dimanche 10 mai 2009

"Administration indienne et démocratie directe" Indios (1931) par B. Traven


Dans un discours en langue indienne, dit en vers, l’un des hommes explique le but de l’acte qu’il va accomplir. Dès qu’il a terminé son discours, il place le pot plein de braises sous le postérieur dénudé du nouveau chef. Dans son discours, il a expliqué que ce feu placé sous le derrière du chef dignement assis sur son siège officiel doit lui rappeler qu’il n’y est pas installé pour s’y reposer, mais pour travailler pour le peuple. 


Il doit demeurer vif et zélé même lorsqu’il est installé officiellement. En outre, il ne doit pas oublier qui a glissé ce feu sous son séant, c’est-à-dire la tribu qui désignera le cacique de l’année à venir, et ceci pour lui mettre en mémoire qu’il ne doit pas se cramponner à sa place, mais la céder dès que son mandat sera écoulé, afin d’éviter un règne à vie ou une dictature qui serait néfaste au bien du peuple. S’il venait jamais à s’accrocher à son poste, on lui mettrait sous les fesses un feu si grand et si long qu’il ne resterait rien de lui ni du siège.

Dès que le pot empli de braises ardentes a été glissé sous le siège, des maximes rimées sont dites par un homme de la tribu dont l’élu se retire, un homme de la tribu qui élira le jefe l’année suivante et un homme de la tribu dont est issu le cacique nouvellement investi.

Tant que la récitation des sentences n’est pas terminée, le nouveau chef ne doit pas se lever de son siège. La durée de l’épreuve dépendra de la popularité ou de l’impopularité de l’élu parmi ses frères de race. Les récitants pourront soit psalmodier les rimes lentement et précautionneusement, ou bien les dire avec toute la hâte permise sans trahir ouvertement leur intention. Lorsque l’homme qui doit parler à son tour a l’impression que ceux qui l’ont précédé ont été trop rapides, il a le droit de réparer le dommage très largement par une lenteur redoublée de son discours.

Le chef, quelles que soient ses sensations, ne doit manifester d’aucune manière, grimace ou geste, les effets de la chaleur sur sa personne. Bien au contraire, lorsque tous les aphorismes ont été récités, il ne se relève pas immédiatement, heureux d’en avoir terminé avec la séance de réchauffage ; il reste au contraire assis un bon moment pour bien montrer qu’il n’a pas l’intention de fuir devant les peines que l’exercice de ses fonctions pourraient lui préparer. Assez souvent il se met même à plaisanter, ce qui augmente la gaieté des hommes qui le regardent et attendent avec impatience qu’il laisse apparaître son inconfort pour pouvoir se moquer de lui. Mais plus les plaisanteries sont alertes, plus longtemps il reste assis et plus le respect et la confiance qu’il inspire grandissent.

Il cherche à reporter le ridicule sur les autres. Il dit à l’un : « Alors, gringalet, tu n’as pas de poumons, comment veux-tu donner à ta femme les moyens de faire une bonne soupe si tu es trop faible pour souffler sur le feu sous mon cul pour que je me réchauffe un peu.Hé ! toi, Eliseo, viens ici gratter la glace qui se dépose sur mon derrière.»

Les braises sont à peu près éteintes. Le chef se lève lentement. La glace dont il parlait n’est cependant pas tout à fait inoffensive. La peau est couverte de grosses cloques et, en de nombreux endroits, de plaques noirâtres que l’on peut sentir de loin. Un ami s’approche de lui, lui enduit les fesses d’huile et lui applique un pansement de feuilles écrasées tandis qu’un autre lui offre de grands verres de tequila.

Pendant de longues semaines, le nouveau chef n’oubliera pas sur quoi il est assis. Pendant les premiers mois qui suivent son entrée en fonction, cela l’aide considérablement à gouverner selon les désirs exprimés par la nation au cours de son élection.

A contretemps

mercredi 6 mai 2009

"les habits de la nature" de Hans Silvester



Tribus De L Omo

  Parmi la quinzaine de tribus présentes dans cette région du Rift depuis des temps immémoriaux, les Surma et les Mursi, peuples amis, partagent un même goût pour les peintures corporelles et les parures les plus extravagantes empruntées à la nature. Les premiers privilé gient les ressources végétales, quand les seconds, essentiellement chasseurs, recherchent les trophées en tout genre, cornes de buffle, dents de phacochère, peaux de singes..."

