mardi 3 octobre 2017

" UNE NOTE DE LA DGSI RÉVÈLE QUE LE PARTI IMAGINAIRE SERAIT EN RÉALITÉ UN MOUVEMENT LITTÉRAIRE "




L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ».



Adressée au « premier cercle » de décision de la DGSI, la note confidentielle prétend exposer, grâce à un témoignage anonyme inédit, obtenu par des voies non spécifiées, des éléments de contexte et d’identification nouveaux quant au "Parti Imaginaire". Il s’agit bien évidemment d’une construction policière ; et comme toute construction policière, elle repose sur une méthode fondamentalement paranoïaque, qui consiste à partir de ce qui existe et d’en extrapoler tout ce qui pourrait présenter un quelconque risque, afin de se préparer à répondre à toute menace possible. Il est donc difficile de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, de séparer la réalité de la paranoïa.  

Cependant, dans l’étroite mesure où nous devons tout de même nous tenir au courant des avancées de l’ennemi, cette note est intéressante à plus d’un titre. 


En préambule, ses rédacteurs annoncent en effet être en mesure, d’« établir définitivement la véritable nature du réseau « Parti Imaginaire », dont il existe de sérieuses raisons de penser qu’il représente la principale forme d’organisation des forces révolutionnaires européennes et américaines depuis l’effondrement du mouvement altermondialiste  ». La « nouvelle perspective » dont se targue l’intitulé de la note ne tarde donc pas à être formulée, certifiée par la parole d’un informateur dont l’identité ne sera malheureusement jamais révélée : 






Les rédacteurs de la note précisent ensuite que c’est justement en raison de sa nature littéraire, et non politique, sociale ou militante, que le Parti Imaginaire est parvenu jusqu’à présent à esquiver l’écrasement complet auquel sont habituellement vouées les forces révolutionnaires. « Ce mouvement littéraire, puisqu’il repose entre autres sur l’effacement de l’auteur, se compose principalement de textes : faire disparaître des activistes est chose courante, même en démocratie, mais depuis l’effondrement des totalitarismes, faire disparaître des livres est devenu difficile, surtout à l’ère d’Internet », déplorent ainsi les analystes de la DGSIDans la même veine (j’anticipe un peu), on lira dans la dernière sous-section de la note, « Brève analyse de la possibilité d’un démantèlement du Parti Imaginaire » : 



Il s’agit donc pour les séides de l’État, sans doute assistés pour l’occasion par un quelconque critique littéraire, de mettre au jour lesdites bases. La note s’ouvre donc par une reconstitution douteuse de l’histoire du Parti Imaginaire et de ses « principales tendances ». Les policiers affirment d’abord avoir identifié les précurseurs du mouvement en question : 


Cette mention permet à l’imaginaire policier de se déployer pleinement : 


Non content de relever les occurrences avérées du terme « Parti Imaginaire », les analystes de la DGSI entendent démontrer l’existence d’un mouvement « d’emblée divisé en factions diverses sans connexions apparentes ». Expression probable de la partialité du témoin anonyme, la note insiste principalement sur deux ou trois tendances du Parti Imaginaire, qui en compte à l’évidence beaucoup plus : le mouvement réal-viscéraliste, la faction post-exotique notamment, ainsi que la revue Tiqqun, évidemment déjà bien connue des services de police. Mais la revue Tiqqunest relativement récente, alors que, autre point intéressant, la généalogie proposée par la DGSI commence réellement en 1975.

Une organisation née au milieu des années 70


Selon la note, c’est cette année-là que la revue Les Lèvres Nues publie son dernier numéro, et qu’en réaction se forme à Mexico, sous influence française, le mouvement poétique réal-viscéraliste, ou réaliste viscéral, ou infraréaliste, bref, une bande de jeunes poètes d’avant-garde. Ils se font un nom grâce à la publication de la fameuse revue Lee Harvey Oswald, « dont le titre à lui seul atteste des velléités subversives voire terroristes du Parti Imaginaire  » (toujours selon la DGSI), Lee Harvey Oswald étant, comme chacun sait, l’assassin présumé du président Kennedy. 

 L’existence de ces velléités politiques serait de plus attestée par le témoignage d’un repenti du réal-viscéralisme, Rafael Barrios, qui dit, à propos des fondateurs supposés du mouvement :
« Un soir, peu avant qu’ils partent pour le Sonora, j’ai compris que [le réal-viscéralisme] était leur manière de faire de la politique. Une manière que moi je ne partage plus et que dans le temps je ne comprenais pas, dont je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise, correcte ou erronée, mais qui était leur manière de faire de la politique, d’agir politiquement sur la réalité ». [1]
Ce que la note confirme de la manière suivante : « Les réal-viscéralistes étaient au départ un groupe d’agitateurs qui perturbaient des récitations de poésie au nom d’une idéologie d’obédience trostkiste ». 
Les réal-viscéralistes sont également accusés d’avoir fomenté l’enlèvement d’Octavio Paz, poète mexicain et Prix Nobel de littérature. « Le réalisme viscéral a trouvé dans la figure de PAZ Octavio son MORO Aldo, mais semble s’être déchiré autour de la question de l’action directe et l’enlèvement est finalement resté à l’état de projet », écrivent les analystes de la DGSI sans le moindre souci de véracité historique. Rien d’autre qu’un « faisceau d’indices » grossièrement agencés ne prouve l’existence d’un lien concret entre un quelconque Parti européen et sa « filiale » mexicaine. D’autant que les réal-viscéralistes, à en croire le poète Luis Sebastian Rosado (qui les méprisait), n’ont pas l’air de s’être beaucoup préoccupé de s’affilier à qui que ce soit :
« Les réal-viscéralistes n’étaient dans aucune des deux bandes, ni avec les néo-priistes, ni avec l’altérité, ni avec les néostaliniens ni avec les exquis, ni avec ceux qui vivaient des deniers publics ni avec ceux qui vivaient de l’Université, ni avec ceux qui se vendaient ni avec ceux qui achetaient, ni avec ceux qui étaient pour la tradition ni avec ceux qui transformaient l’ignorance en arrogance, ni avec les blancs ni avec les noirs, ni avec les latino-américanistes ni avec les cosmopolites ». [2]
 C’est également en 1975 qu’un groupe de militants politiques russes et européens sont incarcérés et rejoignent le Parti Imaginaire (ou bien l’avaient déjà rejoint) et se lancent dans la construction de la tendance post-exotique du Parti, c’est-à-dire sa tendance carcérale. Comme preuve rétroactive de l’appartenance originelle du post-exotisme au Parti Imaginaire, les policiers mettent en parallèle deux lignes de Tiqqun (« Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent ») avec ces mots du détenu Lutz Bassmann à propos du post-exotisme :
« C’était une construction intérieure, une base de repli, une secrète terre d’accueil, mais aussi quelque chose d’offensif, qui participait au complot à mains nues de quelques individus contre l’univers capitaliste et contre ses ignominies sans nombre ». [3]

