mardi 15 avril 2014

" L’âme humaine sous le régime socialiste " par Oscar Wilde ( 1891 )








Le principal avantage qui résulterait de rétablissement du socialisme serait, à n’en pas douter, que nous serions délivrés par lui de cette sordide nécessité de vivre pour d’autres, qui dans l’état actuel des choses, pèse d’un poids si lourd sur tous presque sans exception. En fait, on ne voit pas qui peut s’y soustraire.






Çà et là, dans le cours du siècle, un grand homme de science, tel que Darwin ; un grand poète, comme Keats ; un subtil critique comme Renan ; un artiste accompli, comme Flaubert, ont su s’isoler, se placer en dehors de la zone où le reste des hommes fait entendre ses clameurs, se tenir à l’abri du mur, que décrit Platon réaliser ainsi la perfection de ce qui était en chacun, avec un avantage incalculable pour eux, à l’avantage infini et éternel du monde entier.
Néanmoins, ce furent des exceptions.
La majorité des hommes gâchent leur existence par un altruisme malsain, exagéré, et en somme, ils le font par nécessité. Ils se voient au milieu d’une hideuse pauvreté, d’une hideuse laideur, d’une hideuse misère. Ils sont fortement impressionnés par tout cela, c’est inévitable. ( ... )

La Charité est créatrice d’une multitude de péchés.
Il reste encore à dire ceci : c’est chose immorale que d’employer la propriété privée à soulager les maux affreux que cause la privation de propriété privée ; c’est à la fois immoral et déloyal.
Sous le régime socialiste, il est évident que tout cela changera.
Il n’y aura plus de gens qui habiteront des tanières puantes, seront vêtus de haillons fétides, plus de gens pour procréer des enfants malsains, et émaciés par la faim, au milieu de circonstances impossibles et dans un entourage absolument repoussant.
La sécurité de la société ne sera plus subordonnée, comme elle l’est aujourd’hui, au temps qu’il fait. S’il survient de la gelée, nous n’aurons plus une centaine de mille hommes forcés de chômer, vaguant par les rues dans un état de misère répugnante, geignant auprès des voisins pour en tirer des aumônes ou s’entassant à la porte d’abris dégoûtants pour tâcher d’y trouver une croûte de pain et un logement malpropre pour une nuit. Chacun des membres de la société aura sa part de la prospérité générale et du bonheur social, et s’il survient de la gelée, personne n’en éprouvera d’inconvénient réel.
Et d’autre part, le socialisme en lui-même aura pour grand avantage de conduire à l’individualisme.
Le socialisme, le communisme, — appelez comme vous voudrez le fait de convertir toute propriété privée en propriété publique, de substituer la coopération à la concurrence, — rétablira la société dans son état naturel d’organisme absolument sain, il assurera le bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il faut quelque chose de plus.
Ce qu’il faut, c’est l’individualisme. Si le socialisme est autoritaire, s’il existe des gouvernements armés du pouvoir économique, comme il y en a aujourd’hui qui sont armés du pouvoir politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour l’homme que le premier. ( ... )

On nous dit souvent que les pauvres, sont reconnaissants de la charité. Certains le sont, nul n’en doute, mais les meilleurs d’entre eux ne sont jamais reconnaissants. Ils sont ingrats, mécontents, indociles, ingouvernables, et c’est leur droit strict.
Ils sentent que la Charité est un moyen de restitution partielle ridiculement inadéquat, ou une aumône sentimentale, presque toujours aggravée d’une impertinente indiscrétion que l’homme sentimental se permet pour diriger tyranniquement leur vie privée.
Pourquoi ramasseraient-ils avec reconnaissance les croûtes de pain qui tombent de la table du riche ?
Leur place serait à cette même table, et ils commencent à le savoir.
On parle de leur mécontentement. Un homme qui ne serait pas mécontent dans un tel milieu, dans une existence aussi basse, serait une parfaite brute.
Aux yeux de quiconque a lu l’histoire, la désobéissance est une vertu primordiale de l’homme. C’est par la désobéissance que s’est accompli le progrès, par la désobéissance et la révolte.
Parfois on loue les pauvres d’être économes. Mais recommander l’économie aux pauvres, c’est chose à la fois grotesque et insultante. Cela revient à dire à un homme qui meurt de faim : « ne mangez pas tant ». Un travailleur de la ville ou des champs qui pratiquerait l’économie serait un être profondément immoral. On devrait se garder de donner la preuve qu’on est capable de vivre comme un animal réduit à la portion congrue. On devrait se refuser à vivre de cette façon ; il est préférable de voler ou de recourir à l’assistance publique, ce que bien des gens regardent comme une forme du vol. Quant à mendier, c’est plus sûr que de prendre, mais prendre est plus beau que mendier. Non, un bomme pauvre qui est ingrat, dépensier, mécontent, rebelle, est probablement quelqu’un, et il y a en lui bien des choses. Dans tous les cas, il est une protestation saine. ( ... )

Les agitateurs sont une bande de gens qui se mêlent à tout, se fourrent partout ; ils s’en prennent à une classe qui jusqu’alors était parfaitement satisfaite, et ils sèment chez elle les germes, du mécontentement. C’est là ce qui fait que les agitateurs sont des plus nécessaires. Sans eux, dans notre état d’imperfection sociale, on ne ferait pas un seul progrès vers la civilisation.
Si l’esclavage a disparu d’Amérique, cela n’est nullement dû à l’initiative des esclaves et ils n’ont pas même exprimé formellement le désir d’être libres. Sa suppression est entièrement due à la conduite grossièrement illégale de certains agitateurs de Boston et d’ailleurs, qui n’étaient point eux-mêmes des esclaves, ni des possesseurs d’esclaves, qui n’avaient aucun intérêt réellement engagé dans la question. Ce sont les abolitionnistes, certainement, qui ont allumé la torche, l’ont tenue en l’air, qui ont mis en marche toute l’affaire. Et, chose assez curieuse, ils n’ont trouvé qu’un très faible concours chez les esclaves eux-mêmes, ils n’ont guère éveillé en ceux-là de sympathies, et quand la guerre fut terminée, quand les esclaves se trouvaient libres, en possession même d’une liberté tellement complète qu’ils étaient libres de mourir de faim, beaucoup parmi eux déplorèrent le nouvel état de choses.
Pour le penseur, l’événement le plus tragique, dans toute la Révolution française, n’est point que Marie-Antoinette ait été mise à mort comme Reine, mais que les paysans affamés de la Vendée aient couru volontairement se faire tuer pour la cause affreuse de la féodalité.
Il est donc clair qu’un socialisme autoritaire ne fera pas l’affaire. En effet, dans le système actuel, un très grand nombre de gens peuvent mener une existence qui comporte une certaine somme de liberté, d’expression, de bonheur. Dans une société composée de casernes industrielles, sous un régime de tyrannie économique, personne ne serait en état de jouir de cette liberté. ( ... )

