jeudi 29 juin 2017

" Manifeste du Parti communiste " par Karl Marx et Friedrich Engels ( 1848 )

MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE
* * * * *
La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. 
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. 

Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne. 
  
  

Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ? 
  

Il en résulte un double enseignement. 
  

Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe. 
  

Il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances ; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même. (…)

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. 
  

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. 
  

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. 
  

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. (…)

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. (…)

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. (…)

Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail du prolétaire tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait pour l'ouvrier. Il devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc. (…)

L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant. (…)

Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété. 

Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est- à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé. 
  

Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois, du propriétaire bourgeois. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.

Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des produits sociaux ; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail d'autrui. 
  

On a objecté encore qu'avec l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse générale s'emparerait du monde. 
  

Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital. (…)

Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. 
  
  
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS 
  

lundi 26 juin 2017

" La Stratégie du choc " par Naomi Klein


Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur — le coup d’État, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan — plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. 

À l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. 

Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Bâton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’État et de leur souveraineté. (…)

Les Chicago Boys avaient donné à Pinochet la ferme assurance que le retrait soudain du gouvernement de ces secteurs, pour peu qu’il se fît d’un seul coup, permettrait aux lois « naturelles » de l’économie de retrouver leur équilibre et que l’inflation — qu’ils apparentaient à une fièvre économique révélant la présence d’organismes malsains au sein du marché — disparaîtrait comme par magie. Ils se trompaient. En 1974, l’inflation atteignit 375 %, le niveau le plus élevé au monde. C’était près de deux fois plus que le point culminant observé sous Allende. Le prix de denrées essentielles telles le pain explosa. En même temps, de nombreux Chiliens perdaient leur emploi : le flirt de Pinochet avec le libre-échange avait pour effet d’inonder le pays d’importations bon marché. Incapables de soutenir une telle concurrence, des entreprises locales fermaient leurs portes. Le taux de chômage atteignit des sommets et la faim se fit omniprésente. Dans le premier laboratoire de l’école de Chicago, c’était la débâcle. (…)

Une année après que Friedman eut prescrit le choc maximal, Gunder Frank écrivait une « Lettre ouverte à Arnold Harberger et à Milton Friedman » dans laquelle il disait toute sa colère. Il y mit à profit l’éducation qu’il avait reçue à Chicago « pour examiner la réaction du patient à vos traitements ».

Il détermina qu’une famille chilienne qui touchait ce qui, selon Pinochet, constituait un « salaire suffisant » devait consacrer environ 74 % de ses revenus à l’achat du pain, ce qui l’obligeait à rogner sur des « luxes » tels que le lait et les tickets d’autobus. Sous Allende, par comparaison, le lait, le pain et les tickets de transport en commun monopolisaient seulement 17 % du salaire d’un employé de l’État. Nombreux étaient les enfants qui ne recevaient pas de lait à l’école non plus : en effet, l’une des premières mesures prises par la junte fut d’éliminer le programme de distribution de lait dans les établissements scolaires. À la suite de cette compression, qui ne fit qu’aggraver la situation des ménages, de plus en plus d’élèves s’évanouissaient en classe, et beaucoup cessèrent carrément de fréquenter l’école. Gunder Frank établit un lien direct entre les politiques économiques brutales imposées par ses anciens condisciples et la violence à laquelle Pinochet avait soumis le pays. Les prescriptions de Friedman étaient si contraignantes, écrivit l’ancien Chicago Boy désabusé, qu’« elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». (…)

Joseph Stiglitz, qui était à cette époque économiste en chef à la Banque mondiale, résume bien la mentalité des apôtres de la thérapie de choc. Les métaphores qu’il emploie devraient à présent être familières : « Seule une attaque éclair lancée pendant la“conjoncture favorable” créée par le “brouillard de la transition”permet d’apporter les changements avant que la population n’ait eu le temps de s’organiser pour protéger ses intérêts. » En d’autres termes, la stratégie du choc. (…)