Le fait que ces paroles datent de la fin des années 90 ne semble pas empêcher les rédacteurs de la note d’affirmer que la tendance post-exotique « travaille sans discontinuer de concert avec le Parti Imaginaire dans les prisons européennes, au moins depuis la publication du premier livre post-exotique en 1977 (Des Anges mineurs, de CLEMENTI Maria) ». Ce qui semble justifier qu’une section entière du document soit consacrée au post-exotisme. 


On y apprend notamment qu’elle dispose d’un porte-parole officiel, « VOLODINE Antoine », seul membre de la tendance à ne pas être incarcéré. Les rédacteurs de la note se font un plaisir de remarquer la présence dudit Volodine parmi les signataires d’une tribune datée du 21 juin 2010, qu’ils attribuent bien évidemment au Parti Imaginaire. Présence qui vaut, selon eux, « comme un soutien de l’intégralité de la mouvance post-exotique aux émeutiers de Villiers-le-Bel, bien que les ouvrages post-exotiques aient peu d’écho parmi la jeunesse désocialisée des périphéries urbaines ». Cela avérerait la participation des écrivains post-exotiques à la stratégie d’ensemble du Parti Imaginaire.
L’hypothèse policière est que la tendance post-exotique « regroupe l’ensemble des militants incarcérés du Parti Imaginaire dans une organisation cloisonnée et quasi-autonome qui leur permet de continuer leur activité littéraire subversive une fois emprisonnés, sans compromettre les activités de leurs complices n’ayant pas encore été appréhendés  ». Qui plus est, le post-exotisme entretiendrait des liens étroits avec le réal-viscéralisme, aussi bien du point de vue formel (« Dans les deux mouvances, le narrateur est toujours soit indéterminé, soit éclaté entre plusieurs voix différentes qui formulent un même message. Des imprécisions volontaires parsèment le récit pour le rendre inutilisable par les enquêteurs. ») que du point de vue thématique (à l’appui, la déclaration d’un poète espagnol proche du réalisme viscéral qui affirme que « Poésie et prison ont toujours été proches », interprétée par la police comme un aveu en demi-teinte de la collaboration fréquente entre la mouvance poétique et la mouvance carcérale du Parti Imaginaire). La reconstruction policière de ce premier moment de l’histoire du Parti Imaginaire se concluait déjà ainsi :



Chacun appréciera.

Le tournant de l’année 1998

À l’exception de la tendance post-exotique, la trace du Parti Imaginaire se perd peu à peu dans les années 80 et 90. Il faut attendre la fin des années 90 pour que ressurgisse un Parti Imaginaire un tant soit peu visible. L’année 1998 semble donc être la clé de voûte de cette généalogie. La note la considère comme « un moment crucial dans la formation du Parti Imaginaire, qui se réorganise alors sur des bases plus claires et plus adaptées aux enjeux du nouveau millénaire ». À l’appui de cette hypothèse historique, une simple concordance de dates. L’année 1998 verrait en effet la publication de trois textes qui synthétisent, théorisent et relancent les principales tendances du Parti Imaginaire.
D’abord, les fameuses « Thèses sur le parti imaginaire », parues dans le premier numéro de Tiqqun, représentant incontesté, selon la DGSI, « de la tendance originelle du Parti Imaginaire, celle du situationnisme et qui vise à donner à un « organe conscient » du Parti la possibilité de justifier la violence, les meurtres de masse et le terrorisme au nom de pseudo-arguments philosophiques ». Ensuite, la note évoque l’enquête de grande ampleur menée par Roberto Bolaño à propos du réalisme viscéral dans Les Détectives Sauvages. « Ce texte récapitule les succès et les limites du mouvement réal-viscéraliste à travers une succession d’interrogatoires quasi-policiers. Son succès planétaire a incontestablement ranimé cette mouvance, qui avait quasiment disparu de la scène littéraire ». Bolaño aurait amené le réalisme viscéral à « évoluer du groupuscule poético-bohémien vers une nouvelle forme romanesque quasi-mystique, marquée par une croyance apocalyptique en la fin du monde, annoncée pour l’année 2666 et justifiant une désocialisation de masse ainsi qu’une grande variété de déprédations et d’atteintes à l’ordre public ». 