Tous les systèmes de gouvernement sont des avortements.
Le despotisme est injuste envers tous, envers le despote lui-même, qui probablement était destiné à faire mieux que cela.
Les oligarchies sont injustes envers la majorité, et les ochlocraties le sont envers la minorité.
On avait jadis fondé de grandes espérances sur la démocratie, mais le mot de démocratie signifie simplement que le peuple régit le peuple à coups de triques dans l’intérêt du peuple.
On a fait cette découverte.
Je dois dire qu’il était grand temps, car toute autorité est profondément dégradante. Elle dégrade ceux qui l’exercent. Elle dégrade ceux qui en subissent l’exercice.
Lorsqu’on en use violemment, brutalement, cruellement, cela produit un bon effet, en créant, et toujours en faisant éclater l’esprit de révolte», d’individualisme qui la tuera.
Lorsqu’on la manie avec une certaine douceur, qu’on y ajoute l’emploi de primes et de récompenses, elle est terriblement démoralisante. Dans ce cas, les gens s’aperçoivent moins de l’horrible pression qu’on exerce sur eux, et ils vont jusqu’au bout de leur vie dans une sorte de bien-être grossier, pareils à des animaux qu’on choie ; jamais ils ne se rendent compte qu’ils pensent probablement la pensée d’autrui, qu’ils vivent selon l’idéal conçu par d’autres, qu’en définitive, ils portent ce qu’on peut appeler des vêtements d’occasion, que jamais, pas une minute, ils ne sont eux-mêmes.
« Quiconque veut être libre, dit un fin penseur, doit se soustraire à l’uniformité. » Et l’autorité, en encourageant par des appâts le peuple à l’uniformité, produit parmi nous un clan de grossiers barbares abondamment gavés.
Avec l’autorité, disparaîtront les châtiments.
On aura alors gagné beaucoup ; on aura fait en réalité, un gain inestimable.
Quand on lit l’histoire, non pas celle des éditions émondées qui s’écrivent pour les écoliers et les cancres d’Université, mais les documents originaux de chaque époque, on est absolument écœuré, non point par les crimes commis par les gredins, mais par les châtiments qu’ont infligés les honnêtes gens.

Un peuple est infiniment plus abruti par l’emploi habituel des punitions que par les crimes qui s’y commettent de temps à autre.  

La conséquence qui saute aux yeux, c’est que plus il s’inflige de châtiments, plus il se commet de crimes.
La plupart des législateurs modernes l’ont très bien remarqué, et se sont imposé la tâche de réduire les peines dans la mesure qu’ils croient possible. Et partout où cette réduction a été réelle, elle a toujours produit d’excellents résultats.
Moins il y a de peines, moins il y a de crimes.
Quand on aura totalement supprimé les châtiments, ou bien il n’y aura plus de crimes, ou bien s’il s’en produit, leurs auteurs seront soignés par les médecins pour une forme de folie très fâcheuse, qui doit être traitée par l’attention et la bonté.
En effet, ceux que de nos jours on qualifie de criminels ne le sont aucunement.
Ce qui engendre le crime moderne, c’est la misère et non la méchanceté. ( ... )

Maintenant l’État, n’ayant plus à gouverner, on peut se demander ce que l’État fera.
L’État deviendra une association volontaire qui organisera le travail, qui fabriquera et distribuera les objets nécessaires.
L’État a pour objet de faire ce qui est utile.
Le rôle de l’individu est de faire ce qui est beau.
Et puisque j’ai prononcé le mot de travail, je ne puis me dispenser de dire qu’on a écrit et dit un nombre infini de sottises, de nos jours, à propos de la dignité du travail manuel. Le travail manuel n’a en soi rien qui soit nécessairement digne, et il est en grande partie absolument dégradant.
L’homme éprouve un dommage à la fois mental et moral, quand il fait quelque chose où il ne trouve aucun plaisir. Bien des formes de travail sont de l’activité tout à fait dépourvue d’attrait, et devraient être regardées comme telles. Balayer pendant huit heures par jour un passage boueux quand le vent souffle de l’est, c’est une occupation dégoûtante. Faire ce nettoyage avec une dignité intellectuelle, ou morale, ou physique, me parait impossible. Le faire avec joie, ce serait terrifiant.
L’affaire de l’homme est autre que de déplacer de la boue. Tous les travaux de ce genre devraient être exécutés par des machines.
Et je suis convaincu qu’on en arrivera là.
Jusqu’à présent, l’homme a été, jusqu’à un certain point, l’esclave de la machine, et il y a quelque chose de tragique dans ce fait que l’homme a souffert de la faim dès le jour où il a inventé une machine pour le remplacer dans son travail.
Un homme possède une machine qui exécute la besogne de cinq cents hommes.
En conséquence, voilà cinq cents hommes jetés sur le pavé, n’ayant rien à faire, rien à manger, et qui se mettent à voler.
Quant au premier, il récolte les produits de la machine, et il les garde. Il a cinq cents fois plus de temps qu’il ne devrait en avoir, et très probablement, beaucoup plus qu’il ne lui en faut, en réalité, ce qui est bien plus important.
Si la machine appartenait à tout le monde, chacun en profiterait.
Ce serait là un avantage immense pour la société.
Tout travail non intellectuel, tout travail monotone et ennuyeux, tout travail où l’on manipule des substances dangereuses et qui comporte des conditions désagréables, doit être fait par la machine.
C’est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de houille, qui doit faire les besognes d’assainissement, faire le service des chauffeurs à bord des steamers, balayer les rues, faire les courses quand il pleut, en un mot, accomplir toutes les besognes ennuyeuses ou pénibles.