"Si l'on excepte les cendres dont les bergers s'enduisent parfois le corps pour se protéger du soleil et des mouches, nombreuses à proximité des troupeaux, on serait pourtant en peine de trouver des occasions spécifiques, qu'elles soient utilitaires, festives ou rituelles, à la création de peintures corporelles, même chez les adultes. On se peint comme ça, par hasard, un jour, ou le lendemain."...

"La seule trace d'une signification rituelle qu'il m'ait été donné d'observer fut au lendemain d'un orage incroyable, illuminant la nuit d'éclairs. Après ce déluge, qui avait emporté tentes, cabanes, arbres, tout le monde au village arborait trois traits de couleur verte sur le front, tracés succinctement avec trois doigts. Ces signes étaient, aux dires des interprètes, une manière de conjurer le mauvais dieu de l'orage, d'apaiser sa puissance nuisible. Mais le lien semble bien ténu entre peintures corporelles et divinités, même si les tribus se montrent peu loquaces sur ces questions et, en l'occurrence ici, d'une pauvreté expressive - trois simples traits. Toute pratique codée rend il est vrai beaucoup moins libre."..

regard_eloigne

Hans Silvester

lundi 4 mai 2009

"Le royaume enchanté de Tony Blair" par Philippe Auclair


La grammaire bancale, les accrétions terminologiques arbitraires, les néologismes déroutants du New Labour ne servent pas seulement à dissimuler la vacuité ou le non-dit menaçant du propos, mais aussi et surtout à définir un espace linguistique dans lequel on ne peut se déplacer, et donc interroger, qu'en acceptant la validité d'un langage débarrassé de sa chair et de son sang.



Mais cette langue, si absconse qu'elle paraisse, charrie un sens ; elle enfile les mots d'ordre comme des boules de buis sur un chapelet. « Objectifs », « progrès », « modernisation » – rien qu'à aligner ces trois mots, je crois entendre le timbre du Premier Ministre les énonçant depuis son perchoir à la conférence annuelle du Parti travailliste, laissant quelques secondes pleines de sens s'écouler entre chacun d'eux. Cette langue est un mot d'ordre en ce qu'elle ne détermine pas seulement le lieu d'où l'on parle, mais aussi celui d'où l'on écoute. Son pouvoir aliénant est tel que quiconque questionne ses assertions et leurs substrats se retrouve, de bon ou de mauvais gré, et le plus souvent sans en avoir conscience, contraint d'emprunter sa logique tortueuse, ses euphémismes et ses scénarios mensongers. (...)

Au 1er janvier 2006, on dénombrait 1 530 000 sans-emploi au Royaume-Uni. Pour 2,7 millions de « malades » — 1,6 million d'hommes et 1,11 million de femmes qui ne pouvaient être pris en compte dans les statistiques du chômage par la grâce d'un certificat médical. On aura peut-être du mal à mesurer l'énormité de ces chiffres si on ne les met pas en rapport avec ce qu'ils étaient dans un passé pas si lointain, et avec ceux que l'on relève ailleurs en Europe. Le nombre de ces « malades » incapables de travailler n'atteignait pas 600 000 en 1981. Vingt-cinq ans plus tard, il avait donc été multiplié par près de quatre!(...)
Le miracle blairien, c'est aussi cela : un enfant sur trois qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Un enfant sur cinq qui mange moins de trois repas par jour.(...)

Quatre des catastrophes ferroviaires les plus meurtrières de l'après-guerre (...) étaient directement ou indirectement
imputables à la « rationalisation » du réseau et de son fonctionnement, au vieillissement de son infrastructure, aux licenciements massifs qui avaient suivi la privatisation, à une culture d'entreprise dans laquelle l'échange gratuit d'informations entre spécialistes – modus operandi entre les différents services de British Rail – était interdit au nom de la « confidentialité commerciale ».(...)

Le syndicat des cheminots britanniques (RMT) a établi que, dans les dix années qui ont suivi la privatisation (1993-2003), les opérateurs de trains de passagers ont dégagé un bénéfice cumulé de 1,46 milliard d'euros. Ils n'ont pu le faire que parce que, dans le même temps, les subsides affluaient de la part des contribuables : 2,9 milliards d'euros pour la seule période 2003-2004.(...)Les trains britanniques sont aujourd'hui les plus chers d'Europe ; sur certaines lignes, ils sont même les plus chers du monde.(...)