On remarque que les policiers n’osent pas reprendre à leur compte les indications données par Bolaño lui-même quant à la trajectoire du réal-viscéralisme dans les années 1980-1990. Enfin, toujours en 1998, la mouvance post-exotique publie par l’intermédiaire de son porte-parole, Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, « son Manifeste du parti communiste, un texte grand public explicitant les stratégies anti-carcérales de la faction la plus résiliente du Parti Imaginaire ». Finauds, les enquêteurs de la DGSI remarquent que « le texte prétend acter la dissolution du post-exotisme, en se présentant comme l’ultime production de ladite faction, mais il s’agit en réalité d’une manœuvre de diversion destinée à éviter les soupçons, comme le prouve la publication continuée, à un rythme soutenu, d’ouvrages post-exotiques au cours des années 2000 et 2010 ».
Les rédacteurs de la note soutiennent également qu’existent entre ces trois textes des concordances fondamentales. Ils diffèrent évidemment par leur forme : Tiqqun formule des thèses philosophiques, là où Bolaño construit une enquête mélangeant des extraits de journaux intimes et d’interrogatoires policiers, Volodine préférant concevoir des leçons de critique littéraire. Mais ils traitent tous de mouvements littéraires (si l’on comprend qu’un mouvement littéraire est avant tout la construction d’une perception partagée et d’une forme commune), tout en étant des représentants éminents des mouvements dont justement ils traitent. Les Détectives Sauvages est un texte réal-viscéraliste sur le réal-viscéralisme. Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, est un texte post-exotique sur le post-exotisme. Les « Thèses sur le Parti Imaginaire » sont évidemment revendiquée comme émanant du Parti lui-même, en tout cas de son « organe conscient ». La note affirme donc : « 1998 est donc l’année où le Parti Imaginaire prend conscience de lui-même, explicite sa propre existence et se raconte sa propre histoire ». Que cela soit fait « dans le but d’élargir et de renouveler sa base militante » reste cependant de l’ordre de l’affirmation invérifiable, étayée seulement par la déposition du témoin anonyme.

Des zones d’ombre subsistent

Malgré tout, à ce stade, relativement peu d’éléments permettent de saisir la forme actuelle du Parti Imaginaire en tant que mouvement littéraire. La deuxième section de la note tente d’en faire une description objective en termes de réseaux : composé « d’écrivains marginaux », le Parti Imaginaire serait donc un groupement « résolument hostile à toute forme de milieu littéraire ou d’institution littéraire : académies, universités, maisons d’éditions prestigieuses, prix littéraires, mais aussi magazines spécialisés, cercles dit « underground », écrivains engagés et autres tendances d’avant gardes sont unanimement considérés comme des trahisons de la « littérature authentique » et des compromissions avec « la réalité capitaliste » ». 

On relèvera l’introduction fallacieuse de la notion d’authenticité dans le discours du Parti Imaginaire. Une fois le « réseau » extensivement décrit, il est loisible aux rédacteurs de la note de lui attribuer toute sortes d’habitudes activistes : pamphlets anti-électoraux, hommages aux vaincus, détournement de la littérature de gauche, etc. Rien de bien sérieux en apparence, mais on peut imaginer que les infractions supposées montent d’un cran ou deux dans la section suivante, plaisamment intitulée « Des arrestations illustrant la volonté de commission d’actions violentes ». La p. 12 de la note étant manquante au document qui nous est parvenu, nous n’avons pas pu lire cette partie.
Eux-mêmes apparemment insatisfaits par le réseau qu’ils parviennent à mettre au jour (« Malgré les efforts de nos indicateurs, l’usage des hétéronymes rend quasiment impossible l’identification de la plupart des écrivains du Parti Imaginaire, y compris de ceux de la tendance post-exotique qui sont pourtant, par définition, déjà incarcérés »), les enquêteurs des services tentent dans la dernière partie de la note une synthèse censée résumer les principes fondamentaux du Parti Imaginaire – une sorte de reconstruction méticuleuse de sa charte supposée (et supposée introuvable).
On trouve d’abord un développement sur « la prise de parti », qui serait le véritable ciment idéologique du mouvement littéraire : 

Évidemment, puisque les rédacteurs de la note analysent le Parti Imaginaire d’un point de vue policier, ils n’analysent au fond que les résistances qu’oppose le Parti à leurs tentatives d’éclaircissement. D’où une sous-section fort révélatrice en vérité intitulée « La recherche de l’opacité » (p. 17) : 


On retrouve là le fameux syllogisme : Les innocents n’ont rien à cacher / Untel cache quelque chose / Untel n’est donc pas innocent. Cette réaction paranoïaque des services confirme le postulat de base de la littérature post-exotique, selon lequel « Lennemi est toujours quelque part rôdeur, déguisé en lecteur et vigilant parmi les lecteurs. Il faut continuer à parler sans qu’il en tire bénéfice. Il faut faire cela comme lorsqu’on dépose devant un tribunal dont on ne reconnaît pas la compétence » [4].
Il est vrai que les textes réal-viscéralistes et post-exotiques entretiennent volontairement beaucoup d’imprécision et d’indétermination. Ils cultivent également la polyphonie : Les Détectives Sauvages possède une cinquantaine de narrateurs qui eux-mêmes racontent souvent des histoires qu’on leur a raconté. Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, comporte autant de voix que de leçons. Mais le plus perturbant, d’un point de vue policier, est que ces textes entretiennent une grande affinité formelle avec les interrogatoires. Volodine le dit lui-même :
« Le discours littéraire du post-exotisme suit les sinuosités et les ruptures d’un interrogatoire de police. Des précautions sont prises, en particulier le cryptage des noms et des actions, ainsi qu’une esquive narrative consistant à ne pas raconter ce qu’exigerait la logique fictionnelle, à bavarder d’une façon fallacieuse, à parler beaucoup, uniquement pour gagner du temps, à parler d’autre chose » [5].
Il évoque même un « principe post-exotique selon quoi une part d’ombre toujours subsiste au moment des explications ou des aveux, modifiant les aveux au point de les rendre inutilisables par l’ennemi ». [6]
Quiconque a fréquenté Les Détectives Sauvages y retrouve les mêmes principes ; symphonie d’entretiens menés par des détectives dont on ne saura jamais rien, où chaque interrogatoire éclaire un peu plus l’histoire du réal-viscéralisme en obscurcissant d’autant le mystère de sa beauté et de sa défaite. Chaque fois qu’on en apprend « un peu plus » sur ce qu’est réellement le réal-viscéralisme, on découvre de nouvelles zones d’ombres, de nouvelles choses que l’on ignore.
En toute rigueur, il faut préciser que ce n’est pas seulement pour dissimuler à la police des noms, des faits, des dates ou des intentions, que les écrivains du Parti Imaginaire adoptent le parti de l’opacité. Il s’agit avant tout de multiplier les niveaux de lecture. Que l’expérience de la lecture départage clairement l’ami de l’ennemi, le camarade du policier, le poète du journaliste, par leur capacité à accéder à tel, ou tel niveau de lecture. Bolaño dit par exemple des Détectives Sauvages qu’il a « presque autant de lectures qu’il y a de voix en lui. On peut le lire comme une agonie. On peut le lire aussi comme un jeu [7] ». 