Actuellement, la machine fait concurrence à l’homme.
Dans des conditions normales, la machine sera pour l’homme un serviteur.








vendredi 21 mars 2014

" Inculture(s) " par Franck Lepage

«L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu» ou une autre histoire de la culture
Incultures 1 La culture Franck Lepage



« Monsieur, j’étais horrifiée ! Mais j’étais plus encore horrifiée quand je me suis rendue compte que j’étais la seule à être choquée ! Toutes mes collègues m’ont dit : Christiane qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peut rien faire à ça, c’est une loi ! Et puis, si on ne désigne pas les Juifs, c’est nous qui allons êtres renvoyées ! Est-ce que tu seras plus utile une fois que tu seras renvoyée ? Et puis, tais-toi, tu vas avoir des ennuis ! Tu vas être déportée ! »

Et Christiane Faure me raconte : « Monsieur, nous avons fait les listes.

Et moi, j’ai regardé mes jeunes élèves descendre la colline d’Oran avec leurs petites blouses roses sous le bras. Et j’ai pleuré, Monsieur. Et je me suis dit que plus jamais, je ne pourrais être enseignante, plus jamais.

J’enseignais Diderot, Rousseau, Montesquieu, Voltaire… ! Monsieur, sachant les enseigner, nous aurions dû savoir les défendre ! »


Ceux d’entre vous qui ont connu la guerre de 1968, savent qu’à cette époque-là, les pauvres – (tiens, en voilà un de mot en train de disparaître ! Moi, je trouve cela très bien qu’il y ait de moins en moins de pauvres, je trouve ça génial !) – on les appelait dans ces années-là des « exploités ». Je jure aux plus jeunes dans la salle, que c’est vrai ! Ca ne nous posait pas de problème ! On parlait d’eux comme ça couramment !

Quand on était éducateur social dans les quartiers, on parlait des « exploités ».



Vous comprenez bien que c’est un mot très-très embêtant pour le pouvoir. Parce que c’est un mot qui vous permet de penser la situation de la personne, non pas comme un état, mais comme le résultat d’un processus qui s’appelle « l’exploitation ». Si ce type-là est exploité, c’est donc qu’il y a un exploiteur quelque part ! Donc, quand vous le nommez exploité, vous le pensez comme un exploité et vous cherchez tout de suite… l’exploiteur. « Quel est le salaud qui exploite ce type, que je lui casse la figure ! »

Le pouvoir nous fait comprendre, que ça serait bien dorénavant d’appeler ces gens-là des « défavorisés ». Et regardez bien, c’est très- très amusant : c’est le même type, dans la même situation… mais dans un cas, il a été exploité par quelqu’un, dans l’autre, « il-n’a-pas-eu-de- chance ! » « Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? On ne va pas aller faire chier le patronat parce que ce con n’a pas de pot, quoi ! »

C’est un état, vous voyez ? « Défavorisé », c’est un état. Il n’y a pas de défavoriseur, si vous voulez.

C’est comme « exclus ». Il n’y a pas d’exclueur. Vous êtes exclus : vous ne pensez pas à un processus, vous pensez à un état. Exclus, c’est un état : le type, il est né comme ça ! Je m’en fous, moi : je suis inclus ! Je m’en tape de lui ! C’est comme les noirs et les blancs : moi, je suis né inclus ! Voilà ! Lui, il est né exclus, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Je suis travailleur social, d’accord, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
  ( ... )



deux sociologues de mes amis, dans un livre dont le titre devrait vous séduire, « Le nouvel esprit du capitalisme », se sont mis en tête de traquer les raisons culturelles qui font que nous acceptons le capitalisme, alors que nous en comprenons les dégâts, alors que nous avons été capables de mettre fin au communisme !

Ils se sont mis dans la tête une idée très curieuse, qui est que la théorie du capitalisme se trouve dans les ouvrages de management ! C’est-à- dire qu’en fait, leur idée, c’est que le management - en accord avec vos idées, Monsieur ! - c’est la théorie de l’exploitation !
 C’est-à-dire :Apprendre à nos futurs directeurs à nous exploiter !

 C’est ça, le management ! Ils se sont mis en tête de rentrer dans un ordinateur quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 1960, puis quatre- vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000. Et ils ont lancé leur logiciel d’analyse du langage pour voir quels étaient les mots qui arrivaient dans quel ordre…

Alors, Mesdames et Messieurs, en 1960, le mot le plus souvent cité dans quatre-vingt-dix ouvrages de management est le mot « hiérarchie ».

 A cela, rien que de bien normal : on voit bien pourquoi il faut apprendre à nos futurs dirigeants à raisonner en terme de hiérarchie.

Alors je vous pose la question : selon vous, combien de fois le mot « hiérarchie » apparaît-il dans quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
ZERO fois !

Mesdames et Messieurs, le mot « hiérarchie » a disparu de la théorie du capitalisme ! Je vous pose alors cette question complémentaire : selon vous, la hiérarchie a-t-elle disparu des entreprises ?

Parce que si comme moi, vous pensez qu’elle n’a pas disparu et qu’à bien des égards elle s’est renforcée - mais qu’on ne peut plus la nommer comme hiérarchie ! – alors, on ne peut plus la penser comme hiérarchie !

Et le syndicalisme a un problème !
Parce qu’autant on peut mobiliser un collectif de travailleurs contre une hiérarchie, autant il est extrêmement improbable de lancer des individus à l’assaut de ce qui tient lieu aujourd’hui de hiérarchie…

Et selon vous, quel est le mot qui arrive « number one » en tête de quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
(Public) Participation, solidarité, réussite…

Mesdames et Messieurs, je vous présente notre ennemi : le « projet » !
(il retourne la carte marquée PROJET)

Si nous ne parvenons pas à combattre ça, nous sommes foutus ! Nous sommes foutus, parce que ce satané mot - qui est tellement positif par ailleurs ! - ce satané mot a tellement colonisé nos façons de penser en vingt ans - c’est un mot récent - que nous ne parvenons plus à penser en dehors de lui !

Nous estimons que les jeunes doivent avoir des projets. Nous disons de certains jeunes qu’ils n’ont pas de projets. Nous estimons que les pauvres doivent faire des projets ! Les gens le plus en difficulté, pour se projeter dans l’avenir, on leur demande des projets !
Les seuls à qui on ne demande pas de projets, ce sont les riches.

Nous estimons qu’il nous faut avoir un « projet de vie ». Manifestement « vivre » ne suffit plus ! Nous devons transformer notre propre vie en un processus productif ! Parce que ce mot, Mesdames et Messieurs, est un mot qui transforme tout ce qui bouge en un produit ! C’est-à-dire en une marchandise. Des choses qui, jusqu’à maintenant, échappaient à la logique de la marchandise - du social, de l’éducatif, du culturel… - à partir du moment où on les fait sous cette forme-là…

Cela signifie qu’au lieu de travailler dans un quartier sur huit ans, dix ans, douze ans - ce que nous faisions dans les années 1960, quand on était éducateur ! – aujourd’hui, on réunit un groupe de jeunes… Avec eux, on monte un « projet ». Ce projet dure un an. On défend ce projet en échange d’une subvention, en concurrence avec d’autres porteurs de projets. Ce projet n’est pas fini, qu’on est déjà en train de préparer le projet suivant pour obtenir la subvention suivante.

