindre détail » [8]. D’où le slogan inscrit sur cette banderole post-exotique déployée pendant la mutinerie du centre pénitentiaire de Valence : HERMETISME LIMPIDE.

Le rôle trouble des services de renseignement

La dernière section de la note doit être abordée avec précaution. En effet, les policiers de la DGSI multiplient les formulations étranges, de sorte qu’on a presque l’impression qu’ils se mettent en tête, l’espace d’un instant, qu’ils appartiennent au Parti Imaginaire et qu’ils leur reviendrait d’en fixer la ligne pour les années à venir. Ce constat fait, il devient difficile de commenter sérieusement le document. Florilège de citations, pour conclure ces quelques révélations : 











[1Rafael Barrios, cité par Roberto Bolano in Les Détectives sauvages, Christian Bourgeois, Paris, 2006, ch. 13

[2] Luis Sebastian Rosado, cité par Roberto Bolano, in Les Détectives Sauvages, op. Cit.

[3] Lutz Bassman, « Leçon Onze », in Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, NRF, Gallimard, Paris, 1998
[4] Antoine Volodine, Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, NRF, Gallimard, Paris, 1998
[5Ibid.
[6] Ibid.
[7] Roberto Bolaño, À propos des Détectives sauvages, in Entre parenthèses, traduction de Robert Amutio, Christian Bourgois, 2011 (p.427)
[8Antoine Volodine, Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, op.cit.

 https://lundi.am/Une-note-de-la-DGSI-revele-que-le-Parti-Imaginaire-serait-en-realite-un

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dimanche 24 septembre 2017

" Prémices d’une nouvelle barbarie "par Erwin Chargaff ( 1981 )





J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… 



La science et la technologie scientifique sont des entités différentes. En tout cas les grands scientifiques ont toujours utilisé leur imagination plutôt que leurs connaissances. Le savoir est technique : il y a les méthodes, les procédés, qui peuvent à coup sûr être améliorés mais on ne peut pas vraiment prophétiser le développement scientifique proprement dit. Les innovations sont des « catastrophes » imprévisibles. Je ne crois pas qu’il y ait eu une seule révolution dans les sciences naturelles de mon vivant. Le xxe siècle n’a commencé qu’en 1914-1918. La Première Guerre mondiale a marqué le commencement des temps nouveaux, après une période fort désagréable, quoi qu’on en dise sur la « Belle Epoque ». Auparavant, les sciences humaines, les sciences historiques, les sciences naturelles étaient l’affaire des individus. Entre les deux guerres, je travaillais en Allemagne, en Amérique et parfois en France à l’Institut Pasteur. Il y avait des individus — quelques-uns assez fantaisistes, mais doués, d’autres plutôt médiocres, limités, bornés — mais chacun poursuivait ses travaux, était responsable de ses découvertes d’une manière qui a tout à fait disparu aujourd’hui. Le tournant a été pris lors de l’avènement des Etats-Unis dans les années qui ont précédé et suivi la Deuxième Guerre mondiale, sur la scène scientifique. Cette dernière a beaucoup changé du fait de l’Amérique qui est intervenue massivement, brutalement dans la technologie, les sciences et dans tout enfin, au nom de l’efficacité sociale. ( ... )

 Je ne crois pas que l’homme ait changé fondamentalement depuis son homologue du Neandertal. Par contre, il est modifié et soumis à des pressions nouvelles créées par la révolution industrielle, le progrès technologique et singulièrement l’automobile. Permettez-moi de penser que nombre de nos contemporains consacrent l’essentiel de leur vie aux déplacements. Ils vibrionnent, vont et viennent sans arrêt, et tout cela pour rien, ou pour peu de chose. Ce besoin est récent si l’on songe que Napoléon ne voyageait pas plus rapidement que Jules César.
Si j’étais catholique, je penserais que le Diable a bel et bien pris la direction de ce monde. Avec la civilisation urbaine de plus en plus démente, je ne vois pas comment l’homme du XXIe siècle pourrait être plus heureux que maintenant. ( ... )