L’existence même du livre, l’expérience même de la lecture, va engendrer des différences, différents partis. Entre ceux qui le liront comme un jeu, et ceux qui le liront comme une agonie, et ceux qui y verront les deux, se révèlent des différences qui ne sont pas anodines, parce que l’interprétation de l’histoire du réal-viscéralisme équivaut en un sens à l’interprétation de l’histoire des tentatives révolutionnaires de l’après-guerre. C’est donc pour créer une division spirituelle dans le gros corps social tout mou, et non pour de prosaïques raisons conspiratives, que, pour citer Volodine, « l’idée de la connivence avec le lecteur, si huileuse et si généreusement épandue sur les rouages de la littérature officielle, a été négligée jusqu’au moindre détail » [8]. D’où le slogan inscrit sur cette banderole post-exotique déployée pendant la mutinerie du centre pénitentiaire de Valence : HERMETISME LIMPIDE.

Le rôle trouble des services de renseignement

La dernière section de la note doit être abordée avec précaution. En effet, les policiers de la DGSI multiplient les formulations étranges, de sorte qu’on a presque l’impression qu’ils se mettent en tête, l’espace d’un instant, qu’ils appartiennent au Parti Imaginaire et qu’ils leur reviendrait d’en fixer la ligne pour les années à venir. Ce constat fait, il devient difficile de commenter sérieusement le document. Florilège de citations, pour conclure ces quelques révélations : 











[1Rafael Barrios, cité par Roberto Bolano in Les Détectives sauvages, Christian Bourgeois, Paris, 2006, ch. 13

[2] Luis Sebastian Rosado, cité par Roberto Bolano, in Les Détectives Sauvages, op. Cit.

[3] Lutz Bassman, « Leçon Onze », in Antoine Volodine, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, NRF, Gallimard, Paris, 1998
[4] Antoine Volodine, Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, NRF, Gallimard, Paris, 1998
[5Ibid.
[6] Ibid.
[7] Roberto Bolaño, À propos des Détectives sauvages, in Entre parenthèses, traduction de Robert Amutio, Christian Bourgois, 2011 (p.427)
[8Antoine Volodine, Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, op.cit.

 https://lundi.am/Une-note-de-la-DGSI-revele-que-le-Parti-Imaginaire-serait-en-realite-un

https://www.infolibertaire.net/une-note-de-la-dgsi-revele-que-le-parti-imaginaire-serait-en-realite-un-mouvement-litteraire/

http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=VOLODINE+Antoine&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

http://gen.lib.rus.ec/foreignfiction/index.php?s=Roberto+Bolaño&f_lang=French&f_columns=0&f_ext=All

dimanche 24 septembre 2017

" Prémices d’une nouvelle barbarie "par Erwin Chargaff ( 1981 )





J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… 



La science et la technologie scientifique sont des entités différentes. En tout cas les grands scientifiques ont toujours utilisé leur imagination plutôt que leurs connaissances. Le savoir est technique : il y a les méthodes, les procédés, qui peuvent à coup sûr être améliorés mais on ne peut pas vraiment prophétiser le développement scientifique proprement dit. Les innovations sont des « catastrophes » imprévisibles. Je ne crois pas qu’il y ait eu une seule révolution dans les sciences naturelles de mon vivant. Le xxe siècle n’a commencé qu’en 1914-1918. La Première Guerre mondiale a marqué le commencement des temps nouveaux, après une période fort désagréable, quoi qu’on en dise sur la « Belle Epoque ». Auparavant, les sciences humaines, les sciences historiques, les sciences naturelles étaient l’affaire des individus. Entre les deux guerres, je travaillais en Allemagne, en Amérique et parfois en France à l’Institut Pasteur. Il y avait des individus — quelques-uns assez fantaisistes, mais doués, d’autres plutôt médiocres, limités, bornés — mais chacun poursuivait ses travaux, était responsable de ses découvertes d’une manière qui a tout à fait disparu aujourd’hui. Le tournant a été pris lors de l’avènement des Etats-Unis dans les années qui ont précédé et suivi la Deuxième Guerre mondiale, sur la scène scientifique. Cette dernière a beaucoup changé du fait de l’Amérique qui est intervenue massivement, brutalement dans la technologie, les sciences et dans tout enfin, au nom de l’efficacité sociale. ( ... )