A partir du moment où l’on fait ça, Mesdames et Messieurs, on rentre dans la définition marxiste de la marchandise.

La marchandise, c’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents. Et bien, Mesdames et Messieurs, le mot « projet » est un mot qui, insidieusement, transforme notre vie en un processus de marchandise.

Mesdames messieurs je voudrais avant de vous laisser, vous dire la chose suivante : le capitalisme est une saloperie !

Mais ça, vous le savez déjà. C’est une saloperie à cause du trou dans la couche d’ozone, à cause des milliards de pauvres dans le monde, des missions de chômeurs dans la France qui est le 4ème pays le plus riche du monde, de la violence partout et du pillage de l’Afrique ; tout cela, vous le savez…

Mais c’est une saloperie pour une autre raison : ce foutu système parvient à se faire aimer et désirer par nous alors même que nous croyons le défendre, et il utilise pour cela des astuces de langage qui enrôlent notre générosité à son service.

De femmes et messieurs, lorsque nous croyons nous battre pour la liberté du créateur, pour la défense de la création, pour le développement culturel, pour la restauration du lien social, nous enrôlons notre générosité au services du capitalisme.

Mesdames et Messieurs, on nous a volé des mots, et on nous a fourgué à la place de la camelote, de la verroterie, de la pacotille.

Je voudrais bien que quelqu'un ici m'explique ce que c'est que le lien social ? je voudrais que quelqu'un me dise qui détruit du lien social entre le patron de Michelin qui licencie 7000 pères de famille, la même année où il a établi des bénéfices records, ou bien le fils de l'un de ses pères de famille raye une voiture sur le quartier avec cinq clés ? Qui dans ce quartier détruit du lien social ? Et qu'est-ce que c'est que ce lien social qu'il nous faudrait restaurer sinon de l'ordre au service du capitalisme ? (...)



Et tout ça, Madame et Messieurs, tout ça à cause de qui ? A cause de mademoiselle Faure !

Parce que, quand elle a accepté de me parler le deuxième jour, et bien moi, j’ai commencé à comprendre !
« En 1940, Monsieur, j’étais jeune professeure de français au lycée de jeunes filles à Oran, en Algérie. Lorsque l’état français a promulgué les lois portant statut des Juifs en France. La première chose que l’on nous a demandée… Nous avons reçu un jour une circulaire nous demandant de dresser les listes des élèves juifs de notre établissement, afin qu’ils soient expulsés. Puisque l’état français avait décidé que les Juifs n’auraient plus le droit de bénéficier de l’instruction publique. »

C’était compliqué » à l’époque, d’un seul coup des français découvraient qu’ils n’étaient pas français. Pas évident à comprendre !

Elle m’a dit :

« Monsieur, j’étais horrifiée ! Mais j’étais plus encore horrifiée quand je me suis rendue compte que j’étais la seule à être choquée ! Toutes mes collègues m’ont dit : Christiane qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peut rien faire à ça, c’est une loi ! Et puis, si on ne désigne pas les Juifs, c’est nous qui allons êtres renvoyées ! Est-ce que tu seras plus utile une fois que tu seras renvoyée ? Et puis, tais-toi, tu vas avoir des ennuis ! Tu vas être déportée ! »

Et Christiane Faure me raconte : « Monsieur, nous avons fait les listes.

Et moi, j’ai regardé mes jeunes élèves descendre la colline d’Oran avec leurs petites blouses roses sous le bras. Et j’ai pleuré, Monsieur. Et je me suis dit que plus jamais, je ne pourrais être enseignante, plus jamais.


J’enseignais Diderot, Rousseau, Montesquieu, Voltaire… ! Monsieur, sachant les enseigner, nous aurions dû savoir les défendre ! »


http://1libertaire.free.fr/FLepage01.html


Franck Lepage - [ Inculture 2 ] - Comprendre le dysfonctionnement de " l'Éducation nationale "


 

jeudi 20 février 2014

" L’Art et la Révolution " par Richard Wagner ( 1849 )





Cet esclave est devenu maintenant l’axe fatal des destinées du monde. L’escIave, par sa simple existence d’esclave estimée nécessaire, a dévoilé la vanité et l’instablité de toute la beauté et de toute la force de l’humanisme particulariste des Grecs, et a démontré à tout jamais que la beauté et la force comme fondements de la vie sociale ne peuvent créer un bonheur durable que si elles appartiennent à tous les hommes.





Presque universellement aujourd’hui les artistes se plaignent des dommages que la Révolution leur porte. Ce n’est ni ce grand combat de rue, ni l’ébranlement brusque et violent de l’édifice social, ni le changement rapide de gouvernement qu’ils accusent, i’impression que d’aussi formidables événements, considérés en eux-mêmes, laissent à leur suite, est, toutes proportions gardées généralement, passagère et ne cause qu’un trouble peu durable : mais c’est le caractère particulièrement persistant des derniers ébranlements, qui affecte d’une façon si mortelle les modernes manifestations d’art. Les bases sur lesquelles reposaient jusqu’ici le gain, le commerce, larichesse sont maintenant menacées, et malgré le rétablissement du calme extérieur, malgré le retour complet de la physionomie de la vie sociale, un cuisant souci, une torturante angoisse ronge profondément le cœur de cette vie : la pusillanimité de l’esprit d’entreprise paralyse le crédit ; qui veut conserver sûrement renonce à un gain incertain, l’industrie languit, et l’Art n’a plus de quoi vivre. 

Il serait cruel de refuser une pitié humaine aux milliers d’êtres en proie à cette détresse. Il y a peu de temps encore, habituellement, l’artiste en vogue recevait de la classe aisée et insoucieuse de notre société fortunée un salaire d’or en prix de ses productions qui plaisaient, et pouvait prétendre également à la vie aisée et insoucieuse : aussi est-il dur pour lui de se voir aujourd’hui repoussé par des mains anxieusement fermées, et livré à la misère de la lutte pour le pain quotidien : il partage par là le sort du travailleur manuel, qui jadis pouvait occuper ses mains adroites à créer pour le riche mille commodités agréables, et doit maintenant les laisser oisives et les appuyer sur son ventre affamé. Il a donc le droit de se plaindre, car à celui qui souffre la nature a donné les larmes. (...)