 En 1989, avant la thérapie de choc, deux millions d’habitants de la Fédération de Russie vivaient dans la pauvreté avec moins de quatre dollars par jour. Après l’administration de la « pilule amère », au milieu des années 1990, 74 millions de Russes vivaient sous le seuil de la pauvreté, selon les chiffres de la Banque mondiale. Les responsables des« réformes économiques » russes peuvent donc se vanter d’avoir acculé à la pauvreté 72 millions de personnes en huit ans seulement. (…)

Le sale secret de l’époque néolibérale, c’est que les idéaux socialistes n’ont jamais été vaincus dans le cadre de grandes batailles d’idées ni rejetés par les électeurs, mais balayés à coups de chocs à des moments politiques charnières. En cas de résistance féroce, ils étaient terrassés par la violence pure et simple — écrasés par les tanks de Pinochet, d’Eltsine et de Deng Xiaoping. À d’autres moments, ils étaient simplement trahis par ce que John Williamson a appelé la « politique vaudou » : l’équipe économique secrète constituée par le président bolivien Victor Paz Estenssoro (celle qui enlevait les dirigeants syndicaux en masse), l’ANC qui, en coulisse, a troqué la Charte de la Liberté contre le programme économique top secret de Thabo Mbeki, les partisans de Solidarité qui, de guerre lasse, ont, au lendemain des élections, accepté la thérapie de choc en échange d’un renflouement. C’est précisément parce que le rêve de l’égalité économique est si populaire et si difficile à vaincre au terme d’une lutte équitable que la stratégie du choc a été instituée. (…)


samedi 20 mai 2017

" Du contrat social " par Jean-Jacques Rousseau ( 1762 )


Sitôt que le service public cesse d'être la principale affaire des citoyens, et qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. 


À force de paresse et d'argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.

C'est le tracas du commerce et des arts, c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l'argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d'esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l'argent ; loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.


Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n'aime à faire un pas pour s'y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s'y fait, qu'on prévoit que la volonté générale n'y dominera pas, et qu'enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État : Que m'importe ? on doit compter que l'État est perdu.

L'attiédissement de l'amour de la patrie, l'activité de l'intérêt privé, l'immensité des États, les conquêtes, l'abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C'est ce qu'en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l'intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang ; l'intérêt public n'est qu'au troisième.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement : sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. 




dimanche 30 avril 2017

" Etude IRSN de 2007 sur le coût des accidents nucléaires "


La simple multiplication de ce coût unitaire par le nombre de réfugiés radiologiques conduit alors à un coût d'environ 45 milliards d'euros. C'est là un montant considérable, qui approche le montant annuel de l'impôt sur le revenu. On est donc fondé à objecter que de tels montants seront très difficiles à mobiliser pour indemniser les évacués. Peut-on pour autant supposer que les évacuations seront beaucoup moins nombreuses ? Peut-on supposer que les autorités françaises autorisent le séjour sur de tels territoires alors que les autorités biélorusses l'interdisent ? 



III. L'ACCIDENT MAJORANT

III.1. DESCRIPTION DU SCENARIO

L'accident majorant pris en compte ici est du type S1. Par simplification, le scénario considère la dispersion en deux heures d'un tiers de l'inventaire du coeur, ce qui est le bon ordre de grandeur pour le césium, contributeur prépondérant des coûts. (...)

Le logiciel calcule qu'il faudrait évacuer en moyenne 2,6 millions de personnes qui peuplent une zone  de 25 000 km2, si l'on considère les niveaux d'intervention associés à la mise en œuvre de mesures de protection en vigueur. (...)

III. 3 . COÛT RADIOLOGIQUES HORS SITE

les rejets radioactifs hors du site sont considérables.

III 3 . 1 . MESURES D'URGENCE

L'étendue des mesures d'urgence est important pour l'accident majorant. Le tableau A4.3.2 présente les mesures calculées par le code Cosyma à partir des niveaux d'intervention en vigueur :




Des mesures d'une telle ampleur sont irréalisable, d'autant plus que les rejets surviennent brutalement et sont entièrement effectués en 2 heures. Le coût des mesures d'urgence peut alors être estimé comme ce coût avec mesure " optimales " ( 2,1 milliards d'euros ), augmenté d'un coût dû à l'impossibilité de réaliser les mesures optimales.