 Je ne crois pas que l’homme ait changé fondamentalement depuis son homologue du Neandertal. Par contre, il est modifié et soumis à des pressions nouvelles créées par la révolution industrielle, le progrès technologique et singulièrement l’automobile. Permettez-moi de penser que nombre de nos contemporains consacrent l’essentiel de leur vie aux déplacements. Ils vibrionnent, vont et viennent sans arrêt, et tout cela pour rien, ou pour peu de chose. Ce besoin est récent si l’on songe que Napoléon ne voyageait pas plus rapidement que Jules César.
Si j’étais catholique, je penserais que le Diable a bel et bien pris la direction de ce monde. Avec la civilisation urbaine de plus en plus démente, je ne vois pas comment l’homme du XXIe siècle pourrait être plus heureux que maintenant. ( ... )

Je crois que les sciences souffriront d’une pénurie que nous ne pouvons pas encore prévoir mais il y aura certaine­ment moins d’énergie, donc moins de production et par consé­quent moins d’argent. J’ai la vision d’une nouvelle période qui ressemblera aux grandes migrations décrites par Claudien et les écrivains des ive et Ve siècles. Je vois les prémices d’une nouvelle barbarie. Ainsi la capacité de s’exprimer, qui est une caractéristi­que de l’homme, s’abaisse considérablement tant en Amérique qu’en France. Il suffit de comparer la production littéraire de la France, il y a trente ans et aujourd’hui, pour en être conscient. Mais encore une fois ce n’est pas tant l’homme qui change mais les conditions dans lesquelles il vit. Nous subissons déjà la crise de l’énergie, la crise industrielle et nous vivons sous la menace de la bombe atomique qui un jour explosera. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, d’une arme nouvelle qui soit restée inutilisée, sauf peut-être par erreur.
Ce contexte est naturellement la cause de cette dépression si répandue dans notre entourage. Il y a eu dans le passé, de Gengis Khan à Hitler, des menaces terribles pour l’humanité, mais jamais le sentiment que la fin de l’espèce, l’anéantissement global de l’humanité est possible, n’a été vécu avec autant d’intensité. ( ... )

Il y a probablement une limite qu’on n’aurait pas dû franchir, transgresser et qui est marquée par les « deux noyaux ». L’un est le noyau atomique, l’autre le noyau cellulaire. On pourrait dire que l’atomisme grec, l’atomisme présocratique, de Démocrite, de Lucrèce et d’Héraclite marquaient une limite pour l’intelligence humaine. Ces limites ont été transgressées à mon époque, à partir de la Seconde Guerre mondiale d’une part par la scission du noyau atomique, et de l’autre, par celle du noyau cellulaire. J’appartiens encore à la génération « patiente », celle qui observait, contemplait la nature. Les scientifiques qui sont mes prédécesseurs voulaient « savoir sans faire », tandis que maintenant nos sciences modernes veulent « faire sans savoir ». Les scientifiques d’aujourd’hui ne s’intéressent pas à la contemplation attentive de la réalité, mais à son changement. C’est une rupture, une intervention vraiment révo­lutionnaire qui a pris place dans les rapports entre la science et la nature… ( ... )

Notre temps transgresse toutes les morales, tous les décalogues de l’humanité. C’est une nouvelle barbarie qui s’appellera demain « nouvelle culture ». Nous vivons déjà ce temps-là. Les mots ont été si pervertis qu’on appelle aujourd’hui morale ce qu’on aurait qualifié d’absence de morale il y a cinquante ans. Naturellement le nazisme en a été une expression primitive, brutale, absurde, mais c’était une première ébauche de la soi-disant morale scientifique ou préscientifique qu’on nous prépare pour le radieux avenir qui nous attend. ( ... )

Je me demande si une société de pénurie n'est pas plus porteuse d'avenir qu'une société d'abondance et même de surabondance qui épuise ses ressources. J’entrevois à l’avenir, non seulement la nouvelle barbarie dont je vous parlais à l’instant, mais l’épuisement matériel et intellectuel des Occiden­taux. Nous vivons le temps de la déchéance. Naturellement de ces cendres renaîtra peut-être un phénix, mais on doit être beaucoup plus croyant que je ne le suis, pour l’espérer. Si vous prenez l’Europe, celle-ci est tout à fait exsangue, fatiguée, épuisée. En France, tout comme en Allemagne Fédérale, la seule valeur qui reste est le cynisme. Les pays de l’Est sont plutôt rétrogrades et pour cette raison, j’ai plus d’espoir pour eux. Des quelques séjours que j’ai faits en U.R.S.S. et en République Démocratique Allemande, je me souviens des individus et pas tellement de l’ambiance policière, du régime. L’Etat, le Système Politique, tout cela est abominable bien entendu, mais les femmes et les hommes que j’ai rencontrés m’ont paru plus vivants, plus ouverts… ( ... )

 Ils sont plus pauvres, mais sont-ils vraiment opposés au régime ? Je crois qu’ils sont plutôt devenus indifférents. Ils ont pris leur distance avec la politique, se sont « encoconnés ». Du fait de la propagande, ils ne lisent plus les journaux, ni n’écoutent la radio, ne regardent plus la télévision mais ils ont retrouvé le goût de la bonne lecture, de la musique, de l’amitié. C’est ce que je fais à New York, comme eux, je « m’encoconne ». ( ... )


En ce moment, rien ne me permet de prédire cet avenir heureux de la panbiologie qui est plutôt une pantalonnade. Nous sommes tous sous l’influence de la publicité, tout est exagéré, et il faut oublier 90% de ce que l’on entend. Cela vaut aussi pour les sciences puisque ces dernières ne sont, je le répète, qu’un moyen d’existence et de survie des scientifiques. Leur caste est devenue si importante et si influente qu’elle a créé son propre code à elle. Les promesses des biologistes selon lesquelles le bois, le pétrole, le bifteck seront remplacés demain par les produits des manipulations bio-génétiques, permettez que je les prenne avec un « gros grain de sel ». ( ... )



lundi 21 août 2017

" Les lieux de loisirs " par Georges Orwell ( 1946 )


La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. 

Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. 



C’est cette même conception que l’on trouve déjà partiellement traduite dans certains dancings, salles de cinéma, hôtels, restaurants et paquebots de luxe les plus somptueux. Au cours d’une croisière ou dans une Lyons Corner House, on peut ainsi avoir un substantiel avant-goût de ce paradis futur. À l’analyse, ses caractéristiques principales sont les suivantes :

1. On n’y est jamais seul.
2. On n’y fait jamais rien par soi-même.
3. On n’y est jamais en présence de végétation sauvage 
ou d’objets naturels de quelque espèce que ce soit.
4. La lumière et la température y sont toujours réglées artificiellement.
5. La musique y est omniprésente.

La musique – et de préférence la même musique pour tout le monde – est l’ingrédient le plus important. Son rôle est d’empêcher toute pensée ou conversation, et d’interdire à tous les sons naturels, tels que le chant des oiseaux ou le sifflement du vent, de venir frapper vos oreilles. La radio est déjà utilisée consciemment à cette fin par une quantité innombrable de gens. Dans un très grand nombre de foyers anglais, elle n’est littéralement jamais éteinte, tout au plus change-t-on de temps à autre de fréquence pour bien s’assurer qu’elle ne diffuse que de la musique légère. 

Je connais des gens qui laissent la radio allumée pendant tout le repas et qui continuent de parler en même temps juste assez fort pour que les voix et la musique se neutralisent. S’ils se comportent ainsi, c’est pour une raison précise. La musique empêche la conversation de devenir sérieuse ou simplement cohérente, cependant que le bavardage empêche d’écouter attentivement la musique et tient ainsi à bonne distance cette chose redoutable qu’est la pensée. En effet,

Les lumières ne doivent jamais s’éteindre.
La musique doit toujours se faire entendre pour nous éviter 
de voir où nous sommes ;
Perdus dans un bois hanté,
Enfants effrayés par la nuit,
Qui n’avons jamais été ni bons ni heureux . (*)

On peut difficilement s’empêcher de penser qu’avec les plus typiques de ces lieux de loisirs modernes le but inconsciemment poursuivi est un retour à l’état foetal. Là non plus nous n’étions jamais seuls, nous ne voyions jamais la lumière du jour, la température était toujours réglée, nous n’avions pas à nous préoccuper de travail ou de nourriture, et les pensées que nous pouvions avoir étaient noyées dans une pulsation rythmique continue. provient lui-même en partie d’un sentiment de mystère. 

Cependant, le pouvoir de l’homme sur la nature s’accroît régulièrement. Grâce à la bombe atomique, nous pourrions littéralement déplacer les montagnes : nous pourrions même, dit-on, modifier le climat de la Terre en faisant fondre les calottes glaciaires des pôles et en irriguant le Sahara. N’y a-t-il donc pas quelque chose de sentimental et d’obscurantiste à préférer le chant des oiseaux à la musique swing et à souhaiter préserver ici et là quelques îlots de vie sauvage au lieu de couvrir toute la surface de la Terre d’un réseau d’Autobahnen éclairé par une lumière artificielle ?

Si une telle question peut être posée, c’est simplement parce que l’homme, occupé à explorer le monde physique, a négligé de s’explorer lui-même. Une bonne part de ce que nous appelons plaisir n’est rien d’autre qu’un effort pour détruire la conscience. Si l’on commençait par demander : Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont ses besoins ? Comment peut-il le mieux s’exprimer ? 

On s’apercevrait que le fait de pouvoir éviter le travail et vivre toute sa vie à la lumière électrique et au son de la musique en boîte n’est pas une raison suffisante pour le faire. L’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de loisirs, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et du sens du merveilleux. S’il en prenait conscience, il pourrait utiliser avec discernement les produits de la science et de l’industrie, en leur appliquant à tous le même critère : cela me rend-il plus humain ou moins humain ? 

Il comprendrait alors que le bonheur suprême ne réside pas dans le fait de pouvoir tout à la fois et dans un même lieu se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour. Et l’horreur instinctive que ressent tout individu sensible devant la mécanisation progressive de la vie ne serait pas considérée comme un simple archaïsme sentimental, mais comme une réaction pleinement justifiée. 

Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes – notamment le cinéma, la radio et l’avion – tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité.


(*) Vers extraits du poème de W.H. Auden « 2 September 1939, Another Time ».

Georges Orwell : " Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais "

vendredi 18 août 2017

" En un combat douteux " par John Steinbeck ( 1936 )


C’est le plus dur, avoua Mac. Tout le monde nous hait. L’ennemi, et les nôtres. Si nous remportions la victoire, Jim, les nôtres nous tueraient. Je me demande pourquoi nous insistons ! 




Vous vous réveillez, Jim, dit-il, mais vous ne savez pas encore à quoi vous vous engagez. Quoi que je vous en dise, cela ne servira à rien tant que vous n’aurez pas vécu cette vie-là.


Jim le regarda en face.
— Avez-vous jamais travaillé, dit-il, quelque part où l’on attend que vous méritiez une augmentation de salaire pour vous remplacer par un nouvel employé ? Avez-vous jamais travaillé dans une maison où l’on vous parle de dévouement et cela veut dire qu’il faut espionner vos camarades ? Nom de Dieu, je n’ai rien à perdre !