Le Christianisme justifie une existence sans honneur, inutile, lamentable de l’homme sur terre, par le merveilleux amour de Dieu, qui n’a nullement créé l’homme — ainsi que le croyaient erronément les beaux Grecs — pour vivre sur la terre avec une joyeuse conscience de soi, mais l’a enfermé ici-bas dans un répugnant cachot pour lui préparer, en récompense de s’être imbibé là du mépris de lui-même, après la mort une éternité de la plus commode et de la plus inactive des splendeurs. 

L’homme pouvait donc, et même devait rester dans le plus profond état d’abaissement inhumain, il ne devait exercer aucune activité vitale, car cette vie maudite était l’empire du diable, c’est-à-dire des sens, et par toute activité dans cette vie il aurait travaillé au protit du diable : c’est pourquoi le malheureux qui s’emparait de la vie avec une force joyeuse devait souffrir après la mort l’éternelle torture de l’enfer. L’on n’exigeait de l’homme que la Foi, c’est-à-dire l’aveu de son dénûment et le renoncement à tout effort persouuel pour s’arracher à ce dénûment, dont seule la Grâce imméritée de Dieu devait le délivrer.

L’historien ne sait point avec certitude si telle a été également la pensée de ce pauvre fils de charpentier galiléen, qui à la vue de la misère de ses semblables s’écriait qu’il était venu sur la terre pour apporter non la paix mais le glaive, tonnait avec une indignation pleine d’amour contre ces pharisiens hypocrites qui flattaient lâchement la puissance romaine, et d’autant plus cruellement comprimaient et enchaînaient le peuple, prêchait enfin l’universel amour de l’homme, amour dont il n’aurait point certes pu croire capables ceux qui devaient se mépriser eux-mêmes. Le penseur distingue plus nettement l’énorme zèle avec lequel Paul, le pharisien merveilleusement converti, suivait d’une manière évidemment heureuse pour convertir les païens le précepte : « soyez prudents comme les serpents, etc. » ; il peut également éprouver le terrain historique, caractérisé par le plus profond et le plus général abaissement du genre humain civilisé, d’où la plante du dogme chrétien finalement achevé surgit fécondée. Mais ce que l’artiste probe reconnaît du premier coup d’œil, c’est que le christianisme n’était pas de l’art et ne pouvait en aucune manière donner naissance au véritable art vivant.  

Le Grec libre qui se plaçait au sommet de la nature pouvait, de la joie de l’homme intérieur, créer l’Art : le chrétien, qui rejetait également la nature et lui même, ne pouvait sacrifier à son dieu que sur l’autel du renoncement, il ne pouvait lui porter en don ce qu’il faisait, ce qu’il produisait, mais il croyait se le devoir rendre favorable en s’abstenant de toute création personnelle hardie. L’Art est la plus haute activité de l’homme physiquement bien développé, en harmonie avec lui-même et avec la nature; l’homme doit éprouver vis-à-vis du monde physique la plus haute joie, s’il veut en tirer l’instrument d’art ; car ce n’est que du monde physique seul qu’il peut prendre la volonté de faire œuvre d’art. Le Chrétien, s’il avait voulu réellement créer l’œuvre d’art correspondante à sa croyance, aurait au contraire dû dans l’essence de l’esprit abstrait, la grâce de Dieu, prendre la volonté et trouver l’instrument, — mais quel aurait pu être son but ? Ce ne pouvait être la beauté physique qui selon lui émanait du diable ! Et comment l’esprit aurait-il pu d’ailleurs produire quelque chose de perceptible aux sens ?

Toute subtilité de raisonnement est ici stérile ; les événements historiques montrent le plus clairement possible le résultat des deux mouvements opposés. Tandis que les Grecs pour leur édification se réunissaient dans l’amphithéâtre pendant quelques heures remplies d’impressions profondes, les Chrétiens s’enfermaient leur vie durant dans un cloître : là-bas c’était l’assemblée du peuple, ici l’Inquisition qui jugeait ; le développement de l’État conduisit là à une démocratie sincère, ici à un absolutisme hypocrite. (...)


Mais le pouvoir temporel eut aussi part à la renaissance des arts. Après de longues luttes, ayant affermi les bases de leur pouvoir, les princes, en possession de richesses sûres, sentirent s’éveiller en eux le désir de jouir de ces richesses avec plus de raffinement : pour ce faire, ils prirent à leur solde les arts empruntés aux Grecs : l’art « libre » était au service du grand seigneur, et, tout bien considéré, l’on ne saurait dire lequel était le plus hypocrite : Louis XIV, qui à son théâtre royal se faisait réciter d’habiles tirades contre les tyrans grecs, ou Corneille et Racine, qui, aux applaudissements de leur maître, mettaient dans la bouche de leurs héros de théâtre l’ardeur de liberté et la vertu politique de la Grèce et de la Rome anciennes.

Est-ce qu’un art réel et sincère pouvait donc exister là où il ne s’élevait pas de la vie comme l’expression d’une communauté libre, consciente d’elle-même, mais était au service de puissances opposées au libre développement de la communauté, et par conséquent devait être transplanté aibitraii ornent de contrées étrangères ? Certes non. Et cependant nous allons voir que l’Art, au lieu de se délivrer de maîtres quasi convenables comme l’étaient l’Église spirituelle et les princes instruits, se vendit corps et âme à une maîtresse bien pire : l’Industrie(...)


Voilà l’art, tel qu’il remplit à présent tout le monde civilisé ! Sa véritable essence est l’industrie, son but moral le gain, son prétexte esthétique la distraction des ennuyés. Du cœur de notre société moderne, du centre de son mouvement circulatoire, la spéculation en grand, notre art prend son suc nourricier ; il emprunte une grâce sans âme aux restes sans vie d’une convention chevaleresque moyenâgeuse, et daigne descendre de là, avec l’affectation de la charité chrétienne qui ne méprise pas même l’obole du pauvre, jusqu’aux profondeurs du prolétariat,— énervant, démoralisant, déshumanisant, en quelque endroit que le poison de sa sève se répande.