Estimer l'ordre de grandeur de ce dernier coût présente une difficulté : un scénario réaliste devrait décrire des mesures d'urgence prises assez loin du site pour que les responsables disposent d'un temps de réponse raisonnable, mais le code Cosyma ne permet de calculer que des mesures prises autour du site. (...)

Néanmoins, ces mesures ne peuvent pas réduire l'impact sanitaire de l'accident aussi efficacement que les mesures optimales : elles impliquent quelques 10 000 cancers supplémentaires (résultat probabiliste moyen calculé par Cosyma avec les hypothèses ci-dessus). Le surcoût dû à l'impossibilité de mettre en œuvre les mesures d'urgence "optimales" (selon les normes radiologiques) est ici d'environ 7 milliards d'euros : + 9 milliards de coûts sanitaires - 2 milliards économisés sur les évacuations. (...)

III.3.2. EVACUATIONS SANS RETOUR

Il existe un exemple récent d'une telle évacuation définitive : le cyclone Katrina. les autorités américaines ont indiqué avoir dépensé, pour reloger les victimes ayant tout perdu, une somme de 24 000 $ par personne durant les 12 mois suivant la catastrophe. Sur la base de ce chiffre tronqué à 12 mois, l'ensemble des coûts sociaux de réinstallation pourrait être de l'ordre de 30 000 €/personne.

La simple multiplication de ce coût unitaire par le nombre de réfugiés radiologiques conduit alors à un coût d'environ 45 milliards d'euros. C'est là un montant considérable, qui approche le montant annuel de l'impôt sur le revenu. On est donc fondé à objecter que de tels montants seront très difficiles à mobiliser pour indemniser les évacués. Peut-on pour autant supposer que les évacuations seront beaucoup moins nombreuses ? Peut-on supposer que les autorités françaises autorisent le séjour sur de tels territoires alors que les autorités biélorusses l'interdisent ? (...)

L'ampleur de la question des territoires contaminés apparaît en pleine lumière. De même que les 55 milliards d'euros des évacuations elles-mêmes ne sont pas nécessairement versés aux victimes, les 135 milliards d'euros que représente ici la perte des zones d'exclusion ne sont pas nécessairement déboursés. Ils évaluent seulement le coût social pour les victimes concernées. (...)


IV.2.3. CAS DEFAVORABLE

Les conditions météorologiques très défavorables font que la contamination est beaucoup plus étendue que dans le scénario de base. Les zones d'exclusion sont 3,5 fois plus étendues et les autres surfaces contaminées sont multipliées par 17. Le coût des zones d'exclusion est donc multiplié par 3,5  ainsi que le coût de l'évacuation et de la réinstallation des victimes. Le coût de la contamination est multiplié par 17. En réalité, plus les surfaces contaminées sont étendues, plus la probabilité de toucher une zone urbaine est grande. Par conséquent les évacuations proposées, hors zones urbaines, sont d'autant plus sous-estimées. Le cout total de la contamination approche alors 5 000 milliards d'euros...

Ce coût social astronomique est dû au grand nombre de victimes. En appliquant aux surfaces calculées par le code les densités de population rurales autour de Dampierre, on évalue à plus de 5 millions le nombre de réfugiés des zones d'exclusion, à environ 2,5 millions les personnes en zones fortement contaminées et à 90 millions les personnes habitant des zones moins fortement contaminées. Ces chiffres indicatifs du scénario du pire montrent qu'un bon nombre de victimes seraient situées hors de France. (...)



http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Documents/IRSN_Etude-2007-Cout-Accident.pdf


L'IRSN a récemment avancé que le coût médian pourrait être de l'ordre de 120 à 430 milliards d'euros selon que les rejets radioactifs seraient retardés et filtrés, limitant ainsi les conséquences radiologiques, ou bien immédiats et non contrôlés, avec des fuites directes vers l’environnement. Cette approche avait déjà été utilisée en 2007, avec la différence tout à fait importante que les accidents considérés à l'époque étaient choisis pour encadrer la problématique, avec un scénario minorant et un scénario majorant. L'estimation 2007 de 760 milliards d'euros pour le scénario majorant est cohérente avec l'estimation 2012 de 430 milliards d'euros pour un accident majeur représentatif, et non plus pour le plus extrême des accidents majeurs (par ailleurs le moins probable).