Cette logique délirante dans laquelle infuse le New Labour n'est pas moins folle que celle des planificateurs soviétiques. C'est elle qui convainc quelques décideurs que payer 1,77 milliard d'euros à un investisseur privé pour un hôpital qui n'a coûté que 232 millions d'euros à construire, c'est, ma foi, une excellente affaire(...)

"Le royaume enchanté de Tony Blair" ( PDF )

samedi 2 mai 2009

"Propaganda" de Edward Bernays (1928)




« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »







Edward L. Bernays est généralement reconnu comme l'un des principaux créateurs (sinon le principal) de l'industrie des relations publiques et donc comme le père de ce que les Américains nomment le spin, c'est-à-dire la manipulation – des nouvelles, des médias, de l'opinion – ainsi que la pratique systématique et à large échelle de l'interprétation et de la présentation partisanes des faits (...)

On assiste durant ces années à l'avènement des trusts et des firmes (ou corporations), entités immensément puissantes et bientôt dotées d'une reconnaissance légale comme personnes morales immortelles.(...)

Leur recherche d'efficacité et de rentabilité produit des phénomènes profondément inquiétants de concentration de capitaux, de formation de monopoles (ou du moins de quasi-monopoles), en plus de générer des crises économiques à répétition – il y en eut en 1873, en 1893 ; il y en aura de nouvelles, en 1907, en 1919 et en 1929. Celles-ci apportent « le froid, la faim et la mort aux gens du peuple, tandis que les Astor, les Vanderbilt, les Rockefeller et les Morgan poursuivent leur ascension, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de crise comme en temps de croissance(...)

Se profile alors un projet politique que Bernays va assumer et s'efforcer de réaliser. Il s'agit, selon les termes de Lippmann, de faire en sorte que la masse se contente de choisir, parmi les membres des « classes spécialisées », les « hommes responsables », auxquels il reviendra de protéger la richesse de la nation. Pour que la masse se contente de jouer ce rôle, il sera nécessaire d'opérer ce que Lippmann décrit comme une « révolution dans la pratique de la démocratie », à savoir la manipulation de l'opinion et la « fabrication des consentements », indispensables moyens de gouvernement du peuple.

« Le public doit être mis à sa place, écrit Lippmann, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d'être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages(...)

Dans Propaganda, il écrit : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays(...)

ZONES

dimanche 12 avril 2009

"Les Maitres Fous" de Jean Rouch (1954)


« Venus de la brousse aux villes de l'Afrique Noire, de jeunes hommes se heurtent à la civilisation mécanique. Ainsi naissent des conflits et des religions nouvelles. Ainsi s'est formée, vers 1927, la secte des Haouka.





Ce film montre un épisode de la vie des Haouka de la ville d'Accra. Et ce jeu violent n'est que le reflet de notre civilisation » . Venus à Accra (Niger) de toute l'Afrique occidentale, les hommes occupent des emplois de docker, contrebandier, porteur et manoeuvre, berger ou marchand de troupeaux.

 « Tous les samedis et tous les dimanches, des cortèges parcourent la ville. Alors devant ces bruits, devant ces fanfares, les hommes venus des calmes savanes du Nord doivent se réfugier dans les faubourgs de la ville. Et là, tous les dimanches soirs, ils se livrent à des cérémonies que l'on connaît encore très mal : ils appellent les dieux tougo, les dieux de la ville, les dieux de la technique, les dieux de la force, les Haouka » .

« La première partie de la cérémonie est la présentation d'un nouveau. Il sort avec deux fusils de bois, qu'il claque pour imiter les détonations et il menace les anciens. Aussitôt, ceux-ci sont pris d'un début de crise. Il faut saluer le nouveau ! » *. Une bagarre s'ouvre, qui laisse le nouveau mal en point. « La deuxième partie de la cérémonie, c'est la confession publique. Autour de l'autel de béton armé, les Haouka qui sont coupables doivent s'accuser. » .

 À dix heures, les hommes attendent un chien. « C'est un interdit alimentaire total. Si les Haouka tuent et mangent un chien, ils montreront qu'ils sont plus forts que les autres hommes, noirs ou blancs. » .

Peu à peu, chacun entre dans la danse. La possession commence. Les derniers possédés arrivent enfin ; une conférence de la table ronde décide de manger le chien. Le rite accompli, tout le monde se sépare, car il faut libérer les taxis loués pour la journée. Le lendemain, chacun a repris sa place au coeur des activités économiques de la ville...

cineclubdecaen


Les maîtres fou par zohilof

"Les maîtres fous" Dailymotion

samedi 4 avril 2009

"L'AMOUR EXISTE" par Maurice Pialat



De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse qui doit, dans l’esprit de chaque salarié, indubitablement survenir. Vieillesse comme récompense, comme marché que chacun considère avoir passé. Ils ont payé pour ça. Payé pour être vieux. Le seul âge où l’on vous fout la paix. 