Je crois que les sciences souffriront d’une pénurie que nous ne pouvons pas encore prévoir mais il y aura certaine­ment moins d’énergie, donc moins de production et par consé­quent moins d’argent. J’ai la vision d’une nouvelle période qui ressemblera aux grandes migrations décrites par Claudien et les écrivains des ive et Ve siècles. Je vois les prémices d’une nouvelle barbarie. Ainsi la capacité de s’exprimer, qui est une caractéristi­que de l’homme, s’abaisse considérablement tant en Amérique qu’en France. Il suffit de comparer la production littéraire de la France, il y a trente ans et aujourd’hui, pour en être conscient. Mais encore une fois ce n’est pas tant l’homme qui change mais les conditions dans lesquelles il vit. Nous subissons déjà la crise de l’énergie, la crise industrielle et nous vivons sous la menace de la bombe atomique qui un jour explosera. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, d’une arme nouvelle qui soit restée inutilisée, sauf peut-être par erreur.
Ce contexte est naturellement la cause de cette dépression si répandue dans notre entourage. Il y a eu dans le passé, de Gengis Khan à Hitler, des menaces terribles pour l’humanité, mais jamais le sentiment que la fin de l’espèce, l’anéantissement global de l’humanité est possible, n’a été vécu avec autant d’intensité. ( ... )

Il y a probablement une limite qu’on n’aurait pas dû franchir, transgresser et qui est marquée par les « deux noyaux ». L’un est le noyau atomique, l’autre le noyau cellulaire. On pourrait dire que l’atomisme grec, l’atomisme présocratique, de Démocrite, de Lucrèce et d’Héraclite marquaient une limite pour l’intelligence humaine. Ces limites ont été transgressées à mon époque, à partir de la Seconde Guerre mondiale d’une part par la scission du noyau atomique, et de l’autre, par celle du noyau cellulaire. J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… ( ... )

Notre temps transgresse toutes les morales, tous les décalogues de l’humanité. C’est une nouvelle barbarie qui s’appellera demain « nouvelle culture ». Nous vivons déjà ce temps-là. Les mots ont été si pervertis qu’on appelle aujourd’hui morale ce qu’on aurait qualifié d’absence de morale il y a cinquante ans. Naturellement le nazisme en a été une expression primitive, brutale, absurde, mais c’était une première ébauche de la soi-disant morale scientifique ou préscientifique qu’on nous prépare pour le radieux avenir qui nous attend. ( ... )

Je me demande si une société de pénurie n'est pas plus porteuse d'avenir qu'une société d'abondance et même de surabondance qui épuise ses ressources. J’entrevois à l’avenir, non seulement la nouvelle barbarie dont je vous parlais à l’instant, mais l’épuisement matériel et intellectuel des Occiden­taux. Nous vivons le temps de la déchéance. Naturellement de ces cendres renaîtra peut-être un phénix, mais on doit être beaucoup plus croyant que je ne le suis, pour l’espérer. Si vous prenez l’Europe, celle-ci est tout à fait exsangue, fatiguée, épuisée. En France, tout comme en Allemagne Fédérale, la seule valeur qui reste est le cynisme. Les pays de l’Est sont plutôt rétrogrades et pour cette raison, j’ai plus d’espoir pour eux. Des quelques séjours que j’ai faits en U.R.S.S. et en République Démocratique Allemande, je me souviens des individus et pas tellement de l’ambiance policière, du régime. L’Etat, le Système Politique, tout cela est abominable bien entendu, mais les femmes et les hommes que j’ai rencontrés m’ont paru plus vivants, plus ouverts… ( ... )

 Ils sont plus pauvres, mais sont-ils vraiment opposés au régime ? Je crois qu’ils sont plutôt devenus indifférents. Ils ont pris leur distance avec la politique, se sont « encoconnés ». Du fait de la propagande, ils ne lisent plus les journaux, ni n’écoutent la radio, ne regardent plus la télévision mais ils ont retrouvé le goût de la bonne lecture, de la musique, de l’amitié. C’est ce que je fais à New York, comme eux, je « m’encoconne ». ( ... )


En ce moment, rien ne me permet de prédire cet avenir heureux de la panbiologie qui est plutôt une pantalonnade. Nous sommes tous sous l’influence de la publicité, tout est exagéré, et il faut oublier 90% de ce que l’on entend. Cela vaut aussi pour les sciences puisque ces dernières ne sont, je le répète, qu’un moyen d’existence et de survie des scientifiques. Leur caste est devenue si importante et si influente qu’elle a créé son propre code à elle. Les promesses des biologistes selon lesquelles le bois, le pétrole, le bifteck seront remplacés demain par les produits des manipulations bio-génétiques, permettez que je les prenne avec un « gros grain de sel ». ( ... )



lundi 21 août 2017

" Les lieux de loisirs " par Georges Orwell ( 1946 )


La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. 

Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. 



C’est cette même conception que l’on trouve déjà partiellement traduite dans certains dancings, salles de cinéma, hôtels, restaurants et paquebots de luxe les plus somptueux. Au cours d’une croisière ou dans une Lyons Corner House, on peut ainsi avoir un substantiel avant-goût de ce paradis futur. À l’analyse, ses caractéristiques principales sont les suivantes :

1. On n’y est jamais seul.
2. On n’y fait jamais rien par soi-même.
3. On n’y est jamais en présence de végétation sauvage 
ou d’objets naturels de quelque espèce que ce soit.
4. La lumière et la température y sont toujours réglées artificiellement.
5. La musique y est omniprésente.

La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. La radio est déjà utilisée consciemment à cette fin par une quantité innombrable de gens. Dans un très grand nombre de foyers anglais, elle n’est littéralement jamais éteinte, tout au plus change-t-on de temps à autre de fréquence pour bien s’assurer qu’elle ne diffuse que de la musique légère. 

Je connais des gens qui laissent la radio allumée pendant tout le repas et qui continuent de parler en même temps juste assez fort pour que les voix et la musique se neutralisent. S’ils se comportent ainsi, c’est pour une raison précise. La musique empêche la conversation de devenir sérieuse ou simplement cohérente, cependant que le bavardage empêche d’écouter attentivement la musique et tient ainsi à bonne distance cette chose redoutable qu’est la pensée. En effet,

Les lumières ne doivent jamais s’éteindre.
La musique doit toujours se faire entendre pour nous éviter 
de voir où nous sommes ;
Perdus dans un bois hanté,
Enfants effrayés par la nuit,
Qui n’avons jamais été ni bons ni heureux . (*)

On peut difficilement s’empêcher de penser qu’avec les plus typiques de ces lieux de loisirs modernes le but inconsciemment poursuivi est un retour à l’état foetal. Là non plus nous n’étions jamais seuls, nous ne voyions jamais la lumière du jour, la température était toujours réglée, nous n’avions pas à nous préoccuper de travail ou de nourriture, et les pensées que nous pouvions avoir étaient noyées dans une pulsation rythmique continue. provient lui-même en partie d’un sentiment de mystère. 

Cependant, le pouvoir de l’homme sur la nature s’accroît régulièrement. Grâce à la bombe atomique, nous pourrions littéralement déplacer les montagnes : nous pourrions même, dit-on, modifier le climat de la Terre en faisant fondre les calottes glaciaires des pôles et en irriguant le Sahara. N’y a-t-il donc pas quelque chose de sentimental et d’obscurantiste à préférer le chant des oiseaux à la musique swing et à souhaiter préserver ici et là quelques îlots de vie sauvage au lieu de couvrir toute la surface de la Terre d’un réseau d’Autobahnen éclairé par une lumière artificielle ?

Si une telle question peut être posée, c’est simplement parce que l’homme, occupé à explorer le monde physique, a négligé de s’explorer lui-même. Une bonne part de ce que nous appelons plaisir n’est rien d’autre qu’un effort pour détruire la conscience. Si l’on commençait par demander : Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont ses besoins ? Comment peut-il le mieux s’exprimer ? 

On s’apercevrait que le fait de pouvoir éviter le travail et vivre toute sa vie à la lumière électrique et au son de la musique en boîte n’est pas une raison suffisante pour le faire. L’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de loisirs, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et du sens du merveilleux. S’il en prenait conscience, il pourrait utiliser avec discernement les produits de la science et de l’industrie, en leur appliquant à tous le même critère : cela me rend-il plus humain ou moins humain ? 

Il comprendrait alors que le bonheur suprême ne réside pas dans le fait de pouvoir tout à la fois et dans un même lieu se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour. Et l’horreur instinctive que ressent tout individu sensible devant la mécanisation progressive de la vie ne serait pas considérée comme un simple archaïsme sentimental, mais comme une réaction pleinement justifiée. 

Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes – notamment le cinéma, la radio et l’avion – tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité.


(*) Vers extraits du poème de W.H. Auden « 2 September 1939, Another Time ».

Georges Orwell : " Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais "
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.