À l'occasion de l'étude de sensibilité de l'estimation de 760 milliards d'euros pour le scénario  majorant, le rapport de 2007 citait une valeur extrême, issue d'une modélisation rudimentaire, de 5800 milliards d'euros. Les travaux récents de l'IRSN ne confirment pas cette estimation extrême.



http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20130326_Etude-IRSN-2007-cout-accidents-nucleaires.aspx


jeudi 30 mars 2017

" La perte de la vérité " par Marguerite Duras


Etre de gauche qu’est-ce c’est maintenant ? C’est un entendement à perte de vue qui a trait à la notion étrangère de soi-même à travers ces mots : société de classes, encore, oui, absolument. C’est voir. Souffrir, ne pas pouvoir éviter la souffrance.C’est avoir envie de tuer et abolir la peine de mort. 



C’est avoir perdu et le savoir, savoir la valeur irréversible de la défaite et, dans les terrains brûlés, avancer, avancer plus avant que jamais encore — avant nous — on avait avancé. C’est ne jamais arriver à admettre la totalité de ce qui est naturel, la différence des climats, celle de la répartition des richesses, celle des couleurs de la peau. 

Curieusement c’est avoir moins perdu Dieu que la droite qui se réclame de la foi. Cela sans doute à cause de ce désenchantement idéologique fabuleux que nous avons avant : Dieu n’était pas loin. C’est aussi avoir perdu. La gauche a perdu tous ses peuples, tout son sens, tout son sang. Maintenant la gauche n’a plus un seul nom à citer à la face du monde — Mendès France est encore dans la clandestinité — comme Léon Blum, comme Mitterand. — Mitterand est le président clandestin de la République française. 

C’est aussi l’espoir dans l’anéantissement de l’espoir, la gauche. C’est édifier cet espoir anéanti. En cent quatre-vingt cinq ans, calculez vous-même, la France n’a été gouvernée par la gauche que durant douze ans. Et dans notre siècle, en quatre-vingt cinq ans, elle ne l’a été que pendant six ans. C’est pendant ces six ans que la France moderne a été faite irréversiblement.

La gauche ne sera plus jamais la vénération personnelle. Etre de gauche c’est être sans chef. J’oublie : c’est avoir un entendement à perte de vue qui a trait aussi bien aux animaux, aux idées, au traitement à l’échelle planétaire, des baleines, des arbres, de l’air. C’est ne pas pouvoir faire autrement, jamais, dans tous les cas. C’est ne pas pouvoir imaginer le regard des honnêtes gens de la droite tranquille, ne pouvoir ni entrer dans leur tête ni dans leur conduite. Ce n’est jamais possible. 

C’est ce désenchantement fabuleux dont je dis plus haut qu’il nous a rapprochés de Dieu. C’est avoir traîné derrière soi une contrée de désespoir. c’est ça, c’est un savoir sur le désespoir. C’est un exil aussi. Un exil de l’homme dans l’autre homme ou soi-même. C’est aussi jouer. C’est le plaisir, très fort. C’est partir dans l’écoute de l’autre, fût-il un ennemi, ne pouvoir faire autrement. C’est savoir et ignorer dans le même temps. Et connaître cette ignorance comme étant l’essentiel de la démarche vers la connaissance. 

C’est dire ce que je dis là en ce moment, qui ne veut rien dire et qui veut dire et, ce faisant, qui dit. C’est avoir fait des erreurs, en faire encore et les revendiquer. C’est avoir cru, ne plus croire. C’est pouvoir tuer et abolir la peine de mort. C’est connaître les yeux fermés ce qui se passe dans le gros noyau noir, à l’intérieur de la grande croûte noire qui recouvre la terre depuis le Pacifique nord jusqu’à l’Ukraine. Car le savoir de cet événement immobile, ce n’est pas la droite qui l’a, c’est la gauche. La connaissance de cette horreur de grouillement du peuple russe, privé de pensée sous la croûte noire. c’est une connaissance de gauche. 