Longtemps j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender.

Longuement j’ai habité ce quartier de Courbevoie. Les bombes démolirent les vieilles maisons, mais l’église épargnée fut ainsi dégagée. Je troque une victime contre ces pierres consacrées ; c’était un camarade d’école ; nous chantions dans la classe proche : « Mourir pour la patrie », « Un jour de gloire vaut cent ans de vie ». ( ... )

De l’autre, les vieux travailleurs. Vieillesse qui doit, dans l’esprit de chaque salarié, indubitablement survenir. Vieillesse comme récompense, comme marché que chacun considère avoir passé. Ils ont payé pour ça. Payé pour être vieux. Le seul âge où l’on vous fout la paix. Mais quelle paix ? Le repos à neuf mille francs par mois. L’isolement dans les vieux quartiers. L’asile. Ils attendent l’heure lointaine qui revient du pays de leur enfance, l’heure où les bêtes rentrent. Collines gagnées par l’ombre. Aboiement des chiens. Odeur du bétail. Une voix connue très lointaine… Non. Ils pourraient tendre la main et palper la page du livre, le livre de leur première lecture. ( ... )

Et la fin du travail à l’heure où ferment les musées. Aucune promotion, aucun plan, aucune dépense ne permettra la cautérisation. Il ne doit rien rester pour perpétrer la misère. La leçon des ténèbres n’est jamais inscrite au flanc des monuments.

La main de la gloire qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer. Un simple changement d’angle y suffit.



http://www.passant-ordinaire.com/revue/44-522.asp

" l'amour existe". Dailymotion

vendredi 3 avril 2009

LE PEUPLE DE L’ABÎME de Jack London ( 1903 )



Aucune erreur n'est possible. La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l'humanité, et par suite d'une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins bien protégés de la rigueur des éléments que le sauvage Innuit, dans un climat bien plus rigoureux. Il vit, aujourd'hui, comme il vivait à l'âge de pierre, il y a plus de dix mille ans.



Examinons bien les choses. En Alaska, sur les bords du Yukon, près de son embouchure, vit une peuplade très primitive, celle des Innuits. Ils ne présentent qu'une très faible ébauche de cet énorme artifice que nous nommons la Civilisation. Leur revenu annuel tourne à peu près sur deux livres par individu. Ils chassent et pêchent pour se nourrir, avec des lances et des flèches à pointes d'os. Ils ne souffrent jamais du manque d'abri, et leurs vêtements, faits pour la plupart de peaux de bêtes, sont chauds. Ils ont toujours du combustible pour entretenir leurs feux, du bois pour construire leurs maisons, qu'ils enterrent à moitié, et dans lesquelles ils s'installent confortablement pendant les périodes de grand froid. Pendant tout l'été, ils vivent dans des tentes, ouvertes à tous les vents. Ils sont sains, vigoureux et heureux. (...)

Dans le Royaume- Uni, au bord de l'Atlantique,vivent les Anglais. C'est un peuple complètement civilisé. Le revenu annuel de chaque habitant est au moins de trois cents livres. Ils gagnent leur nourriture, non pas par la chasse ou la pêche, mais en travaillant dur, dans des usines colossales. Ils sont pour la plupart, mal logés, et n'ont même pas de toit, ils manquent de combustible pour se chauffer et sont insuffisamment habillés. Un nombre toujours égal, parmi eux, n'a jamais eu de maison et dort à la belle étoile. On en trouve beaucoup, hiver comme été, grelottant dans les rues, sans rien sur le dos.(...)

Aucune erreur n'est possible. La civilisation a centuplé le pouvoir de production de l'humanité, et par suite d'une mauvaise gestion, les civilisés vivent plus mal que des bêtes, ont moins à manger et sont moins bien protégés de la rigueur des éléments que le sauvage Innuit, dans un climat bien plus rigoureux. Il vit, aujourd'hui, comme il vivait à l'âge de pierre, il y a plus de dix mille ans.

" Le peuple de l'abîme "
Quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

L'optimiste pense que l'on vit dans le meilleur des mondes possibles.
Le pessimiste pense que malheureusement c'est vrai.