De semblables jugements sont bornés mais sincères ; ils montrent tout bonnement ce dont le spectateur s’occupe. Il y a également un grand nombre d’artistes en vogue qui ne contestent nullement qu’ils n’auraient d’autre ambition que de satisfaire ces spectateurs bornés. Très justement ils jugent ainsi : quand le prince, après un dîner laborieux, le banquier après d’énervantes spéculations, l’ouvrier après une fatigante journée de travail, arrivent au théâtre, ils veulent se reposer, se distraire, se divertir, et non point tendre leur esprit et s’exciter de nouveau. Cet argument est d’une vérité si frappante que nous n’avons à y opposer que ceci : pour atteindre le but proposé tous les moyens imaginables sont préférables à l’emploi de l’Art comme instrument et comme prétexte. Mais à cela on nous répond que, si l’on ne voulait pas employer l’Art de cette façon, l’Art cesserait d’exister et ne pourrait plus d’aucune manière être mis en contact avec la vie publique, — c’est-à-dire que l’artiste n’aurait plus de quoi vivre. En ce sens tout est lamentable, mais sincère, vrai et honnête : abaissement civilisé, imbécillité chrétienne moderne !

La révolution de février enleva à Paris aux théâtres la protection officielle, et beaucoup d’entre eux menacèrent de tomber. Après les journées de juillet, Cavaignac, chargé du maintien de l’ordre social existant, vint à leur secours et réclama aide pour conserver leur existence. Pourquoi ? Parce que la famine, le prolétariat seraient augmentés par la chute de théâtres. Voilà donc le seul intérêt que l’État prenne au théâtre ! Il voit en lui l’établissement industriel ; et accessoirement, aussi un dérivatif affaiblissant l’esprit, absorbant le mouvement, souverain contre l’agitation menaçante de l’intelligence humaine échauffée, qui, dans la plus profonde tristesse, couve les moyens par lesquels la nature humaine déshonorée reviendra à elle-même, fût-ce aux dépens de l’existence de nos institutions théâtrales si bien adaptées à leur but !

La déplorable influence du christianisme ici également n’est pas à méconnaître. En effet comme le christianisme plaçait le but de l’homme entièrement en dehors de son existence terrestre, et que ce but seul, le dieuabsolu, extrahumain, avait une valeur pour lui, la vie ne pouvait être l’objet des soucis de l’homme qu’en proportion de ses plus inéluctables nécessités ; car une fois qu’on avait reçu la vie, on était obligé de la conserver jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de nous délivrer de son fardeau : mais ses besoins ne pouvaient en aucune façon éveiller en nous l’envie de travailler avec amour la matière que nous devions employer pour les satisfaire ; seul le but abstrait de la stricte conservation de la vie pouvait justifier notre activité physique, et ainsi nous voyons avec horreur dans nos actuelles fabriques de coton l’esprit du christianisme directement réalisé : en faveur des riches Dieu est devenu l’Industrie, qui ne laisse vivre le pauvre ouvrier chrétien que jusqu’au moment où les célestes constellations commerciales amènent la bienheureuse nécessité de le congédier dans un monde meilleur. (...)


Cet esclave est devenu maintenant l’axe fatal des destinées du monde. L’escIave, par sa simple existence d’esclave estimée nécessaire, a dévoilé la vanité et l’instablité de toute la beauté et de toute la force de l’humanisme particulariste des Grecs, et a démontré à tout jamais que la beauté et la force comme fondements de la vie sociale ne peuvent créer un bonheur durable que si elles appartiennent à tous les hommes. (...)

Si l’histoire connaît une véritable utopie, un idéal réellement inaccessible, c’est bien le christianisme ; car elle a montré clairement et nettement, et montre encore chaque jour, que ses principes ne pouvaient être réalisés. Comment ces principes auraient-ils pu du reste devenir vraiment vivants, passer dans la vie réelle, puisqu’ils étaient dirigés contre la vie, qu’ils reniaient et maudissaient tout ce qui était vivant ? Le christianisme a un contenu purement spirituel, supra spirituel ; il prêche l’humilité, le renoncement, le mépris de toutes les choses terrestres, et dans l’ambiance de ce mépris — l’amour fraternel. Comment la réalisation de ces préceptes se maniteste-t-elle en pratique dans notre monde moderne, qui se prétend cependant chrétien et considère la religion chrétienne comme la base intangible ? Sous forme d’orgueil de l’hypocrisie, usure, vol des biens de la nature et dédain égoïste du prochain dans la soulfrance. D’où vient ce contraste brutal entre l’idée et la réalisation ? Du fait même que l’idée était maladive, qu’elle avait germé du relâchement et de l’affaiblissement momentanés de la nature humaine, et qu’elle péchait contre la vraie, la saine nature de l’homme. Mais cette nature a démontré combien elle est forte, combien inépuisable est sa fécondité productrice sans cesse renouvelée, et cela précisément sous la pression universelle de cette idée, qui, si elle s’était accomplie jusqu’en ses dernières conséquences, eût en vérité extirpé complètement l’homme de la terre, puisqu’elle comprenait l’abstinence de l’amour sexuel au nombre des plus hautes vertus. Mais vous voyez que malgré la toute puissante Église il y a une telle abondance d’hommes, que votre sagesse d’état christiano-économique ne sait que faire de cette abondance, que vous cherchez des moyens sociaux d’extermination pour vous en débarrasser, que vous seriez même vraiment heureux si l’homme avait été tué par le Christianisme, de telle sorte que l’unique Dieu abstrait de votre cher Moi pût seul encore avoir place en ce monde. (...)

Ses créations ne deviennent œuvres d’art que lorsque par la publicité, elles entrent dans la vie, et une œuvre d’art dramatique n’entre dans la vie que par le théâtre. Mais que sont aujourd’hui ces théâtres disposant des ressources de tous les arts ? Des entreprises industrielles, même là où ils reçoivent des dotations spéciales des états ou des princes : on en confie ordinairement la direction aux mêmes hommes qui hier dirigeaient une spéculation sur les blés, qui demain consacreront au commerce des sucres leurs connaissances sérieuses, à moins qu’ils n’aient acquis les connaissances nécessaires à la compréhension de la dignité du théâtre dans les mystères du service de chambellan ou de fonctions similaires. Aussi longtemps qu’on ne verra dans un théâtre qu’un moyen propre à la circulation de l’argent et capable de faire produire au capital de gros intérêts, ce qui semble naturel étant donné le caractère dominant de la vie sociale et l’obligation pour le directeur de se montrer spéculateur habile vis-à-vis du public, il est logiquement de toute évidence qu’on n’en peut confier la direction, c’est-à-dire l’exploitation, qu’à un homme rompu à ces sortes d’affaires ; car une direction vraiment artistique, une direction, par conséquent, conforme au but primitif du théâtre, serait en effet fort peu apte à atteindre le but actuel. — De là ressort à l’évidence pour tout esprit sagace, que si le théâtre doit retourner à sa noble destination naturelle, il faut absolument qu’il se délivre de la contrainte de la spéculation industrielle. (...)