Voyez comme c’est difficile à dire, ça défie les mots, c’est le plus difficile à dire, c’est aussi un mot à venir qui dirait à lui seul l’espoir anéanti et présent.


                                                            Marguerite Duras


L'Autre Journal N° 8 ( Octobre 1985 )










samedi 18 mars 2017

" Palais de la mémoire " La Rhétorique à Herennius (85 av. J.-C)


L'art de mémoire (ars memoriae), appelé aussi méthode des loci, méthode des lieux ou plus récemment palais de la mémoire, est une méthode mnémotechnique pratiquée depuis l'Antiquité; le poète Simonide de Céos en serait l'inventeur. Elle sert principalement à mémoriser de longues listes d'éléments ordonnés. Elle est basée sur le souvenir de lieux déjà bien connus, auxquels on associe par divers moyens les éléments nouveaux que l'on souhaite mémoriser.




L'existence de cette méthode est rapportée par un document en latin d'auteur inconnu, dénommé La Rhétorique à Herennius (Rhetorica ad Herennium), écrit vers 85 av. J.-C. L'auteur de ce manuel de rhétorique en examine les cinq parties, considérant que la quatrième de ces parties concerne la mémoire, partie dans laquelle il explique la méthode des lieux:


" Maintenant, nous parlerons de la mémoire artificielle. Elle comprend les cases et les images. Par cases, nous entendons les ouvrages de la nature ou de l'art tels que, dans un espace restreint, ils forment un tout complet et capable d'attirer l'attention, si bien que la mémoire naturelle puisse facilement les saisir et les embrasser : tels sont un palais, un entre-colonnement, un angle, une voûte et d'autres choses semblables.


 Les images sont des formes qui permettent de reconnaître et de représenter l'objet que nous voulons nous rappeler ; par exemple, si nous voulons évoquer le souvenir d'un cheval, d'un lion, d'un aigle, il nous faudra placer l'image de ces animaux dans des lieux déterminés. (…)

 Mais comme il arrive ordinairement que, parmi les images, les unes soient durables, frappantes et capables de mettre sur la voie, les autres faibles, passagères et presque incapables de réveiller les souvenirs, il faut examiner la cause de ces différences, afin que, la connaissant, nous puissions savoir les images que nous devons écarter ou rechercher.

 Or, d'elle-même, la nature nous enseigne ce qu'il faut faire. En effet, dans la vie courante, si nous voyons des choses peu importantes, ordinaires, banales, ordinairement nous ne nous en souvenons pas, parce que l'esprit n'est frappé d'aucune circonstance nouvelle et propre à soulever l'étonnement. Au contraire, si nous voyons une chose particulièrement honteuse, infâme, extraordinaire, importante, incroyable, propre à faire rire, ou si nous en entendons parler, généralement nous en conservons longtemps le souvenir.

 Aussi ce que nous voyons sous nos yeux ou ce que nous entendons chaque jour, nous l'oublions presque toujours ; ce qui nous est arrivé dans notre enfance, c'est souvent ce que nous nous rappelons le mieux ; la seule explication possible de ce double phénomène, c'est que les choses ordinaires s'échappent de notre mémoire, alors que les choses remarquables par leur nouveauté restent plus longtemps dans l'esprit.(…)

Les images devront donc être choisies dans le genre qui peut rester le plus longtemps gravé dans la mémoire. Ce sera le cas, si nous établissons des similitudes aussi frappantes que possible ; si nous prenons des images qui ne soient ni nombreuses ni flou, mais qui aient une valeur ; si nous leur attribuons une beauté exceptionnelle ou une insigne laideur ; si nous ornons certaines, comme qui dirait de couronnes ou d'une robe de pourpre, pour que nous reconnaissions plus facilement la ressemblance, ou si nous les enlaidissons de quelque manière, en nous représentant telle d'entre elles sanglante, couverte de boue, ou enduite de vermillon, pour que la forme nous frappe davantage, ou encore en attribuant à certaines images quelque chose qui soulève le rire : car c'est là aussi un moyen pour nous de retenir plus facilement. 