— Rien… que la haine, dit doucement Nilson. Vous serez surpris de constater que, bientôt, vous ne pourrez plus détester personne. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi que cela se passe le plus souvent. (…)


Aussitôt que la grève sera déclenchée, les autorités du comté de Torgas publieront un arrêté interdisant les rassemblements. Qu’arrivera-t-il ? Nous rassemblerons nos hommes. Le shérif organisera une force de police qui tentera de disperser les attroupements, et ce sera la bataille. Il n’y a rien comme une bagarre pour cimenter entre les ouvriers une solide entente. Alors les propriétaires créeront des équipes de « vigilants », des volontaires, employés ou étudiants, et mes amis de l’American Legion, oubliant qu’ils ont passé la quarantaine et prennent du ventre, sangleront leurs équipements. Les vigilants perdront leur sang-froid, ils tireront dans le tas. S’ils tuent quelqu’un des nôtres nous l’enterrerons en grande pompe, et alors, ça commencera à marcher, et les autorités feront sans doute venir la troupe.
Mac respirait à grands coups, très excité.
— Alors ! poursuivit-il, les troupes auront le dessus. Très bien. Mais à chaque fois qu’un garde national blesse un clochard d’un coup de baïonnette, nous récoltons mille adhésions au parti. Bon Dieu ! Si seulement on faisait venir la troupe !
Il alla s’asseoir sur son lit.
— Oh ! reprit-il, je vois trop loin. Notre mission consiste à fomenter une petite grève bien gentille, si nous le pouvons. Mais Bon Dieu, Jim, si jamais nous arrivions à provoquer la venue des troupes, tout le district serait à nous et organisé avant le printemps prochain. (…)

La foule marchait lentement derrière le brancard. On expliquait aux nouveaux venus, à voix basse, ce qui s’était passé.
— Une échelle, une vieille échelle !
— Dis-moi ce qui est arrivé. Vite. Il nous faut agir pendant qu’ils sont excités.
— C’est le vieux Dan. Il a voulu crâner et montrer qu’il était costaud. Deux barreaux de l’échelle ont cassé. Le vieux est tombé. Je crois qu’il s’est fracturé le bassin.
— Ça y est ! dit Mac. Je m’y attendais. Il ne faut pas grand-chose quand les hommes sont énervés. Le premier prétexte est bon. Après tout, ce vieux aura été bon à quelque chose.
— Bon à quelque chose ? répéta Jim.
— Mais oui. Il a déclenché le mouvement. Nous allons pouvoir nous servir de lui. (…)

Votre défaut, Doc, dit Mac, c’est que vous êtes beaucoup trop à gauche pour être communiste. Vous poussez trop loin le collectivisme. Mais comment expliquez-vous que des hommes comme moi dirigent et provoquent des mouvements ? Voilà qui va à l’encontre de votre théorie de l’homme-foule. 

— Vous pouvez être un effet aussi bien qu’une cause, Mac. Vous pouvez représenter une expression de l’homme-foule, une cellule chargée d’une mission spéciale, comme une cellule visuelle par exemple, qui tirerait sa force de l’homme-foule, et en même temps le dirigerait, à la façon d’un œil. Votre œil reçoit de votre cerveau des ordres…, et lui en donne.

— Tout cela n’est pas pratique, dit Mac d’un air dégoûté. Quel rapport cela peut-il présenter avec des hommes qui chôment ou meurent de faim ?
— Un rapport peut-être très important. Il n’y a pas si longtemps que l’on connaît les rapports entre le trismus et le tétanos. Il existe encore sur la terre des êtres primitifs ignorant que les enfants sont le résultat de rapports sexuels entre le père et la mère. Oui, il serait intéressant d’étudier l’homme-foule, sa nature, ses désirs, les fins qu’il poursuit. Ils diffèrent des nôtres. Le plaisir que nous éprouvons en nous grattant lorsque nous ressentons une démangeaison cause la mort d’un grand nombre de cellules. Peut-être l’homme-foule éprouve-t-il du plaisir lorsque des individus périssent au cours d’une guerre. Je veux voir, voir tout ce que je pourrai, avec les moyens dont je dispose, Mac. (…)

— Crois-tu que nous mènerons cette grève à bonne fin, Mac ?
— Je crois que nous devrions dormir, Jim. Je ne t’aurais pas dit ça avant ce soir, mais je ne crois pas à la victoire. Cette vallée est organisée. Ils tireront et personne ne protestera. Nous n’avons guère de chances de l’emporter. La plupart de nos hommes nous lâcheront dès que ça se gâtera. Mais il ne faut pas t’inquiéter pour ça, Jim. Un jour, une autre fois, nous réussirons. Il faut y croire.
Il se leva sur un coude.
— Si nous n’y croyions pas, nous ne serions pas ici. Doc avait raison en parlant d’infection, mais la véritable infection, c’est le capitalisme. Nous devons nous croire assez forts pour le détruire. Tu n’as pas changé, Jim. Tu es fidèle, et ça me donne du courage.
— Harry m’a dit, le premier soir, quelle récompense il fallait attendre, Mac. Tout le monde nous hait.
— C’est le plus dur, avoua Mac. Tout le monde nous hait. L’ennemi, et les nôtres. Si nous remportions la victoire, Jim, les nôtres nous tueraient. Je me demande pourquoi nous insistons ! Dormons, va ! (…)

— Les salauds ! grogna Mac.
Le journal portait, en manchette :
LES AUTORITÉS DU COMTÉ
DÉCIDENT DE RAVITAILLER LES GRÉVISTES
LA MOTION A ÉTÉ VOTÉE À L’UNANIMITÉ.
— Oui, ils connaissent leur affaire, dit Mac. Et ça a déjà porté, Dick ?
— Bien sûr.
— Je ne comprends pas, dit London. S’ils veulent nous envoyer des œufs et du jambon, je n’y vois pas d’inconvénients.
— Certes ! ricana Mac, s’ils veulent ! Le journal ne parle pas de la seconde réunion, tenue immédiatement après, et qui a annulé le vote.
— Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? demanda London.
— C’est un vieux truc, dit Mac, mais il réussit toujours. Dick avait organisé des contributions volontaires. Tout allait à merveille. On publie ceci. Les sympathisants répondent à Dick qui vient les solliciter : « Pourquoi ? Les autorités vont les ravitailler ! Nous avons lu le journal ! » Voilà, London. Tu as vu des vivres envoyés par le comté ?
— Non… (…)