Vous, mes frères souffrants de toutes les classes de la société humaine qui sentez une sourde colère couver en vous, quand vous aspirez à vous délivrer de l’esclavage de l’argent pour devenir des hommes libres, comprenez bien notre tâche, et aidez-nous à élever l’Art à sa dignité, afin que nous puissions vous montrer, comment vous élèverez le métier à la hauteur de l’Art, le serf de l’industrie au rang de l’homme beau, conscient de lui-même, qui, avec le sourire de l’initié, peut dire à la nature, au soleil et aux étoiles, à la mort et à l’éternité : vous aussi vous êtes miens, et je suis votre maître ! (...)



jeudi 16 janvier 2014

" L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme " (1904-1905) par Max Weber



En tout cas, pour les «derniers hommes » de ce développement de la civilisation, ces mots pourraient se tourner en vérité - « Spécialistes sans vision et voluptueux sans coeur - ce néant s'imagine avoir gravi un degré de l'humanité jamais atteint jusque-là. »



Le puritain voulait être un homme besogneux - et nous sommes forcés de l'être. Car lorsque l'ascétisme se trouva transféré de la cellule des moines dans la vie professionnelle et qu'il commença à dominer la moralité séculière, ce fut pour participer à l'édification du cosmos prodigieux de l'ordre économique moderne. 

Ordre lié aux conditions techniques et économiques de la production mécanique et machiniste qui détermine, avec une force irrésistible, le style de vie de l'ensemble des individus nés dans ce mécanisme - et pas seulement de ceux que concerne directement l'acquisition économique. Peut-être le déterminera-t-il jusqu'à ce que la dernière tonne de carburant fossile ait achevé de se consumer. Selon les vues de Baxter, le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules de ses saints qu'à la façon d' « un léger manteau qu'à chaque instant l'on peut rejeter ». Mais la fatalité a transformé ce manteau en une cage d'acier.

 En même temps que l'ascétisme entreprenait de transformer le monde et d'y déployer toute son influence, les biens de ce monde acquéraient sur les hommes une puissance croissante et inéluctable, puissance telle qu'on n'en avait jamais connue auparavant. Aujourd'hui, l'esprit de l'ascétisme religieux s'est échappé de la cage - définitivement? qui saurait le dire... Quoi qu'il en soit, le capitalisme vainqueur n'a plus besoin de ce soutien depuis qu'il repose sur une base mécanique. Il n'est pas jusqu'à l'humeur de la philosophie des Lumières, la riante héritière de cet esprit, qui ne semble définitivement s'altérer; 

et l'idée d'accomplir son « devoir » à travers une besogne hante désormais notre vie, tel le spectre de croyances religieuses disparues. Lorsque l' «accomplissement» [du devoir] professionnel ne peut être directement rattaché aux valeurs spirituelles et culturelles les plus élevées - ou bien, inversement, lorsqu'il ne peut plus être ressenti comme une simple contrainte économique - l'individu renonce, en général, à le justifier. Aux ÉtatsUnis, sur les lieux mêmes de son paroxysme, la poursuite de la richesse, dépouillée de son sens éthico-religieux, a tendance aujourd'hui à s'associer aux passions purement agonistiques, ce qui lui confère le plus souvent le caractère d'un sport.

Nul ne sait encore qui, à l'avenir, habitera la cage, ni si, à la fin de ce processus gigantesque, apparaîtront des prophètes entièrement nouveaux, ou bien une puissante renaissance des pensers et des idéaux anciens, ou encore - au cas où rien de cela n'arriverait - une pétrification mécanique, agrémentée d'une sorte de vanité convulsive. En tout cas, pour les «derniers hommes » de ce développement de la civilisation, ces mots pourraient se tourner en vérité - « Spécialistes sans vision et voluptueux sans coeur - ce néant s'imagine avoir gravi un degré de l'humanité jamais atteint jusque-là. »

 classiques.uqac.ca

lundi 23 décembre 2013

1+2+3+4+5+6+7+… = -1/12 !






      1+2+3+4+5+6+7+… = -1/12 !


Les mathématiciens sont parfois un peu fêlés. En tout cas ils aiment bien essayer de repousser les limites de notre compréhension, quitte à défier le sens commun. Prenez par exemple la somme suivante : 1+2+3+4+5+6+7… et ainsi de suite. Combien vaut cette somme ?
Je pense que n’importe quel écolier censé répondrait "l’infini". Eh bien oui, mais non. Les mathématiciens ont réussi à prouver que cette immense somme vaut en fait … -1/12 ! ( ... )

Venons-en à notre somme monstrueuse, et appelons la S.


S = 1 +2 + 3 + 4 + 5 + 6 + …

Cette fois ci, la somme n’oscille plus : elle file carrément vers l’infini à grande vitesse ! Et pourtant voici ce que l’on peut faire : prenons la somme S et retirons-lui la somme B


S – B = (1 +2 + 3 + 4 + 5 + 6 + …) – (1 – 2 + 3 – 4 + 5 – 6 + …)

Vous voyez que les termes impairs se compensent et que les termes pairs sont doublés, on a donc


S – B = 2 * (2 + 4 + 6 + 8 + …) = 4 * (1 + 2 + 3 + 4 + …)

et ici à droite on reconnait entre parenthèses notre somme S ! On a donc


S = B + 4S

ou encore S = -B/3. Comme on a vu que B = 1/4, on arrive donc au résultat tant attendu


S = – 1/12.     CQFD !

Cela peut vous paraître choquant, vous pouvez chercher la faille, ou vous imaginer que l’on peut démontrer n’importe quoi de ce genre en tripotant des sommes infinies. Eh bien non, si on respecte quelques règles élémentaires, quelle que soit la manière dont on s’y prend, on trouve que si on veut affecter une valeur finie à cette somme monstrueuse, alors -1/12 est l’unique valeur qui colle.





Du point de vue strictement mathématique, on peut donner un sens formel bien défini à ces calculs. Il suffit juste de généraliser un peu la notion de somme infinie. Ce qui est plus drôle, c’est que cette somme infinie bizarre joue aussi un rôle important en physique théorique.