En effet, les choses dont nous nous souvenons facilement, quand elles existent, il ne sera pas difficile de nous en souvenir, si elles sont imaginaires et soigneusement distinguées. Mais ce qu'il faudra, c'est parcourir rapidement en pensée les premières cases de chaque série, afin de rafraîchir le souvenir des images. "


Peut-être à la suite de l'exemple de Metrodorus que décrivit Quintilien, Giordano Bruno utilisa vers 1582 une variante de cette technique dans laquelle les lieux de référence étaient les signes du zodiaque. Sa méthode était très élaborée. Elle se fondait sur les combinaisons de cercles concentriques du missionnaire espagnol Raymond Lulle et était remplie d'images censées représenter toute la connaissance du Monde. 

Elle devait être utilisée de manière magique comme un chemin pour atteindre le monde des idées au-delà des apparences et obtenir ainsi le pouvoir d'influer sur les événements du monde réel. Sur ses cinq principaux ouvrages, trois étaient des traités concernant l'hermétisme. D'aussi enthousiastes revendications en faveur de la portée encyclopédique de l'art de mémoire sont fréquentes à la Renaissance. Elles eurent de sérieux développements logiques et scientifiques aux xvie et xviie siècles.

Puritanisme et abandon de la méthode 

En 1584, une grande controverse sur cette méthode éclata en Angleterre où les puritains l'attaquèrent comme impie parce qu'elle fait appel à des pensées absurdes ou obscènes pour générer des images mémorables. Le scandale fut grand, mais finalement pas fatal à la méthode. Érasme de Rotterdam et d'autres humanistes, protestants comme catholiques, critiquèrent également les pratiquants de cette méthode qui en faisaient une apologie extravagante, bien qu'ils fussent eux-mêmes convaincus de la nécessité d'une mémoire ordonnée et bien formée dans l'élaboration d'une pensée efficace.

L'art de mémoire en tant que tel fut alors largement abandonné dans le cursus des écoles et des universités et il est maintenant enseigné et pratiqué de manière informelle bien que, dans l'étude de l'argumentation, certains de ses aspects constituèrent toujours une part importante des cours de logique et de rédaction des études supérieures. L'art de mémoire resta aussi enseigné tout au long du xixe siècle comme pouvant être utile aux orateurs et aux conférenciers.




http://www.internetactu.net/2017/03/15/le-retour-des-palais-de-memoire/

jeudi 2 mars 2017

" Hommage à Zola " par Louis-Ferdinand Céline ( 1933 )

Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus.



 Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.

En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son ouvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières... Il nous serait bien agréable qu'elles aient un peu changé. Qu'on nous permette un petit souvenir personnel

. A l'Exposition de 1900, nous étions encore bien jeune, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu'on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. 

La vie moderne commençait. (...) 


La réalité aujourd'hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pas encore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due.

La position de l'homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d'instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu'à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n'en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. 

Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L'homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, "totalitaire" comme on l'intitule. Privées de cette contrainte, elles s'écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu'il le veuille ou non, devient politique. On l'abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula ! (...)

 Je veux bien qu'on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l'extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. 

Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d' autant plus puissant qu'il est parfaitement secret et silencieux.

Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques...

Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c' est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire. (...)

Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l'instruction... Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n'aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras.

Dans le jeu de l'homme, l'instinct de mort, l'instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l' égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C'est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d'une manière ou d'une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d'une manière bien bizarre pour parler d'autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l'avenir, il n'est question que de cela. Je sais qu'on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d'amour aux abattoirs, l'auteur comique garde ses chances, mais c'est un pis aller.  

Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu' on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d' angoisses.

Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d'une immense déroute, une autre. Il n'est plus question de l'imiter ou de le suivre. Nous n'avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d'âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu'il est parti, de drôles de choses.

La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c' est la belote "au sang" qui nous attire et nous garde.

L'oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l'oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l'affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques.

Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d'optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C'est plus sûr.

Quand j'entends seulement prononcer autour de moi le mot "Esprit" : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu'il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de "naturalisme" ?

Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus.

 L' École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde.

C'était son destin.

http://www.ezola.fr/Docnumerises/docnumerises13.html
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.