L’espace découvert était plein d’hommes. Ils s’étaient approchés, mais, lorsqu’ils virent le fardeau de Mac, ils reculèrent. Mac marchait à travers la foule sans rien voir. Il entra dans le camp, passa devant les cuisines, suivi par la foule silencieuse. Il arriva à la plate-forme et y déposa le cadavre. Il se hissa à son tour, tira le corps de Jim contre un poteau de coin et l’y accota.
London lui passa la lanterne. Mac la posa avec soin sur les planches, de façon que la lueur tombât sur la tête de Jim. Alors Mac se releva et fit face à la foule. Ses mains s’agrippèrent à la rampe. Ses yeux étaient blancs, immenses. Il pouvait voir devant lui briller les regards des grévistes des premiers rangs. Au-delà, les autres étaient massés dans un cercle d’ombre. Mac frissonna. Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises avant de parler, d’une voix haute et monotone :
— Celui-là ne voulait rien pour lui… commença-t-il.
Ses mains serraient la rampe avec tant de violence que les phalanges apparaissaient toutes blanches.
— … Camarades ! Il ne voulait rien pour lui.


dimanche 16 juillet 2017

" À la recherche du temps perdu " par Marcel Proust ( 1913 )


Quelque brigand que nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. 




Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.

Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu’avait dissipée le jour – date pour moi d’une ère nouvelle – où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve. (...)
  
Je remontai et trouvai ma grand’mère plus souffrante. Depuis quelque temps, sans trop savoir ce qu’elle avait, elle se plaignait de sa santé. C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls, mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps. Quelque brigand que nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre. 

https://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/proust.htm

samedi 1 juillet 2017

" Il n’y a pas de communisme en Russie " par Emma Goldman (1934)

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Il n’y a rien de communiste là-dedans.


De manière générale, le communisme est l’idéal d’égalité et de fraternité humaine. Il considère l’exploitation de l’humain par l’humain comme la source de tout esclavage et de toute oppression. Il maintient que l’inégalité économique mène à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel. Le communisme vise à créer une société sans classes, résultant de la mise en commun des moyens de production et de distribution. Il enseigne que ce n’est que dans une société solidaire et sans classes que l’humain peut jouir de la liberté, de la paix et du bien-être.
Mon objectif, ici, était de comparer l’idée de communisme avec sa mise en application dans la Russie soviétique, mais à y regarder de plus près il s’agit d’une tâche impossible. En réalité, il n’y a pas de communisme en URSS. Là-bas, pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste. (...)
Une nation est une entité trop abstraite pour « posséder » quoi que ce soit. Que la propriété soit possédée par un individu ou par un groupe d’individus, elle repose dans tous les cas sur une réalité quantitativement définissable. Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu ni à un groupe, il est soit nationalisé soit socialisé. S’il est nationalisé, il appartient à l’État ; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en disposer selon ses désirs et ses intentions. Mais si un bien est socialisé, chaque individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui que ce soit.
En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Il n’y a rien de communiste là-dedans.
Le reste de la structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central ; celui-ci a le monopole absolu du commerce extérieur ; les imprimeries appartiennent à l’État, tous les livres, toutes les feuilles de papier imprimé sont des publications du gouvernement. Pour résumer, le pays entier et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme quand aux temps anciens tout était propriété de la Couronne impériale de Russie. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés, à tout moment ils peuvent être saisis par simple décret du gouvernement.
Une telle situation relève du capitalisme d’État, il serait grotesque d’y déceler quoi que ce soit de communiste. (...)
La « raison d’État » est responsable de cela. Depuis des temps immémoriaux, cette expression a servi à masquer la tyrannie, l’exploitation et la détermination de tout dirigeant à prolonger et perpétuer sa loi. Accessoirement, je signale que malgré la famine qui a affecté tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement à développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des objectifs militaires.
Il en est de même pour la distribution et toutes les autres formes d’activité. Toutes les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées d’existence indépendante, pas uniquement les villes et les villages. Politiquement, elles sont tout simplement subordonnées à Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la « dictature du prolétariat » à Moscou. Pire encore : la vie de chaque localité, et même de chaque individu, dans les prétendues républiques « socialistes » est gérée dans les moindres détails par la « ligne générale » fixée par le « centre ». En d’autres termes, par le Comité central et le Politburo, tous deux sous le contrôle total d’un seul homme, Staline.
 Donner le nom de « communisme » à une telle dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue encore que celle de n’importe quel tsar, c’est atteindre le sommet de l’imbécillité. (...)
Loin de s’adoucir, la dictature devient chaque jour plus implacable. Le dernier décret contre les prétendus contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait convaincre même certains des apologistes les plus ardents des miracles accomplis en Russie. (...)
Ce qui rend ce nouveau décret encore plus terrifiant, c’est la cruelle punition qu’il exige pour tout individu vivant avec la victime malchanceuse ou qui lui apporte de l’aide, que le « complice » soit au courant du délit ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même fusillé. Il peut perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront aux hommes de main de l’État les malheureux proches de coupables.
Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute subsistant encore à propos de l’existence d’un véritable communisme en Russie. Il s’écarte même du prétexte de l’internationalisme et des intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est maintenant transformé en un chant païen à la gloire de la patrie que la presse soviétique servile encense bruyamment : « La défense de la patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé. »
Il est désormais indéniable que la Russie soviétique est politiquement un régime de despotisme absolu, et économiquement la forme la plus crasseuse du capitalisme d’État.


Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.