Pour ma part, je l’ai croisée pour la première fois lors d’une étude sur l’effet Casimir. Cet effet (qui n’a rien à voir avec l’île aux Enfants) a été prédit par le physicien hollandais Hendrik Casimir, et prévoit que deux plaques parallèles conductrices placées dans le vide vont s’attirer à cause des fluctuations de l’énergie du vide (énergie dont je parlais dans ce billet).

Et pour calculer la force subie par les plaques, on utilise l’égalité 1 + 2 + 3 + 4 + … = -1/12 ! Et ça marche, car cette force a été mesurée expérimentalement !




Mais il existe une autre branche de la physique où cette égalité joue un rôle essentiel, il s’agit de la fameuse théorie des cordes. Comme vous le savez peut-être, cette théorie affirme nous vivons dans un monde à 26 dimensions (ou 10 ou 11, c’est selon). Les cordistes aiment dire que c’est ce que "prédit" la théorie, mais la réalité est un peu différente : ce nombre de dimensions n’est pas une prédiction de la théorie, mais plutôt un prérequis pour que la théorie ait mathématiquement un sens. ( ... )


Mais au fait, pourquoi D = 26 est-elle la dimension magique dans laquelle la théorie marche sans que les infinis apparaissent ? Si on fait le détail du calcul, on trouve que le terme infini qui fout le bazar est en fait proportionnel à


\left[1 + \frac{D-2}{2}(1+2+3+4+5+6+7+...)\right]

or si vous observez cette équation deux minutes, et que vous admettez que 1 + 2 + 3 + 4 + … = -1/12, vous remarquez que tout ce terme devient nul pour D=26, et les infinis disparaissent de la théorie !

 Voilà d’où vient le nombre magique, appelé "dimension critique". (Pour les esprits pointilleux, j’ai raconté ici le calcul tel qu’il se présente pour la théorie dite des "cordes bosoniques", qui est la plus simple. On sait depuis longtemps que cette théorie ne fonctionne pas pour d’autres raisons, et on favorise plutôt les théories "supersymétriques" pour lesquels le nombre magique de dimensions est 10, mais l’idée est la même.)



samedi 30 novembre 2013

" Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? " par Charles Baudelaire ( 1855 )




Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. — Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. 





Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible.

Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet ce qu’il entend par progrès, il répondra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains, et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens ; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l’ordre matériel et de l’ordre spirituel s’y sont si bizarrement confondues ! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel.

Si une nation entend aujourd’hui la question morale dans un sens plus délicat qu’on ne l’entendait dans le siècle précédent, il y a progrès ; cela est clair. Si un artiste produit cette année une œuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité.

Je laisse de côté la question de savoir si, délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini ne serait pas sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture ; si, procédant par une opiniâtre négation de lui-même, il ne serait pas un mode de suicide incessamment renouvelé, et si, enfermé dans le cercle de feu de la logique divine, il ne ressemblerait pas au scorpion qui se perce lui-même avec sa terrible queue, cet éternel desideratum qui fait son éternel désespoir ?

Transportée dans l’ordre de l’imagination, l’idée du progrès (il y a eu des audacieux et des enragés de logique qui ont tenté de le faire) se dresse avec une absurdité gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu’à l’épouvantable. La thèse n’est plus soutenable. Les faits sont trop palpables, trop connus. Ils se raillent du sophisme et l’affrontent avec imperturbabilité. Dans l’ordre poétique et artistique, tout révélateur a rarement un précurseur. Toute floraison est spontanée, individuelle. Signorelli était-il vraiment le générateur de Michel-Ange ? Est-ce que Pérugin contenait Raphaël ? L’artiste ne relève que de lui-même. Il ne promet aux siècles à venir que ses propres œuvres. Il ne cautionne que lui-même. Il meurt sans enfants. Il a été son roi, son prêtre et son Dieu. C’est dans de tels phénomènes que la célèbre et orageuse formule de Pierre Leroux trouve sa véritable application.

Il en est de même des nations qui cultivent les arts de l’imagination avec joie et succès. La prospérité actuelle n’est garantie que pour un temps, hélas ! bien court. L’aurore fut jadis à l’orient, la lumière a marché vers le sud, et maintenant elle jaillit de l’occident. La France, il est vrai, par sa situation centrale dans le monde civilisé, semble être appelée à recueillir toutes les notions et toutes les poésies environnantes, et à les rendre aux autres peuples merveilleusement ouvrées et façonnées. Mais il ne faut jamais oublier que les nations, vastes êtres collectifs, sont soumises aux mêmes lois que les individus. Comme l’enfance, elles vagissent, balbutient, grossissent, grandissent. Comme la jeunesse et la maturité, elles produisent des œuvres sages et hardies. Comme la vieillesse, elles s’endorment sur une richesse acquise. 

Souvent il arrive que c’est le principe même qui a fait leur force et leur développement qui amène leur décadence, surtout quand ce principe, vivifié jadis par une ardeur conquérante, est devenu pour la majorité une espèce de routine. Alors, comme je le faisais entrevoir tout à l’heure, la vitalité se déplace, elle va visiter d’autres territoires et d’autres races ; et il ne faut pas croire que les nouveaux venus héritent intégralement des anciens, et qu’ils reçoivent d’eux une doctrine toute faite. Il arrive souvent (cela est arrivé au moyen âge) que, tout étant perdu, tout est à refaire.

Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, Exposition universelle, 1855.


vendredi 22 novembre 2013

" un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. " par Franz Kafka ( janvier 1904 )







En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.


J’ai quand même commencé de façon suivie, au début en me jouant, pour me sentir finalement comme l’homme des cavernes qui, ayant roulé une grosse pierre devant l’entrée de sa caverne, par jeu et pour rompre l’ennui, est pris d’une sourde frayeur en voyant que la pierre le prive d’air et le plonge dans l’obscurité.

Il tente alors avec une étrange ardeur de la déplacer, mais maintenant elle est dix fois plus lourde et, pour retrouver l’air et la lumière, l’homme angoissé doit tendre toutes ses forces. De même je n’ai pas pu toucher une plume de tout ce temps, car à embrasser du regard une telle vie, qui s’élève continuellement sans faille, si haut qu’on peut à peine la suivre avec sa longue-vue, on ne peut pas garder la conscience en paix. 

Mais il est bon que la conscience porte de larges plaies, elle n’en est que plus sensible aux morsures. Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes.

En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. ( ... )

Lettre à Oskar Pollak par Franz Kafka  (  janvier 1904 )




Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.